Yassoi refusa l’orange mûre de Nianga

De Charles Zégoua Gbessi Nokan

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Plus de quarante ans après Violent était le vent, Charles Nokan ne s’est pas départi de sa plume critique, tendu vers l’idéal d’une Afrique plus humaine. Son dernier roman, Yassoi refusa l’orange mûre de Nianga, nous en donne un bel exemple tout en livrant un regard singulier sur les Indépendances africaines.

À soixante-quatorze ans, Charles Nokan, qui aime également signer sous le pseudonyme de Charles Zégoua Gbessi Nokan, est l’un des écrivains ivoiriens les plus prolifiques et pourtant l’un des plus méconnus de son pays. Parce qu’il a toute sa vie durant, milité contre les injustices sociales en embrassant l’idéologie communiste, il est resté en marge de sphères médiatiques et culturelles ivoiriennes. Son œuvre n’est pourtant pas sans intérêt qui n’a de cesse de développer une esthétique et un discours particuliers.
Ainsi son dernier roman, Yassoi refusa l’orange mûre de Nianga (1), s’inscrit dans la continuité de ses écrits précédents. Il narre la vie de Yassoi, militant progressiste de la République africaine (imaginaire) de Yéfè, qui s’envole pour Paris alors que les Indépendances, y compris celle de son pays, sont proclamées. La France lui permet de faire des études et de vivre son premier grand amour. Irène, une jeune Française, s’offre en effet à lui, même si leurs différences d’origine, de couleur de peau, jettent un large fossé entre eux qui les empêchent de se comprendre tout à fait. Déchiré entre cet amour et la volonté de revenir au pays pour militer contre Nianga, le dictateur nouvellement nommé à la tête de Yéfè, il opte finalement pour le second choix et devient professeur à l’Université de Mifé, capitale du pays. Engagé dans le parti communiste clandestin, la lutte contre le pouvoir tyrannique de Nianga est toutefois périlleuse. Mais Yassoi demeure intègre et refuse tout poste ministériel, tout avancement social qui pourrait lui permettre une plus grande aisance matérielle. Il préfère la lutte contre l’ignorance, contre l’aspect réactionnaire de certaines traditions, contre l’omnipotence du chef. À la mort de Nianga, Ndè lui succède. Rien ne change. Malgré cela, la poignée de militants dont fait partie Yassoi rédigent toujours des tracts subversifs et fomentent quelques actions de protestation car, ils en sont sûrs, « à l’horizon, une lumière singulièrement douce va poindre, et elle s’étalera pour régner sur le monde. » p 251
Succession de quatre-vingt-huit parties nommées ici « tableaux », ce roman est une fresque historique qui vient à point alors que nombre de pays africains soufflent leurs cinquante bougies. Roman mémoire, qui dit le périlleux parcours des progressistes, il résonne tel un hommage aux grands hommes qui ont su donner du verbe aux protestations populaires : Frantz Fanon, Mongo Béti, Mémel Foté par exemple. Roman philosophique, il interroge la peur de la mort, le cheminement malaisé vers l’Autre, la difficulté de la posture intègre. Œuvre de style, ce roman est également un bel exemple de parole « n’zassa » suivant l’appellation de Jean-Marie Adiaffi, c’est-à-dire de mélange des genres où la poésie s’associe à la prose pour transcender les limites du roman traditionnel.
Avec ce livre, Charles Nokan semble donc bien remplir le contrat qu’il s’est depuis toujours assigné et qu’il nous explicitait, avec la grande pudeur qui le caractérise, il y a quelques mois : « Je pense que nous devons nous efforcer de bien faire ce que nous savons faire, que nos livres puissent avoir, même sur un petit nombre de lecteurs – car vous le savez, on ne lit pas beaucoup en Afrique – une certaine incidence, que cela aide au changement de mentalité. » (2)

1. Charles Zègoua Gbessi Nokan, Yassoi refusa l’orange mûre de Nianga, Abidjan, Frat Mat Éditions, 2010
2. Emmanuelle Eymard, Rencontre avec Charles Nokan, alias Charles Zégoua Gbessi Nokan, Abidjan le 8 août 2009, inédit.
///Article N° : 9695

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