à propos de la rétrospective Sembène Ousmane au cinéma des Cinéastes

Entretien d'Olivier Barlet avec Med Hondo

Paris, janvier 1998
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Quelle retentissement attends-tu de cet événement ?
Les films africains n’intéressent plus les exploitants de salles, ce qui rend très difficile leur accès au public. Je travaille depuis six ans à cet hommage car il me semble important. J’ai convaincu Ousmane puis le Cinéma des cinéastes, non sans difficultés même si c’est moi qui ait donné son nom à cette salle ! Les films de Sembène sont importants : j’essaye de mobiliser les journalistes pour qu’ils en parlent et les salles dites d’art et d’essai pour qu’elles reprennent les films.
Tu essayes de démarrer un circuit.
Oui. Le budget d’un tel événement est de 700 000 F car nous voulions que les copies soient neuves alors qu’une copie coûte entre 40 et 50 000 F. Nous ne récupérerons pas cet argent, à moins qu’une chaîne de télévision n’achète un film…
Pourquoi choisir Sembène aujourd’hui ?
Parce qu’il parle de l’homme dans sa plénitude et dans son assise sociale et historique, ce que peu de cinéastes font aujourd’hui. Si on regarde le cinéma dit africain, on voit que, sur le plan de l’image et du son, on se noie un peu dans l’anecdote. Il faut bien sûr de tout pour faire un monde mais je trouve que peu parlent aujourd’hui de l’unité africaine, du rapprochement et de la survie des cultures africaines, de thèmes humanistes qu’on enterre facilement.
Les films de Sembène sont souvent décrits comme un cinéma de dénonciation.
Je n’aime pas ce mot de dénonciation : lorsqu’un artiste perçoit des anomalies dans sa société, il doit les décrire. Il faut bien dénoncer le mépris de l’homme pour lier les hommes entre eux et les aider à être moins stupides et moins méchants.
Sembène est peu connu du jeune public. Est-ce l’occasion de lui faire découvrir ?
C’est ce que je m’attache à dire partout où je le peux : si les élève et les étudiants pouvaient voir ces films, ils y trouveraient une leçon d’Histoire au sens d’éducation et de connaissance. Ces films circulent très peu ! Guelwaar est resté une semaine sur les écrans parisiens, n’est sorti que quelques jours au Sénégal… Nous sommes marginalisés chez nous comme ailleurs, les chefs d’Etat africains se fichant royalement de la culture. Nous demandons une juste place, ni plus ni moins.
Quelle proximité ressens-tu entre le cinéma de Sembène et le tien ?
Nous avons une esthétique très différente, lui ayant fait l’école de Moscou et moi étant un autodidacte total, mais je me sens proche de lui par sa façon d’interroger l’Histoire et de parler du présent avec la ferveur militante pour une unité africaine sans laquelle nous allons à la mort.
Quel film préfères-tu ?
Sur le plan de l’actualité, maintenant qu’un étalonnage correct du film a enfin été réalisé, Camp de Thiaroye me bouleverse par les trace de la guerre et la participation des Africains au combat anti-nazi, et Guelwaar me semble extrêmement actuel. Mais Le Mandat me fait autant d’effet que Ceddo, Xala et Emitaï. Ceddo et Emitaï parlent merveilleusement du passé et Xala est d’une féroce actualité sur la puissance de l’homme et l’interrogation des bourgeoisies nationales.
Paris, mars 1998
à propos de Watani
Watani rappelle ce cri qu’était ton premier film, Soleil Ô.
Soleil Ô parlait du racisme à une époque où l’Afrique était en lutte pour sa libération. Aujourd’hui, les formes sont différentes. Ma préoccupation reste celle de l’homme, immigré ou pas. Watani fait le parallèle entre deux vies : un Blanc cadre supérieur d’une banque et un immigré éboueur. Ce sont les deux situations d’une même société : le supposé riche et le prolétaire. Ce dernier finit par être expulsé et l’autre par être manipulé par des extrémistes de droite.
