En Andalousie, des saisonnières marocaines cueillent les fraises qui garnissent les étals européens, prisonnières d’un système où contrat de travail, contrôle migratoire et violences de genre se confondent. Avec Les Fraises, présenté dans la section « Un certain regard » au festival de Cannes 2026, Laïla Marrakchi quitte les salons de la bourgeoisie casablancaise et les séries télévisées pour filmer au plus près des corps féminins jetés dans la machine agro‑industrielle, et faire de la sororité, fragile mais tenace, la seule brèche possible dans l’ordre économique qui les broie.
« Les Fraises » frappe par la clarté de son geste : retourner la barquette de fruits pour en montrer l’envers, à hauteur de corps féminins pris dans un dispositif d’exploitation transnational. En reprenant le réel des ouvrières marocaines de Huelva pour le déplacer vers la fiction, Laïla Marrakchi trouve une matière sociale et politique qui manquait à ses précédents films centrés sur les classes moyennes et bourgeoises.
Elle déplace le récit migratoire de la figure masculine vers celle de femmes recrutées, encadrées, contrôlées, jusque dans leur fertilité. Là où beaucoup de récits sur la migration filment le départ comme arrachement héroïque, Marrakchi filme un départ marchandisé, contractualisé, où le rêve andalou est déjà pris dans un dispositif d’assignation – logement, durée du contrat, obligation de retour.

Nisrin Erradi dans "Les Fraises"
Les serres andalouses deviennent un dispositif visuel et politique : un monde clos, plastifié, suffocant, qui évoque davantage une tradition de cinéma social que le naturalisme psychologique de Marock. Le travail n’est pas un simple décor narratif mais le centre de gravité du film : journées sous plastique, pauses arrachées, salaires amputés, figures intermédiaires qui vivent de la vulnérabilité des saisonnières composent une cartographie de l’exploitation économique, spatiale et psychique. Filmer le travail revient ici à filmer les conditions mêmes de la parole possible : comment, dans ce dispositif, une plainte peut-elle se formuler, se faire collective, se faire entendre ?
La dramaturgie repose sur un duo asymétrique, Hasna et Meriem, qui permet de faire de la culpabilité et du silence des moteurs dramatiques. L’entrée dans le champ syndical puis judiciaire déplace le récit des serres vers les bureaux et les tribunaux, sans abandonner l’enjeu central : la prise de parole comme geste de réappropriation de soi. Les scènes de camaraderie, de rires, de complots nocturnes ne viennent pas adoucir la violence structurelle, mais témoignent des ressources de la sororité au sein d’un système pensé pour isoler chaque femme.

Par rapport à Marock (2005) et Rock the Casbah (2013), Les Fraises marque une rupture de classe et de géographie, tout en prolongeant une même obsession des non‑rencontres entre mondes qui coexistent sans se parler. Marock portraiturait la jeunesse dorée casablancaise, Rock the Casbah auscultait une bourgeoisie marocaine mondialisée ; ici, Marrakchi se confronte aux marges, à celles qui ne partent pas étudier ni s’installer en Europe, mais vendre leur force de travail au prix fort de leur intégrité physique et morale. Un fil relie pourtant ces œuvres : la mise en scène des asymétries de pouvoir et des malentendus qui structurent chaque échange, amoureux, familial ou professionnel.
En inscrivant sa fiction dans un contexte inspiré des luttes bien réelles de saisonnières marocaines en Andalousie, le film refuse le confort de l’allégorie abstraite. Les barquettes de fraises, produit vedette de la grande distribution européenne, deviennent un symptôme : chacune renvoie à une chaîne logistique fondée sur la mise à nu juridique et corporelle de ces femmes. La modestie des sommes en jeu contraste avec l’ampleur du risque encouru – réputation, famille, futur emploi, sécurité physique. En liant étroitement économie, droit et intimité, Les Fraises déplace la question migratoire du registre compassionnel vers une critique frontale de l’architecture du marché agricole européen.
On sort de Les Fraises avec un mélange de colère froide et de gêne. Chaque barquette de fraises nous rappellera les corps qui l’ont rendue possible. Le film ne cherche jamais le pathos, mais installe une tension continue, entre impuissance et volonté de réagir. Ce malaise, loin de se résoudre au générique, se transforme en question intime adressée à chacun : que faire de ce que l’on sait désormais du prix réel de ces fruits « bon marché » ?


