Wrong Elements, de Jonathan Littell

Responsables ou victimes ?

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Présenté en séance spéciale au cours du Festival de Cannes 2016, ce documentaire essentiel permet de comprendre une des guerres les plus méconnues et pourtant parmi les plus meurtrières de l’Histoire de l’Afrique contemporaine. Au-delà des faits et de la géopolitique du conflit, Wrong Elements pose la question de la responsabilité des soldats enrôlés de force, souvent encore enfants.

« La guerre doit débarrasser la société de tous ses mauvais éléments ». Cette phrase d’Alice Lakwena en début de film explique le titre et donne l’ambiance : le discours guerrier fait appel à la pureté et à la croyance. Alice Lakwena se disait possédée par un esprit, entrait en transe et l’on notait ce qu’elle disait pour connaître les désidératas de l’esprit… En fait, cette jeune femme, originaire de Gulu (nord de l’Ouganda), se nommait Alice Auma et obéissait aux ordres d’un esprit chrétien nommé Lakwena dont elle était le médium. Le 6 août 1986, « Lakwena » lui « demande » d’arrêter ses guérisons et d’entamer une guerre contre le mal. Elle s’est mise à lever en pays Acholi une « armée du St Esprit » (Holy Spirit Army). (1) C’est peu après le coup d’Etat de Yoweri Museveni de janvier 1986, encore au pouvoir aujourd’hui. Cette armée devait renverser son régime. Il s’agissait d’un mouvement moral et religieux qui, pour s’opposer à la militarisation des rapports sociaux à l’œuvre dans le pays, en empruntait les codes et la discipline. S’appuyant sur la supercherie et adoptant les pires méthodes militaristes, cette rébellion, qui a même menacé le pouvoir central, ne peut être soutenue ni admise mais elle doit être comprise comme une réaction civique au néocolonialisme international et aux répressions nationales.
Pourquoi une telle intervention spirituelle dans la politique ? Les Indépendances africaines ont laissé la place à des formes de pouvoir presque partout destinées à perpétuer l’emprise des grandes puissances sur le Continent. Destinées à favoriser un développement que la colonisation avait lourdement hypothéqué, l’aide économique et l’assistance technique ont servi à rétablir une tutelle politique qui perdure encore. Les répressions et corruptions afférentes ont créé un vide rendant impossible l’exercice d’une pratique politique locale où les populations pourraient exprimer leurs problèmes et chercher des solutions collectives. La sorcellerie et la divination ou bien l’adhésion à des leaders tribalistes et à des sectes ont souvent rempli ce vide. Dans ce cadre, l’armée a eu pour fonction de déstructurer les populations rurales pour imposer l’ordre central et isoler les mouvements d’insurrection qui se militarisent pour résister. En Ouganda, ces populations n’ont, depuis la révolution de palais de Milton Obote en 1969, connu que des régimes autoritaires dont la violence culmina avec la dictature d’Idi Amin Dada (1971-78), lequel supprima tous les partis. C’est en pays Acholi qu’Idi Amin avait recruté le gros de ses troupes, qui retournèrent chez elles à la chute du régime, se livrant à de catastrophiques exactions. Face à cette violence, la sorcellerie se développa.
En 1989, Joseph Kony fonda la Lord Resistance Army (l’armée de résistance du Seigneur), qui a succédé à l’armée du St Esprit d’Alice Lakwena. Kony se dit lui aussi medium et se donne pour but de renverser Museveni et d’installer un système théocratique fondé sur les principes de la Bible et des Dix Commandements. Mais il s’attaque en fait surtout aux populations locales qu’il est supposé défendre. On impute 100 000 morts à sa guérilla. Ce sont quatre anciennes recrues de cette LRA, en déclin mais encore active aujourd’hui en Centrafrique, que Jonathan Littell rencontre et filme dans Wrong Elements.
S’il est clair que ces armées sont hautement condamnables par les exactions qu’elles ont pu commettre et leur embrigadement forcé d’enfants soldats (Kony en aura recruté 60 000), elles ne sont pas pour autant le produit d’une violence intrinsèque à l’Afrique, contrairement à ce que suggèrent les films qui prennent l’Afrique comme spectacle de la cruauté. Le festival de Cannes avait ainsi ouvert sa sélection officielle (Un certain regard) en 2009 avec L’Armée silencieuse de Jean Van de Velde, situé en Ouganda, un film où la violence n’est plus que le produit de l’intérêt d’un tyran imbécile, une caricature aveugle et sans contexte. (cf. [critique n°8682])
