Alma Dodin : « Il est dommage qu’à l’école Africaine on néglige les matières artistiques »

Entretien de Christophe Cassiau-Haurie avec Alma Dodin

Victoria, île de Mahé (Seychelles). Octobre 2008 puis par MSN en mars et octobre 2009
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Après avoir été formé en France, le graphiste et dessinateur seychellois Alma Dodin est retourné travailler dans son pays où il a été durant 9 ans, le dessinateur principal de Koksinel, une revue à succès pour la jeunesse. Devenu illustrateur pour le ministère de l’Education, il a lutté à coup de crayons pour une meilleure reconnaissance de sa profession dans son pays où elle reste, selon lui, sous-estimée. Au début de l’année 2009, il décide de travailler en indépendant. Cet exemple révélateur du manque de considération dont souffre une multitude de dessinateurs sur le continent, démontre que les difficultés rencontrées par les auteurs africains de bandes dessinées ne sont pas uniquement dues à une absence de moyens financiers. Une révolution des mentalités reste encore à mener…

Comment devient-on dessinateur et graphiste aux Seychelles ?

Comme dans la plupart des pays du monde ! Tout a commencé quand j’avais 4-5 ans. J’ai commencé par dessiner sur le sol. Quand ma mère m’a demandé de balayer la rue, j’aimais les traces du balai sur le sol. C’étaient des lignes qui vibraient. J’ai vu des choses extraordinaires dans ces lignes, même si personne ne voyait ce que j’y voyais. Toujours pendant mon enfance, je dessinais dans les toilettes. J’en rayais le mur avec des morceaux de roche. Ma mère faisait aussi du feu avec du charbon. Je voyais que le charbon était utile en tant qu’outil. Alors je dessinais sur les murs de la maison. Il y avait partout des dessins avec des traces de charbon. Une fois, pour la fête de Noël, ma grand-mère m’a offert un livre de dessins avec des lignes en noir et blanc. C’était mon premier trésor, mon premier livre de dessins. Avec des crayons de couleur, je m’amusais à colorier ces dessins.

Vous souvenez-vous de vos premiers succès ?

Quand j’avais 12 ans, j’ai participé à un concours d’affiches « Journée alimentaire mondiale ». J’ai obtenu le premier prix doté de 30 roupies et d’une coupe. Puis, quand je suis entré au Seychelles College, ce furent des années très difficiles. J’étais le dernier chaque trimestre. On n’enseignait pas le dessin au collège à cette époque, dans les deux premières années. La troisième année tout a changé avec l’introduction du dessin. Mes performances se sont assez étrangement considérablement améliorées dans les autres matières. Le simple fait de me sentir bien quelque part, de prendre confiance en moi, m’a apporté une plus value dans les autres disciplines. Mon résultat final au Cambridge O Level en dessin était B, ce qui était une très bonne note. Quand on parle d’épanouissement personnel à l’école, je pense souvent à mon cas, à mes aspirations. Alors, en détournant un peu votre question, je dirais que mon premier succès par le dessin fut mon intégration scolaire. C’est pour cela que j’ai toujours trouvé dommage qu’à l’école africaine, on néglige les matières artistiques.

Comment se sont déroulés vos débuts professionnels ?

J’ai commencé en tant qu’assistant du professeur de dessin au Seychelles College. Je préparais les fournitures pour les étudiants, et parfois j’assistais le professeur dans la classe. Six mois plus tard, j’ai été transféré dans la section de français à la Bastille comme illustrateur. Je travaillais avec Jean-Marie Schmidt, un Français, et l’historien Antoine Abel. C’est là que j’ai commencé à suivre des stages de dessin pédagogique à l’école internationale de Bordeaux à Talence en France. C’était mon premier séjour à l’étranger. Mon professeur était Paul Yerbic, dessinateur à l’Agence de Coopération Culturelle et Technique. C’était un professeur exceptionnel et j’ai beaucoup appris avec lui. J’ai effectué cinq stages en Graphisme pédagogique à Bordeaux, du Niveau 1 au Niveau 5 entre 1978 et 1983. Par la suite, je me suis perfectionné. En 1991-1992, j’ai suivi des études de graphisme publicitaire durant deux ans à l’école professionnelle MJM à Paris où j’ai obtenu un certificat supérieur de spécialisation en graphisme publicitaire. Je suis un pur produit français en quelque sorte…

Vous êtes devenu une sorte de graphiste officiel des projets éducatifs…

Oui, depuis mon retour de France, j’ai toujours travaillé pour le ministère de l’Éducation, en particulier au Centre Audio Visuel. J’ai illustré plusieurs livres éducatifs, des bandes dessinées, des affiches, des logos, des sigles, des bannières, du matériel d’animations etc. J’ai en quelque sorte, créé ce métier dans mon pays, il n’existait pas auparavant. Pour la première fois, un professionnel s’occupait de projets de façon officielle, et un espace lui était dévolu !
En matière de presse, j’ai apporté plusieurs contributions au magazine pour les enfants, Koksinel. Je devais illustrer des histoires courtes qui se suivaient à chaque nouveau numéro. Cela m’a rendu très populaire parmi la jeunesse, puisque ce journal tirait à 10 000 exemplaires et était distribué dans les écoles. Les histoires que j’y illustrais étaient très tournées vers la pédagogie. Elles sont si nombreuses que je n’arrive même plus à me souvenir de toutes. J’y tenais une série régulière intitulée Cynthia the spinder, ainsi que des planches éparpillées et des histoires illustrées. L’arrêt de Koksinel en 2000 a été un réel choc pour moi, comme une petite mort. Cette revue m’a permis de mettre mon métier de dessinateur en application. Ce furent des années inoubliables. J’étais même sollicité chaque année par la présidente, Madame Géva René, pour préparer les programmes de célébrations nationales. L’histoire que j’illustrais à cette occasion s’intitulait En ero, et racontait le parcours d’un jeune militaire seychellois à l’époque des premiers temps de l’indépendance.

