à propos de Mossane

Entretien d'Olivier Barlet avec Safi Faye

Cannes, mai 1997
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Longtemps considérée comme  » la  » femme du cinéma africain, la Sénégalaise Safi Faye s’explique sur son premier long métrage de fiction, Mossane, tourné en 1990, sélectionné au festival de Cannes par Un certain regard en 1996 et par Cannes junior en 1997, et qui sort enfin en France… en 1998 !

Partie d’une démarche ethnologique, vous entrez avec Mossane dans la fiction.
Je n’arrive pas à établir une frontière claire entre la fiction et le documentaire. La fiction est jouée mais provient tant de la vie quotidienne que de l’imaginaire. On fait une mise en scène pour respecter le temps du cinéma, par exemple dans Mossane, la scène de mariage dure huit minutes ! Lorsque je tourne en plan séquence en documentaire, je prends le parti de raconter une histoire afin qu’il y ait un début et une fin… Mon écriture se retrouve dans chacun de mes films, au point que rejaillissent parfois les mêmes paroles et gestuelles : dans Fad’jal, le griot pose le pied droit d’abord car le gauche porte malheur ; dans Mossane, cette action identique y a eu encore sa place.
Dans Fad’jal, vous demandez aux gens de rejouer leur vie, comme Kiarostami qui tourne Et la vie continue six mois après le tremblement de terre et remet les gens en situation ?
La phrase d’Hampâté Bâ définit Fad’jal :  » un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle « . Je ne pouvais me fier qu’à la tradition orale, transmise de génération en génération et patrimoine des acteurs du présent. C’est l’Histoire retenue (en embellissant sans doute un peu les choses…) qu’interprètent les habitants actuels de Fadial.
Vous avez peur que cette parole orale se perde aujourd’hui ?
Le fait de l’avoir fixée dans les images la sauvegarde. Depuis le Festival des Arts Nègres en 1966, on insiste sur la nécessité de sauver l’Histoire. L’Afrique d’où je viens est paysanne et c’est ça que je voudrais fixer sur pellicule.
Pourquoi n’aimez-vous pas parler de vos films ?
Pour moi, une fois fini, le film appartient aux spectateurs et aux critiques : voilà pourquoi je n’aime pas les interviews. On défend un film parce qu’il est mauvais. S’il est bon, on se tait. J’ai fait de mon mieux. Nul besoin de convaincre le public.
Mossane porte quelques connotation mythiques.
Si je mets en scène les Pangool (dénomination sérère pour les esprits des ancêtres), c’est parce que je crois moins aux religions monothéistes et donc je défends la religion africaine fondée sur les esprits. Si Mossane est trop belle pour appartenir à ce monde, elle ne peut appartenir qu’au monde des esprits, des ancêtres. Comment visualiser ces derniers ? Impossible de les filmer comme des humains. Je les ai donc imaginés – ayant la tête en bas – la tête à l’envers.
Que représente pour vous le personnage de Mossane ?
Une superbe créature inaccessible, âgée de 14 ans – dont les esprits, les êtres jeunes et vieux et la nature même tombent amoureux. Dans mon conte, Mossane était de passage. Par contre, Magou Seck, l’actrice, existe. Elle a 21 ans. Son père étant décédé, je m’en occupe depuis. Elle était allée très peu à l’école avant le film. Actuellement, elle fréquente l’école de l’Alliance française à Dakar.
Pouvoir maîtriser une autre langue autant que la sienne apporte un plus à l’individu. Se sentir à l’aise en s’exprimant en wolof, français, anglais, est admirable ! Connaître sa propre culture et apprendre la culture française, anglaise ou autre restent un acquis. L’acculturation est un enrichissement. Bien que je pense que ma mère illettrée est intelligente, je suis certaine d’être porteuse de quelque chose de plus qu’elle parce que j’ai pu aller à l’école et apprendre et comprendre. J’ai aussi quelque chose de plus que vous car vous ne pouvez pas m’interviewer en langue wolof.
A 14 ans, la Mossane du film obéit à ses parents mais ressent les pulsions de l’adolescence. Point. Faire une fixation sur la tradition et la modernité seulement parce que Mossane est une Africaine est superflu. Mossane est une adolescente comme toute autre. Vouloir lui faire porter l’étiquette d’adolescente africaine serait aberrant. C’est l’âge où le corps, le visage, l’être changent à chaque instant. J’ai voulu capter ces images dans le film. A cet âge-là, tous les adolescents se confondent. Et Samba, un acteur, le dit bien :  » Ce n’est pas grave, (Mossane) elle grandit, c’est le début de l’adolescence, l’éclosion de la personnalité…  »
La sensualité de l’image est très frappante dans Mossane.
Quand c’est beau, je le montre. Oui, au Sénégal, quelqu’un m’a demandé de couper la  » chevauchée  » avant de projeter le film aux autorités… Ce qu’il appelle chevauchée, je l’ai appelé la sieste – l’heure de la sieste de Dibor et de son mari Daouda. Quel mal y a-t-il à montrer une bonne sieste ? Peut-être ai-je osé montrer ce qui se fait la nuit et dont on ne parle pas le jour. Chevaucher n’est pas un problème.
Mossane veut dire pur…
Moss veut dire belle, beau, pur, innocence, vertu…
Vous n’avez pas peur que cela soit perçu comme l’idéalisation d’une Afrique mythique ?
Non, pas du tout. J’ai voulu que la plus belle adolescente du monde soit Mossane. Tout est imagination, la mienne. Pourquoi n’y aurait-il que des films à message, didactiques ou éducatifs ? Créer n’est pas faire un calcul. Pour moi, un film provient de l’imaginaire. Dans Mossane, les cérémonies, je les ai inventées et elles n’ont rien à voir avec mes études d’ethno.
Six ans entre le tournage et la post-production, un procès avec le producteur… Souhaitez-vous en parler ?
Comme dit ma mère, c’est le destin. Il était écrit que je devais subir cette épreuve, même après 20 ans de carrière.
Un mystère entourait le film : le producteur délégué français que j’avais responsabilisé s’était approprié à notre insu tous les droits du film et tous les financements que j’avais trouvés. Les fonds provenant de la Suisse et de l’Italie ont disparu à jamais. Pendant six années, j’ai dû me battre seule en attendant la fin de la procédure judiciaire. De toute façon, mon film était intégralement tourné en 1990 ; Mossane avait 14 ans. Qu’en serait-il aujourd’hui s’il manquait des séquences car Mossane à 21 ans ? Je voudrais oublier ces six dernières années. Mossane est achevé et je suis heureuse d’y être parvenue. J’aime beaucoup ce film.

///Article N° : 170

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