à propos de Tasuma, le feu

Entretien d'Olivier Barlet avec Daniel Sanou Kollo

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Cela fait quinze ans que vous portez ce scénario…
Oui, il a évolué et mûri avec beaucoup de difficultés. J’ai eu des déconvenues avec des producteurs. C’est finalement ma rencontre avec Les Films du Mogho, dirigés par Toussaint Tiendrébéogo qui a permis de concrétiser le projet qui, aujourd’hui, arrive à point nommé. C’était initialement un film historique qui devait retracer l’histoire d’un ancien combattant depuis sa libération de l’armée française. Les anciens tirailleurs qui y ont fait 15 ans vivent aujourd’hui avec une pension de retraite qu’ils touchent chaque trimestre. Le montant de leur pension équivaut à peine au tiers de ce que touchent les Français. Les autres qui ont fait « 90 jours sous le feu » et qui ont 65 ans aujourd’hui ont droit à la pension dite « pension de retraite du combattant ». C’est dans ce deuxième groupe que se situe le héros de mon film.
On parle maintenant de décristallisation des pensions de tous les combattants, mais c’est encore loin d’être acquis !
Je ne souhaite pas prendre part à cette polémique : je suis un artiste et j’ai voulu toucher à une réalité historique mais je ne fais pas « un cinéma de pancarte », comme le disait Sembène, ma démarche relève plus du constat. Je trouve cependant que c’est rendre justice que la France ait enfin décidé cette décristallisation.
Vous avez beaucoup tourné pour la télévision.
J’ai été formé par la télévision pour laquelle j’ai effectivement fait beaucoup de productions, notamment une émission bien connue au Burkina qui s’appelle « l’Etat des faits », et qui dénonce la corruption, la délinquance etc. Cela demande de l’initiative et on travaille dans l’urgence. Même sur « Taxi-Brousse », un série que je fais avec des collègues réalisateurs béninois, il faut être efficace et bon en peu de temps avec peu de moyens : cela m’a beaucoup déformé ! Pour « Tasuma », je tournais en fonction de ce que je sentais de l’événement. Je n’étais pas gâté avec les moyens financiers, à cause des précédents producteurs indélicats, ce qui avait diminué le budget. J’avais peu de pellicule pour tourner mais avec une équipe de bons techniciens burkinabés et français; l’ambiance du tournage était excellente et cela a contribué au résultat.
Pourquoi s’obstiner à faire du cinéma alors que c’est si dur ?
Un film, c’est dix ans en moyenne pour le mener à bout quand on vit en Afrique ! J’ai commencé avec celui-ci en 1987 ! J’ai décidé de m’accrocher à ce sujet, soutenu par ceux qui avaient cru dans le projet en apportant des financements. Son thème intéresse toute l’Afrique et les Français. C’est un sujet que je porte depuis mon enfance : mon père est un ancien combattant d’Indochine et d’Algérie.
Depuis « Paweogo », j’avais compris que le cinéma en Afrique ne nourrissait pas son homme sinon que d’être célèbre. On fait œuvre utile ou pas et c’est comme ça qu’on laisse des traces ! « Paweogo » sensibilisait les jeunes qui partaient en Côte d’Ivoire pour leur dire que ce n’était pas le paradis ! L’Histoire vient rattraper le film…
Je pense par ailleurs, en dépit des problèmes réels liés au financement de notre cinéma, que l’Afrique ne doit pas être absente de l’histoire de la cinématographie mondiale.
Le personnage du fou est central et détermine le rythme du film.
C’est un peu mon regard. Ce n’est pas de la dérision gratuite : il voit plus loin ; il imagine déjà ce qui va arriver au personnage alors qu’il prend la route. J’ai essayé de me situer par rapport à ce fou : un clin d’œil sur l’histoire de mon pays – un regard sarcastique sur la réalité au quotidien, ces anciens combattants qui se battent à la recherche de leur dû qui n’arrivera souvent jamais avant qu’ils ne meurent. Le fou est aussi un peu le cinéaste : on ne peut développer la pellicule chez nous ! Il demande même au Libanais de payer la pellicule : on se transforme en mendiants : c’est une vieille histoire dont on connaît les solutions mais qui tardent à s’appliquer !
La France n’est pas brocardée.
Ce n’est pas un film pancarte : je n’ai pas un compte à régler avec la France. Je fais un film pour distraire et faire réfléchir en même temps. Le problème des anciens combattants est très connu politiquement et ce ne sont pas les cinéastes qui trouveront la solution. Je ne fais qu’informer les Africains comme les Français sur l’injustice commise vis-à-vis des anciens combattants. Je voulais éviter la complaisance : point besoin de marteler des messages pour plaire au public. « Paweogo » était une sensibilisation des jeunes pour qu’ils s’investissent plus dans le pays, non par nationalisme pur, mais dans leur propre intérêt. « Tasuma » a un discours clair qui n’a pas besoin d’être polémique.
Vous ravivez la mémoire en utilisant les chants des tirailleurs.
J’ai eu la chance d’avoir collaboré avec d’anciens tirailleurs qui avaient vécu les choses : l’Indochine et l’Algérie (ceux de la guerre mondiale sont souvent morts). J’ai retrouvé les airs de tirailleurs que mon père fredonnait – comme « Les Africains », une marche militaire encore utilisée aujourd’hui. Une certaine gaieté se dégage et avec la griotte qui chante très bien l’éloge de Sogo, j’ai voulu aussi leur rendre hommage.