Que vous apporte ce métier ?

Sur un plan très terre à terre, le métier de graphiste m’a beaucoup apporté financièrement et matériellement. Aujourd’hui je suis marié avec 3 enfants et je vis dans ma propre maison construite sur un terrain à Anse Boileau à côté de la mer. C’est un important motif de satisfaction. Mais pour être honnête, je n’étais pas totalement satisfait du travail que je faisais jusqu’à l’an dernier. J’avais l’impression que l’on ne reconnaissait pas mes qualités et mon travail. Pourtant dans un pays qui n’a pas d’université, je possède un certificat supérieur de spécialisation en graphisme publicitaire obtenu après mes études à l’école MJM de Paris et aussi cinq attestations de stages en graphisme pédagogique… Je souffre de cette indifférence et je ne sais toujours pas si c’est par ignorance ou si c’est moi qui m’illusionne. De fait, j’étais moins créatif depuis plusieurs années.

Comment expliquez-vous ce manque de reconnaissance ?

Je ne suis sûr de rien, mais je pense que c’est propre aux Seychelles. Les graphistes y sont considérés comme des individus qui ont raté leurs examens à l’école et qui font du dessin par raccroc, puisque, c’est bien connu, dessiner c’est facile ! Les autres métiers ont une chance de pouvoir évoluer car ils peuvent franchir des échelons et progresser dans leur carrière. En ce qui nous concerne, notre évolution de carrière est très faible et nous plafonnons vite. C’est une grave erreur de la part de nos supérieurs hiérarchiques. Ce manque de reconnaissance m’a mis en colère ! C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de m’installer à mon compte et travailler pour le privé.
Dans un pays où une grande partie de l’économie est planifiée, c’est une réelle aventure…
En décembre 2008, j’ai quitté mon emploi au ministère de l’Education et je me suis installé chez moi. J’ai repris mes vieux pinceaux que j’avais abandonnés il y a 31 ans. Cela fait tout drôle. Je prépare mon atelier pour l’avenir et commencer à dessiner et peindre des tableaux. L’une de mes frustrations principales tient au fait que je ne fais plus de la BD. J’attends maintenant que quelqu’un me donne des histoires à illustrer. Je suis un homme libre ! Je respire enfin depuis que j’ai quitté le ministère et je fais des petits boulots comme de fabriquer des pancartes (bannières) pour le ministère ou pour mon église ! Je travaille avec ma femme qui est enseignante de maternelle, je dessine pour les enfants, même si c’est peu payé. Je vis surtout de mes revenus anciens, et cela enchante ma femme car je suis plus à la maison, plus près des miens et plus épanoui. Mais je possède toujours une bande dessinée en version créole, un conte bien de chez nous, Tizan, Jeanne et Papa Loulou, une vieille histoire créole écrite par Antoine Abel qui n’a toujours pas été publiée. Cette histoire avait aussi été illustrée par Paul Yerbic en son temps en une version colorisée. Ça a été la première bande dessinée de l’histoire du pays, éditée en 1981. Vous voyez, la démangeaison est là !

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Notre pays est très isolé, il y a peu de librairies, peu de liaisons avec l’extérieur. Les ressources ici sont trop limitées et c’est la débrouille qui prime. Cela m’a forcé à une lutte continuelle, je me sentais enfermé, sans débouchés, sans espoir et j’enviais les autres artistes que je découvrais petit à petit lorsque je voyageais à l’étranger. Les bandes dessinées du style de Tintin, par exemple, je les ai toutes lues et relues plusieurs fois. De fait, nous n’avons qu’une seule librairie à Mahé, et une seule bibliothèque ouverte aux heures de bureau, je ne lis donc pas beaucoup. Ce n’est qu’à l’âge de 18 ans que j’ai quitté pour la première fois les Seychelles et découvert Paris et c’est là que j’ai enfin vu des « œuvres ». Mais avant cela, hormis Antoine Abel, le presque premier écrivain seychellois, qui m’avait demandé de l’aide pour illustrer une histoire et Paul Yerbic, notre enseignant en art plastique au début des années 80, je n’avais aucune autre source d’inspiration. Excepté Tintin ! Aujourd’hui, mes centres d’intérêts me portent plutôt vers la musique, le chant. Je joue de la guitare et travaille sur le keyboard. Mais j’ai un patrimoine. Pendant mon enfance, j’aimais les contes créoles que notre mère nous racontait le soir. J’ai grandi dans une famille avec six oncles et tantes. À mes yeux, c’était tous des sorciers et sorcières. Le plus populaire d’entre eux était Ton Bib. Il faisait des choses extraordinaires pour amuser ses amis dans les Lakanbiz. Et les soirs c’était très dur de trouver le sommeil parce qu’il faisait du bruit sur le toit de la maison, toute la nuit. C’était dans les années 60-70. Cela m’a énormément influencé dans mon art et mon travail par la suite, j’ai toujours été attiré par les phénomènes étranges, et j’ai toujours essayé d’en percer les secrets. Cela m’a permis de m’évader, de voyager et de dévorer certains livres en quelques jours. Bref, de m’enrichir l’esprit

Depuis octobre 2009 :
Depuis sa démission de l‘Education nationale, Alma Dodin a recommencé à travailler. Il illustre un nouveau petit journal pour les enfants, Jojo, qui prend la suite de Koksinel.///Article N° : 10186

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