Adieu mon frère

De Edwige Danticat

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Chacun l’a sans doute un jour éprouvé, les grands moments de la vie, les morts et les naissances, poussent à revisiter les chemins de l’existence, à mesurer le temps parcouru.
« Mon père se meurt et je suis enceinte » : c’est autour de ce constat lapidaire, et de cette réalité qui oblige l’auteur – incrédule – à regarder « en même temps devant et derrière [elle] », que va se construire cette autobiographie bouleversante.
Une autobiographie où le récit dessine, plus que la vie de l’auteur, une constellation familiale où l’étoile la plus brillante est peut-être celle de l’oncle Joseph, ce second père à la vie exemplaire et honteusement brisée.
Ce sont donc d’abord les biographies de l’oncle et du père que déroule le texte. Le père qui est parti pour l’Amérique lorsqu’ Edwige avait quatre ans, l’oncle qui a élevé les enfants de son frère. Cet oncle pasteur, devenu muet, mais dont le charisme et le courage ont permis aux enfants de « grandir droit ».
Le texte raconte les lettres, les silences, l’amour et les manques, adoucis par les histoires racontées par Granmé Melina ou Marie Micheline. L’envol, finalement, pour les États-Unis et les retrouvailles, à onze ans, avec « la famille prodigue ». Une autre histoire qui commence, avec une nouvelle existence à apprivoiser. Des retrouvailles qui sont une autre séparation, entre ceux qui sont partis, et ceux qui sont restés puisque, comme le dit l’oncle Joseph, « l’exil n’est pas fait pour tout le monde. Quelqu’un doit rester derrière, pour recevoir les lettres et accueillir la famille quand ils reviennent » (1).
Le texte raconte la force des liens. Indéfectibles dans l’exil et dans l’adversité, lorsque l’histoire d’Haïti, sombrant peu à peu dans la tourmente – de la folie des tontons macoutes à celle des chimères – entraîne les existences dans son bal furieux.
Que reste-t-il d’une vie passée dans la lumière des autres si ce n’est une poignée de mots échangés, mais qui nous ont gardés vivants ? De ces mots que l’on a souvent du mal à dire, et qui jouent à cache-cache avec le silence.
Ce sont ces paroles fondatrices – si rares mais si essentielles – qui « charpentent » l’être humain et l’ouvrage, chaque chapitre portant en titre une de ces paroles restées gravées et qui redessinent les visages de la famille, les temps de séparation, de crainte, d’amour.
Il y a donc l’oncle, la tante, le père, la mère, les frères, toutes ces multiples figures… Il y a les liens du sang. Il y a surtout, la fraternité et son lien viscéral à la question de l’humanité.
« Voici la faveur que tu me feras : Dans tous les lieux où nous irons, dis de moi : C’est mon frère. » ; « Un ami aime en tout temps, un frère est engendré en vue de l’adversité » : autant de paroles tirées de la Bible, qui jalonnent le texte et auxquelles on pourrait ajouter la question fondatrice : « Qu’as-tu fait de ton frère ? ».
Ce frère, bien sûr, par les liens du sang, mais ce frère, aussi, qu’est tout homme debout face à soi. Dans sa différence. Ce frère que les « démocraties triomphantes » reconnaissent de moins en moins. À l’Occident contemporain, la question peut être posée : « Qu’as-tu fait de ton frère ?« . Lorsque l’on refoule aux frontières, que la personne devient un matricule, connaît l’humiliation des entraves, est diminuée jusqu’à n’être plus rien ?
« Je n’étais pas un écrivain – raconte le père à Edwige – Ce que j’aurais voulu te dire à toi et à ton frère était trop gros pour tenir sur une feuille de papier et dans une petite enveloppe » (2).
Et comme la petite Edwige se faisait interprète de son oncle muet, l’écrivain prend alors le relais et se fait voix. Pour dire l’oncle et le père, pour écrire leur vie contre la mort infâme et usée. Pour leur rendre hommage, ainsi qu’à tous ces hommes et femmes silencieux, mais qui n’ont cessé de combattre. Parce que, peut-être, l’écriture est la réparation que l’on se donne du monde.
Avec délicatesse, cette autobiographie s’écrit entre ombre et lumière. Une littérature de l’interstice qui joue avec la texture des silences, pudiquement, dissimulant le temps d’une respiration, la profondeur de ce qui se joue. Écriture blanche et lumineuse, qui parvient sans pathos aucun, à saisir au plus juste, à faire naître l’émotion (3).
« Kite zetwal yo tombe« . Laissez tomber les étoiles. Lorsque l’on referme les pages d’Adieu mon frère, c’est comme un rideau qui se ferme, lourd sur un cœur gros, et encore tenaillé par la honte et la rage. Pourtant, et parce que sans doute les mots sont bien un baume, le silence qui se fait en soi finit par être un apaisement. Comme la main jette sur le corps la dernière poignée de terre, les mots d’Edwige Danticat, finalement, allègent la souffrance et aident à poursuivre la route, nous forçant nous aussi à regarder « en même temps devant et derrière [s]oi » (p. 42)

1. Edwige Danticat, Adieu mon frère, p. 180.
2. Edwige Danticat, Adieu mon frère, p. 37
3. Tout comme les silences de l’oncle disent l’émotion de la voix qui a perdu son timbre : « Cependant ses silences étaient comme des sanglots, l’étendue ou la contraction de ses mots des traces mécaniques de son chagrin » (p. 175)
Adieu mon frère, Edwige Danticat, traduit de l’anglais par Jacques Chabert, Éditions Grasset, 2008, 338 p., 19, 90 €///Article N° : 8215

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