à propos d’Immatriculation temporaire

Entretien d'Olivier Barlet avec Gahité Fofana

Ouagadougou, mars 2001

Quelle est l’origine de cette production ?
À l’origine il y a la chaîne Franco-Allemande ARTE ; j’ai rencontré Pierre Chevalier responsable de l’unité fiction de ARTE France il y a deux ans ici au Fespaco, il a vu « Mathias, le procès des gangs » et m’a demandé si j’avais un projet de fiction. Je suis parti du titre que j’avais déjà en tête depuis longtemps et de quelques notes, le reste s’est fait très rapidement.
Qu’est-ce qui t’a amené à jouer toi-même le personnage central ?
J’ai longtemps cherché un acteur pour jouer Mathias. J’ai rencontré de jeunes métis en France qui ne connaissaient pas l’Afrique, ce qui correspondait à mon personnage mais ils se sont appropriés l’histoire d’après leur propre expérience. Pour avoir le ton que je voulais donner au film, rendre la petite musique que j’avais dans la tête, il valait mieux que j’interprète le rôle moi-même. Les autres acteurs du film ne sont pas professionnels non plus, ce sont des amis que je connais depuis longtemps et cela passait bien mieux avec moi qu’avec quelqu’un d’autre, c’était plus naturel.
Le fait qu’il s’appelle Mathias n’est pas neutre ! Quel est le parallèle avec ton film du même titre, sur le Mathias du procès des gangs de Conakry ?
C’est une référence à une phrase de l’avocat de Mathias, Maître Sow, lors du procès des gangs en 1995 : « Tout le monde a en soi un peu de Mathias Léno ». I.T se déroule dans le même milieu social et à la fin du film, Mathias participe à une attaque à main armée, ce qui ne lui ressemble pas… Dans le procès des gangs, Mathias Léno a pour vrai nom Tamba Toundoufendouno, il prend ce pseudonyme à consonance française, chrétienne, parce qu’il aime sa sonorité et ce qui m’amusait aussi, en écrivant le film, c’est que le personnage français s’appelle Mathias Léno et se présente en tant que Camara Laye, le nom de son père, croyant qu’il s’identifiait ainsi plus rapidement au Guinéen.
Le choix de Camara Laye pour le nom du père participe aussi de ce jeu de déconstruction des représentations ?
Je suis étonné que tu m’en parles ! C’était avant tout un clin d’œil très personnel, mon personnage, avec ses parents blancs, c’est vraiment l’enfant noir. Les parallèles entre mon film et le livre sont trop compliqués pour que je les explique clairement mais je suis sûr qu’ils existent.
Pourquoi le choix d’une ambiance mettant en avant le choc avec la violence ?
C’est un état d’esprit que j’ai l’occasion de rencontrer en Guinée. Le film se déroule dans un milieu de jeunes qui n’ont pas de travail, pas vraiment d’avenir, mais qui ont tous, par contre, un passé assez lourd. Je ne dis pas que toute la jeunesse en Guinée et en Afrique est comme ça ; mais c’en est une que je connais, que je fréquente et qui m’intéresse aussi. Tenter de la décrire et l’expliquer est une manière pour moi d’exprimer qu’il y a tant de détresse, d’injustice, d’irrégularités en Afrique qu’un jour ou l’autre cette situation chaotique va exploser, et « malment ».
Le personnage central qui reste à distance au début se met peu à peu à participer à ce qui l’entoure et finalement de manière extrême.
Au départ il vient en Guinée chercher des liens de sang et aussi une imagerie qu’il avait de l’Afrique. Au fur et à mesure de ses rencontres, il est déçu, notamment quand il retrouve son père. Puis il s’aperçoit que les liens de sang sont moins importants que la complicité qu’il peut avoir avec Rama, John Tra, Sylla qui l’accueillent. Alors qu’il cherchait à se faire adopter, retrouver une identité qu’il s’inventait, il est abandonné une seconde fois par son père mais la Guinée, ses nouveaux amis, le prennent et le font exister tel qu’il est, sans à priori, sans préjugé et il se rend compte que c’est plus important que ce qu’il cherchait.
Tout ce que tu cherches à exprimer passe beaucoup plus par l’image que par la parole et se retrouve dans une façon de mettre l’image en forme. Comment procèdes-tu ?
J’essaye de savoir précisément ce que je veux faire comprendre avant de faire le film. Ensuite, j’associe une suite de portraits, des moments de vie, des attitudes, des situations… J’aime cette manière de tourner autour des choses pour les décrire, exprimer un sentiment c’est pour moi plus précis que d’être direct et réducteur avec la parole, surtout que souvent au cinéma l’utilisation facile des dialogues fait rater l’essentiel.
Il y a une grande continuité avec Temedy au niveau de l’ambiance nocturne, un cinéma qui demande un effort du spectateur.
Dans la mesure ou tout n’est pas dit mais souvent évoqué, effleuré, il faut que le spectateur soit disponible, qu’il participe, sinon il passe à côté. L’histoire est très simple mais elle est davantage dans ce qui n’est pas dit…
Les rencontres avec les personnages sont au même plan que les rencontres avec l’environnement, avec la vie de cette cité.