Votre père vous a-t-il transmis cette mémoire ?
Je ne l’ai pas appris comme un conte mais je l’ai vécu souvent avec violence car j’étais avec lui tout petit au camp militaire de Bobo Dioulasso, la base française avant les indépendances, dans son environnement, avec ses anciens compagnons d’arme. Ce qui m’a frappé, c’est la souffrance de ces hommes. Leur dignité était d’avoir combattu pour une cause même s’ils ne pouvaient pas l’expliquer. Ils avaient été déformés : on les traitait de fous car ils avaient des comportements qui surprenaient, comme cet oncle qui sonnait le clairon dans le village car il était clairon dans l’armée. Il sortait de sa poche une grenade pour me montrer de quoi cela avait l’air…
Mais, il n’y a jamais eu de drames : les grenades n’ont pas servi. Ils ne s’en sont pas servi car ils avaient cette dignité. Mon personnage va menacer l’administration avec un fusil non chargé : il a cette conscience. Il faudrait aujourd’hui reconnaître cette dignité et leur rendre justice.
Le Libanais est finalement un bon bougre…
Il fallait l’humaniser : les femmes veulent le payer avec leurs céréales et Sogo en fait des cadeaux. Les commerçants libanais s’intègrent : ils prennent la nationalité mais ils n’ont pas toujours bonne presse. J’ai décidé d’en faire un partenaire. Je ne voulais pas entrer dans la polémique qui ne les considère que comme des escrocs. Ils sont intégrés et apportent leurs contributions à la communauté, même aux événements sportifs. Ils ne sont pas forcément malhonnêtes. Dans le film, c’est son client qui profite de lui. Khalil a gardé son nom propre dans le film : il est effectivement commerçant à Bobo et est passionné de cinéma. Il avait déjà joué le rôle du Blanc dans « Bal Poussière ».
On sent dans le film une opposition entre la perversité de la ville et l’humanité des rapports au village.
Je ne fais que la peinture de la réalité d’aujourd’hui au Burkina : je n’ai pas pour intention d’opposer la ville et la campagne mais c’est ce qui se passe. Les coutumes sont encore en place comme le mariage d’intérêt, l’excision, le lévirat (on prend la femme du défunt pour qu’elle reste dans la famille) : ces pratiques sont encore là et des associations aussi bien que le ministère de l’Action sociale luttent contre.
Vous avez tenu à préserver pas mal d’humour dans les dialogues.
Oui, il y a par exemple la parenté à plaisanterie entre Peuls et Bobos : nous la vivons et l’appliquons. Parce qu’ils sont parents, ils ont le droit de s’apostropher sans s’en tenir rancune. Mossi et Samo le font aussi. Je me suis servi de cet humour à l’africaine pour faire passer mon histoire au village. L’explosion du bœuf en fait partie. Dans la parenté à plaisanterie, on rigole même des cadavres. Diallo, le Peul dont la vache explose, et qui pousse le chef à donner sa fille à Sogo, en est un bon exemple dans le film.
L’éclairage est très soigné, notamment pour magnifier les visages dans les scènes de nuit.
Keo Kosal Nara, un Cambodgien qui a fait l’éclairage et la prise de vue, a beaucoup apporté par son expérience pour photographier et éclairer les peaux noires. Ce qui m’intéressait était de se concentrer sur l’humanité du personnage principal pour lui donner toutes les chances de convaincre, en cela, le directeur photo m’a beaucoup apporté.
Sogo est un personnage fougueux et positif ! Il développe une belle détermination !
Cela fait aussi partie de mes souvenirs : mon papa, mes oncles qui avaient fait l’armée française. Ils étaient les pionniers des indépendances. Avant que les luttes syndicales n’émergent en Afrique de l’Ouest, ils avaient apporté leur expérience et leur ouverture d’esprit : ils étaient les avant-gardistes de la modernité. Ils n’avaient pas tous la position de Sogo mais étaient pour plus de justice et apportaient la modernité dans le village. Le premier moulin à grain de mon village a été installé par un tirailleur ! Aujourd’hui, on investit davantage dans les grands centres urbains que dans les villages. Eux étaient des ruraux : c’était dans leurs villages qu’ils avaient été enrôlés dans l’armée. Ils y sont revenus pour s’y impliquer.
Finalement, Sogo est un personnage de guerre ayant opté pour la paix !
La fierté d’avoir été dans l’armée est la raison d’être de Sogo. Son passé légitime sa revendication : il le porte à travers son costume et ses accessoires. Mais c’est lourd à porter : Sogo représente tout ce que ces gens ont vécu et supporté, le poids de la guerre et de l’injustice qui l’a suivie. Les balles ne faisaient pas le tri mais après, on est allé chercher des différences de niveau de vie pour payer moins !
Les films « Sarzan » ou « Camp de Thiaroye » traitaient du traumatisme de la guerre et de la conscience de ce que la France leur devait. « Tasuma » se situe davantage comme un hommage à ces oubliés de l’histoire. Le personnage principal de mon film est obsédé par la guerre : sa conscience en est issue. Le film se termine sur la chanson de Zao pour bien signifier son pacifisme.

///Article N° : 2750

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