Dans la vallée des Lazhars, sans qu’il s’agisse à proprement parler d’un huis-clos, on vit entre soi. Depuis des temps qui remontent si loin dans le passé qu’on ne peut se les représenter, deux familles se font face, chacune campée sur son versant de la vallée, chacune son territoire, ses petits bonheurs, ses menues victoires remportées sur l’autre, ennemies jusqu’à l’os depuis toujours, mais meilleures ennemies qui ne peuvent pas vivre l’une sans l’autre.
Rejouant la tragédie universelle, la même à toutes les époques et quel que soit le coin du monde, celle des Montaigu et des Capulet, au moment où le narrateur de l’histoire arrive cet été là après six ans d’absence pour y passer ses vacances, lui qui vit en France, pire, y est né, parle à peine l’arabe et s’efforce en dépit de tout d’appartenir coûte que coûte à ceux d’ici, les Lazahri, un mariage entre les deux clans des Ayami et des Hokbani est sur le point d’y être célébré. Malheureusement lui-même a tout juste posé les yeux sur la première jeune fille qui passe qu’il en tombe amoureux. Comment pourrait-il en être autrement ? Il est à l’âge où le premier jour d’été rend amoureux… Elle aussi est de la famille de ceux d’en face. Comment pourrait-il en être autrement ? Puisque si l’on n’est pas Ayami, on est forcément Hokbani…

Et puis, il y a autre chose. Pour Amir, les vacances ne sont pas complètes sans la personne qu’il attend le plus de retrouver, Haroun, son « cousin préféré », entendre par là celui à qui il aimerait le plus ressembler, d’autant qu’ils sont nés le même jour et qu’on les appelle pour cette raison les jumeaux. À travers lui, il ne vise qu’à restaurer son identité perdue, celle qui lui appartient de naissance, mais qu’il n’a pas encore réellement conquise. Il est fasciné par Haroun et il se montre si sensible à sa lumière qu’il met du temps, telle une lente maturation, à comprendre que dans la vallée, Haroun se distingue surtout par sa face sombre et son refus tant des conventions que des traditions qu’il juge autoritaires et d’un autre temps. D’une certaine manière, les deux cousins envient à l’autre ce qu’ils n’ont pas reçu en naissant, mais les deux « jumeaux » n’ont pas grandi à la même vitesse : Amir apparaît plus candide et plus jeune, lui dont les conditions d’existence ont aux yeux de sa famille toujours été plus faciles, tandis que les épreuves ont forgé en grande partie le caractère rebelle de Haroun. Pourtant la facilité apparente de la vie d’Amir ne l’a-telle pas en même temps privé de son essence ? Le roman ne propose aucune réponse naïve, il n’idéalise aucun destin, le narrateur lui-même reste très conscient de ce que sa vie dans la vallée n’est pour lui qu’une parenthèse, le message est clair, sans que sa lucidité ne vire à la démonstration : une fois rentré chez lui, son « autre » vie reprendra son cours.
On ne s’arrêtait jamais de parler. J’avais l’impression de reconnaître une autre version de moi-même. Il était passé par les mêmes interrogations que moi, mais lui savait les formuler pour mieux y répondre. Tous les jours, nous parlions de femmes, d’amour, de nourriture, de Dieu, des gens que nous croisions, des formes dans le ciel, des couleurs de la terre, d’un millier de sujets triviaux, et pour chacun d’eux il me semblait qu’Haroun détenait une vérité. Ce qui rend une personne brillante, ça n’est pas sa capacité à parler de sujets profonds, mais celle de rendre profonde les choses les plus futiles. Si Haroun était redoutablement inculte, il était capable d’intuitions, de réflexions et de questions d’une finesse que je n’atteignais pas, et cela, il n’en avait pas conscience. J’étais un étudiant doué, lui était un intellectuel, en ce sens qu’il pouvait formuler des idées véritablement originales. (p.87)
Tout du long, le récit est très habilement construit et si, dans l’hésitation que le lecteur partage avec le narrateur entre l’arabe et le français, le traducteur bute sur certaines réalités culturelles intraduisibles, tout se passe comme si La Vallée des Lazhars n’avait pour but que d’illustrer, telle une fable, la réalité recouverte par le mot
« hospitalité », non pas le moins du monde dans son sens le plus courant ou dévitalisé, mais en lui rendant sa profondeur originelle.
- Quand ils t’invitent, tu acceptes leur hospitalité. Et quand ils viennent chez toi, tu accueilles avec hospitalité. Quand tu hais, il n’y a que l’hospitalité qui te permet de ne pas oublier ce qui est important.
(…)
- Ça fait qu’on ne s’entretue pas… (p.155)
L’hospitalité n’est pas une forme de politesse raffinée, elle est plutôt la pierre angulaire de ce qui fait tenir une société et démontre sa valeur la plus essentielle, parce que partout dans le monde, comme on l’a dit, le jeune Montaigu finit toujours par épouser la jeune Capulet. La dignité humaine, dans ce qu’elle a de plus puissamment universelle, réside dans la communauté de la mort : quand la mère de ton ennemi meurt, à moins d’abolir ton humanité, tu souffres d’affliction dans ta chair. Là-dessus se bâtissent tous les romans, toutes les tragédies, toutes les épopées. La Vallée des Lazhars en est une, avec ses moments de road-trip délirant, ses exagérations, ses larmes. Le temps d’un été, Amir parcourt une grande partie de son apprentissage vers son âge d’homme dans un premier roman subtil, juste et tissé avec humour. Soufiane Khaloua l’a publié en 2023, un deuxième roman a paru en 2025 aux mêmes éditions Agullo, Chasseurs d’été, à découvrir peut-être comme un autre versant de sa vallée intérieure...
Annie Ferret
le 21 octobre 2026
Soufiane Khaloua, La Vallée des Lazhars, Agullo éditions, 2023
L'auteur sera présent à la sixième édition du Salon maghrébin du livre « Lettres du Maghreb », du 27 octobre au 1er novembre 2026 à Oujda (Maroc). Consultez le programme ici.