L’approche de Jonathan Littell, au contraire, est d’une grande justesse, basée sur le respect et la relation. Jamais il ne juge ses interlocuteurs, qui ont pourtant tué en tous sens. Il a déjà abordé ces questions par la fiction en littérature : il a obtenu le prix Goncourt et le prix de l’Académie française pour Les Bienveillantes (Ed. Gallimard) en 2006 sur les massacres de masse nazis et la violence institutionnelle, puis a prolongé ce questionnement avec des essais et de nombreux reportages sur la Tchétchénie, la RDC, le Sud-Souan, le Mexique, la Syrie, etc. Il indique que sur la LRA, la fiction ne marcherait pas : « Les fictions d’Occidentaux sur l’Afrique, d’aussi près qu’ils tentent de coller au réel de là-bas, ne peuvent jamais se défaire d’une étrange distance, une paroi de verre qui rappelle toujours un peu le zoo. » Aussi préfère-t-il ici le documentaire où « c’est la vérité des sujets qui est mise en jeu, et non pas celle du cinéaste, mais en outre son regard – forcément extérieur – peut être pleinement assumé par la mise en scène ».
Comme toujours, c’est la peur d’être tué qui motive les crimes. « On nous disait que l’armée voulait tuer tous les Acholis », rapportent ces « anciens combattants ». Mais Joseph Kony s’appuyait aussi sur la croyance que le sang donne de la force : l’Esprit qui le possédait aurait besoin de sang pour pouvoir accomplir sa mission. Si bien que la cruauté ne peut qu’être de mise et que ces anciens combattants ne sont toujours pas exempts d’une fascination larvée pour leurs anciens chefs, d’autant qu’ils ont une certaine nostalgie de la collectivité que formait leur groupe dans la guérilla. Ils tentent aujourd’hui de se réintégrer dans une société qui a du mal à les accepter. Geofrey, Nighty et Mike, un groupe d’amis, ainsi que Lapisa, furent enrôlés de force lorsqu’ils avaient 12 ou 13 ans. Victimes, ils furent aussi des bourreaux. Geofrey raconte que, forcé de tuer une femme une fois, il tua ensuite « n’importe qui ». Nighty avait été donnée à Joseph Kony et élève un enfant de lui, qui doit en avoir une centaine… Ils reviennent sur les lieux de leur enfance volée : la savane et la forêt, mais aussi les lieux qu’ils attaquèrent, notamment les « camps de déplacés » où l’armée parquait les paysans pour pouvoir mieux attaquer la LRA. S’ils n’ont pas toujours les mots pour préciser ce qu’ils ressentent, leurs regards, leurs attitudes et leurs gestes disent le reste.
Les musiques de Bach ou Biber ponctuent ces évocations et des films d’archives montrent Joseph Kony dans la brousse. Au départ, des arrestations de paysans sont reconstituées avec des fusils en bois. La diversité des approches et le montage permettent ainsi au film d’entrer en profondeur dans un sujet complexe qui allie un combat sur la durée et la géopolitique d’une région. Le soutien du Soudan de Khartoum qui offre une base arrière aux troupes de Kony est souligné, de même que la poursuite par l’armée ougandaise des derniers maquisards en Centrafrique et la reddition du général de la LRA Dominic Ongwen qui croit pouvoir profiter de l’amnistie offerte aux repentis mais, de par son grade, est transféré aux autorités de l’Union africaine puis au Tribunal international de La Haye. Comme tous les tortionnaires, il se défend en disant qu’en tant que soldat, il obéissait aux ordres.
Malgré les cinq millions de dollars de récompense offerts par Washington et les avions espions américains, Joseph Kony court toujours, avec quelques 200 irréductibles qui poursuivent leurs sévices, se finançant depuis 2014 par la vente de défenses d’éléphants tués en RDC. Trop méconnu et mal compris, cet épisode tragique de l’Histoire de l’Afrique contemporaine méritait un film de cette envergure et son ampliation permise par la sélection cannoise. Au-delà de cette nécessaire mémoire, il ouvre une féconde réflexion sur la responsabilité et le devenir de ces enfants-soldats, mais aussi de tous les enfants endoctrinés par des régimes dictatoriaux de par le monde.

 

1. Cf. Heike Behrend, La Guerre des esprits en Ouganda, 1985-1996, le mouvement du St Esprit d’Alice Lakwena, L’Harmattan 1997, traduit de l’allemand par Olivier Barlet.///Article N° : 13627

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