Les personnages sont conditionnés par le milieu dans lequel ils vivent, c’est pour cela que la description de leurs caractères se fait plus par les costumes, les décors, leurs attitudes dans des situations quotidiennes. Par exemple, le père de Mathias, c’est l’usine, le résultat de la France en Afrique, d’où cette séquence extrême dans le film de l’usine la nuit.
L’insistance sur les ambiances de boîtes de nuit relève-t-elle d’une volonté de faire passer une certaine vision de l’Afrique ?
C’est surtout que je montre une jeunesse en Afrique qui n’a pas de perspectives. La journée, ces jeunes cherchent de l’argent ; la nuit, ils profitent des plaisirs éphémères en sortant, en buvant, en s’oubliant… Et aussi en discutant, la nuit, dans ces boites, ils préparent les affaires du lendemain, ils n’ont pas d’autre bureau. Filmer la nuit vient aussi de cette volonté d’essayer de montrer ce qui est caché.
Tu travailles avec un chef opérateur qui lui-même est cinéaste, auteur de « Nos amis de la banque ». Comment se passe cette collaboration ?
J’ai fait tous mes films en Guinée avec lui. Nous sommes très complices, nous avons la même approche, les mêmes codes dans nos rencontres. J’ai entièrement confiance en lui. On filme beaucoup, instinctivement, sans en avoir l’air pour ne pas se faire remarquer et avoir le maximum de matériel. Ensuite c’est avec le monteur que l’on cherche à restituer la version originale comme un puzzle imaginaire.
Pourquoi terminer sur la scène de l’attaque de la villa ?
C’est un peu mon côté moral. J’aime beaucoup le personnage de John Tra mais quoi qu’il en soit, ce qu’il fait n’est pas « bien ». Il a une inconscience dans ses actes et dans son mode de vie que je me devais de condamner, même s’il ne l’a pas choisi. C’était aussi important pour moi que le film se finisse gravement. C’est une manière de ne pas cautionner. John Tra meurt comme il vit : « bêtement ». La majorité des jeunes en Afrique souffre au quotidien mais ils ne font pas tous des attaques à main armée.
Est-ce une démission dans le fait qu’il demande du chloroforme ?
Dès son arrivée, au début du film, Mathias, qui est naïf, se fait endormir au chloroforme lors de son braquage. Cet épisode va lui permettre de vivre son séjour autrement et de voir une Guinée différente de ce qu’il pouvait s’imaginer. A la fin du film, John Tra réclame ce même chloroforme pour mourir sans souffrance, c’est une manière de passer le relais à celui qu’il a initié en reconnaissant aussi sa propre naïveté dans sa manière de vivre.
Le personnage de Rama est très fort aussi. Elle a une attente permanente mais lui parle dans une langue qu’il ne comprend pas.
Elle est la plus mature de tous, c’est une femme… Elle comprend les choses très rapidement. Elle ne veut pas lui apprendre brutalement, elle a besoin de lui dire, par honnêteté, mais elle ne veut pas qu’il entende alors elle lui parle dans une langue qu’il ne comprend pas. Elle est pudique, elle l’aime mais elle attend qu’il soit prêt.
Pourquoi ses amis font-il attendre le jeune qui cherche son père alors qu’ils savent où le trouver ?
En Afrique, on peut confier son enfant et ils sont un peu étonnés de cette quête, comme si ce n’était pas si grave de ne pas connaître son père. En même temps ils admettent l’importance que cela peut avoir pour lui et ils essayent de le protéger, ils l’ont adopté comme un frère et savent la déception qui l’attend. Le père n’est qu’un prétexte. Son attente est aussi liée à la difficulté de découvrir l’Afrique.
Beaucoup de films présentés au Fespaco sont plus gais d’approche. Ton film est un peu en déphasage, très intérieur, désespéré, témoin d’une violence forte.
Quand on voit la situation en Afrique, je ne vois pas de raison d’être gai. Je crois qu’il est temps d’arrêter avec ce fond de commerce basé sur l’idée que « les noirs sont gentils, ils savent bien danser ». Si on fait du cinéma, et surtout en Afrique, ce n’est pas pour faire n’importe quoi, on a des responsabilités, c’est sérieux. Sans être politique, nous sommes trop peu à pouvoir utiliser les images et les sons pour s’exprimer sur ce continent alors ce n’est pas pour faire les comiques. Déjà, rares sont ceux qui en Occident nous prennent au sérieux. Et puis, il est vrai que je n’ai pas l’imagination pour faire rire avec ce que je vois autour de moi, cela ne m’amuse pas.
Toi qui habites en France, on te sens pénétré par ce qui se passe en Afrique.
Depuis plus de dix ans je suis entre les deux continents. Je crois que cela me permet d’avoir plus de lucidité, de recul, ce qui est souvent indispensable. J’aime dire que je vis à Conakry mais que j’habite à Paris, pour trouver de l’argent.
Maintenant les gens peuvent voir les films qu’on fait. La situation en Guinée est gravement tragique et les Guinéens sont contents qu’on le dise et qu’on montre leur réalité.
Le film a-t-il été vu à Conakry ?
Le film a été très bien reçu par le public. Quand les Guinéens ont l’occasion de voir un film guinéen, ça les intéresse. Et puis, c’est un film qui se passe dans un milieu de jeunes, qui leur permet de se défouler, c’est, pour eux, une belle revanche.

///Article N° : 2483

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