Vivre riche, de Joël Akafou

Les dessous du broutage

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Présenté, après Nyon et Montréal, le 19 août au 12ème festival Cinémas d’Afrique de Lausanne (Suisse) et le 25 août aux 29ème Etats généraux du film documentaire de Lussas (France), Vivre riche est une nouvelle expression de l’accomplissement documentaire au sein des cinémas d’Afrique.

« Arnaquer, ça demande un cerveau ! » C’est Bourgeois qui parle. Avec ses amis, ils pratiquent toute la journée le broutage, qui consiste à trouver des cœurs tendres sur les réseaux sociaux, les envoûter sur la durée puis leur faire envoyer de l’argent car un membre de la famille serait dans une urgence de santé. Ils sont des milliers à Abidjan à arpenter les réseaux sociaux à la recherche d’une « cliente », une âme sœur à embobiner avec des paroles d’amour. Ils se font passer pour des Blancs en créant des comptes bidon, utilisent des numéros cachés et des logiciels supprimant l’accent s’ils doivent communiquer par oral, trouvent une parade à toute hésitation, fournissent de faux documents pour montrer qu’ils peuvent rembourser… Quand l’argent tombe, parfois des sommes rondelettes pour financer une opération chirurgicale par exemple, ils font la fête et se détruisent à petit feu…

Rolex, lui, a une femme et un enfant, mais il n’assure rien. Il a des parents, mais ne leur rend pas visite. Il était parti au Burkina pour tenter de gagner de l’argent : depuis la crise de 2002, la situation s’est inversée et ce ne sont plus les Burkinabés qui viennent chercher fortune en Côte d’Ivoire. Le broutage n’est pas un métier, c’est croire « que le monde est basé sur l’argent, la belle vie ». Quitte à délaisser ses devoirs. Mais Rolex a des remords. Il promet le repentir et le changement, demande pardon. Par contre, face à ses sœurs, il résiste : le broutage, c’est la niaque, le boomerang du colonisé, une façon d’encaisser la dette coloniale !

Sujet en or mais sujet casse-cou car le point de vue ici n’est pas de dénoncer ou d’excuser mais de comprendre ce qui se passe aujourd’hui pour ces jeunes de la « génération sacrifiée » cassée par la guerre civile, dont les parents ont perdu leur emploi et qui voient perdurer la même clique dirigeante, enrichie par les pillages et les magouilles. C’est la génération du coupé-décalé, hédoniste et désinvolte, dont Douk Saga fut l’idole, qui cherche à se donner par un style vestimentaire et un esprit une positivité réactive après la guerre et le déclin du pays.

Il fallait se fondre au milieu d’eux, comprendre leur langage, ce nouchi qui ne cesse de se réinventer dans les quartiers d’Abidjan. Et respirer au même rythme, épouser leur mode de vie. De quoi y laisser la santé. C’était impossible sans la proximité de vécu qui permet de se faire accepter. Et il fallait une caméra proche sans être intrusive, un chef opérateur africain qui ait le sens du détail et du bon angle au bon moment, qui sait se fondre dans le réel. Le choix de Dieudo Hamadi s’imposait, proposé par une production avisée, lui qui a montré dans ses remarquables documentaires multiprimés (Atalaku, Examen d’Etat, Maman Colonelle) qu’il avait l’œil et l’écoute autant que le sens du cadre.

L’alliance Joël Akafou / Dieudo Hamadi donne un film époustouflant au sens où c’est une énergie qu’ils réussissent à capter, énergie du désespoir certes, profondément amorale et produit du rêve d’argent facile d’un univers mondialisé, mais vitalité de la débrouille dans les affres du contexte néocolonial et d’un pays qui n’est toujours pas sorti de la crise et peut à nouveau exploser (on craint les élections de 2020). Ces jeunes ne sont pas un modèle. Eux qui verseraient aisément dans la délinquance, ils disent simplement : « mieux vaut arnaquer que de tuer ». Amer constat de l’état du monde, qu’ils partagent eux aussi car ils sont comme tout Africain qui se respecte empreints de religiosité. Ils sollicitent certes collectivement un marabout pour réussir leur méfait, mais le fier Rolex s’agenouille pour demander pardon et ce n’est pas pour lui du théâtre. Il accepte aussi que sa sœur, la main sur sa tête, supplie le Seigneur pour qu’il le ramène sur le droit chemin.

C’est ce paradoxe que saisit Vivre riche en mettant en exergue le personnage de Rolex, chef de famille mais éternel enfant prodigue, brebis égarée dans les bras de la fourberie. Ces petits malins des faubourgs tendent à s’autodétruire, corps brisés sur les matelas au sol après les nuits de fête. Car ces jeunes qui sentent vite les limites de leur activité ont trouvé l’argent du voyage et tentent aujourd’hui la traversée, risquant leur vie pour aller vers cet autre Eldorado qu’est la bien illusoire Europe.

C’est parce qu’il surprend en révélant ces paradoxes que ce film contredit les idées reçues et déconstruit les préjugés. Sans juger, Joël Akafou conserve une distance critique : il met en exergue les contradictions, ne masque rien de ce qui va nous déranger. Si son empathie est perceptible par la proximité qu’il entretient en accord avec la caméra de Dieudo Hamadi, ce n’est ni pour disculper ni pour absoudre. En choisissant de faire de Rolex le personnage principal du film, il pose au contraire la question de la responsabilité. Sans justifier personne, la familiarité qu’il installe avec ces brouteurs nous permet de mesurer à quel point ils reproduisent à leur petit niveau la triche des dirigeants de l’espace public en intégrant le redoutable programme des gagnants de la mondialisation.

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