La référence à la traite négrière en fait-elle une réflexion moderne sur l’esclavage ?
Watani rappelle le souvenir des déportés car je vois dans l’esclavage d’aujourd’hui la reprise sous d’autres formes de l’esclavage d’hier. Sans chaînes et sans chiens mais parfois très proches : un charter n’est qu’un bateau qui vole… C’est une permanence de l’histoire mais qui se fait aujourd’hui avec des ententes  » démocratiques  » entre pays africains et européens qui s’échangent charters et bons offices. Le clin d’œil final du film est un espoir : les jeunes. Ce que nous leur laissons n’est pas brillant. Nous avons failli à leur laisser un monde moins dur.
Les immigrés du film qui affirment leur présence en France ne contrent-ils pas ce pessimisme ?
Je ne suis pas pessimiste mais établis un constat : celui que je lis dans les journaux qui annoncent l’expulsion de 75 000 immigrés après les élections, celui de voir qu’un enfant d’immigré né en France n’en aura la nationalité qu’à 18 ans. Avoir des papiers pour une durée d’un an revient à être un sous-homme dans un pays où le mot  » citoyen  » avait un tout autre sens ! Pessimisme ou pas, les choses avancent à la vitesse d’une tortue percluse de rhumatismes ! Les idées d’extrême-droite se banalisent et s’inscrivent insidieusement dans le débat démocratique alors qu’il faudrait s’y opposer clairement. C’est inquiétant. La France est le seul pays à avoir des municipalités d’extrême-droite !
Je ne suis pas ici par hasard. Mon oncle est mort pour libérer la France et moi, travaillant ici, je suis chez moi, au même titre que les Français qui travaillent en Mauritanie sont chez eux là-bas ! Mon film fait le constat d’une colère lucide.
Sur un texte du Mozambicain Mia Couto, tu mets en scène des croix et des hommes bâillonnés. Que veux-tu exprimer ainsi ?
Martin Luther King était pasteur, s’est battu pour le droit et la libération, et pour que l’homme puisse être fils de Dieu, de son point de vue. Il a été tué. Même l’Eglise est piétinée. Mais dans cette Eglise, des voix parlent quand même.
Watani semble un retour à un mélange de documentaire et de fiction.
Le côté linéaire du cinéma fictionnel reste limitatif : j’ai intégré la réalité, les peintures, les chansons, le rap des jeunes actuel pour finalement réaliser un puzzle contenant tous les éléments de la vie. Pour provoquer la réaction du spectateur, je n’ai que peu utilisé les mots. Soleil Ô était aussi un film éclaté, mais ce qui me paraît semblable sont les conditions de tournage : je suis revenu par la force des choses à de très faibles moyens et des tournages le week-end !
Contenu et forme rappellent un cinéma militant que l’on rencontre rarement aujourd’hui.
Celui qui prend la plume ou la caméra fait un acte politique. Personne ne m’a délégué, élu pour cela. Les Visiteurs est une autre soupe, ciblée, faite pour plaire et on milite pour que le film trouve des millions de spectateurs. Militer, c’est vouloir convaincre : ce n’est pas mon cas. Je ne cherche qu’à parler avec les gens. Je ne leur demande pas d’être d’accord avec ma vision du monde mais les invite à en parler ensemble, afin d’empêcher la barbarie d’être au pouvoir. L’intervention dans la Cité est indispensable.
A l’heure de la commémoration de l’abolition de l’esclavage, qu’aurais-tu envie de commémorer ?
Je n’ai pas envie de commémorer mais de débattre des raisons de cet esclavage qui n’a pas encore disparu et de ses traces dans le monde actuel. Pour moi, la déportation d’hier est un passé qui parle du présent. Watani exprime ce cercle vicieux dont nous n’arrivons pas à sortir et qui restreint la place de l’homme.

///Article N° : 2495

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