Alsaama Day

De Mino Cinelu

La schizophrénie créative de Youssou N'Dour... (édition sénégalaise - 8 titres - parue en avril 2006 au Sénégal / sortie mondiale de l'album définitif - 22 titres - en septembre 2007)
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Comme à son habitude, Youssou N’Dour vient de sortir au Sénégal un disque incomplet, ébauche de celui qui sortira bientôt partout (1). On finit par se demander si ces  » brouillons dakarois  » ne sont pas bien plus intéressants que son œuvre  » mondialisée « .

Le ténor de Dakar s’est fait rare chez les disquaires.
Si l’on considère comme une parenthèse  » Sant  » (le bel album religieux en hommage aux saints soufis sorti en 2003 puis rebaptisé  » Égypte « ),  » Alsaama Day  » est son premier cd  » populaire  » depuis le décevant  » Nothing in Vain  » (2002). Il est vrai qu’entre-temps cet artiste hyperactif a fait feu de tout bois dans bien d’autres domaines que la musique.  » You  » a pris la tête d’une croisade contre le paludisme, il lutte avec des méthodes parfois assez musclées contre la piraterie, et a récemment fait une intervention médiatisée face à Blair, Bush et Sarkozy, au récent G8 – où il avait été invité comme porte-parole du  » développement-investissement  » en Afrique.
Youssou N’Dour vient aussi de faire ses débuts au cinéma, dans  » Amazing Grace  » de Michael Apted, une superproduction anglo-américaine traitant de l’abolition de la Traite par la Grande-Bretagne.
Sorti aux Etats-Unis le 23 février dernier (et prochainement sur les écrans français) le film raconte la vie de William Wilberforce, parlementaire abolitionniste. Aux côtés d’Albert Finney et de Ioan Gruffud, Youssou N’Dour joue le rôle de Oloudaqh Equiano, esclave qui publiera un best-seller sur sa vie une fois libéré et qui militera activement pour l’abolition de l’esclavage.
Comme tout bon mouride (confrérie soufie la plus importante du Sénégal) Youssou N’Dour croit aux vertus du commerce et de la communication, du dynamisme et de l’efficacité, de l’enrichissement individuel au profit d’une économie solidaire. Entrepreneur exemplaire, il fait partie de ces trop rares artistes africains qui ont toujours investi chez eux les bénéfices de leur succès mondial, avec une foi communicative dans l’avenir du continent. Sa  » petite entreprise  » est prospère, indépendante et forcément très jalousée, ce qui n’empêche pas le maintient de sa popularité, à telle enseigne que lors des récentes élections présidentielles dans leur pays, nombre de Sénégalais (et surtout de Sénégalaises), auraient volontiers élu un  » chanteur-président « , dans un pays qui fut fondé par un  » poète-président « …
 » Alsaama Day  » ne déroge pas au principe très astucieux qui a fait le succès de tous ses albums depuis une vingtaine d’années : il en réserve toujours la primeur à son public local, celui de son quartier natal (la Médina), puis de sa ville Dakar et de toute la Sénégambie, avant de se lancer à la conquête du marché mondial. Dans l’intervalle (plusieurs mois s’écoulent entre la sortie du cd local et de sa version internationale) Youssou N’Dour a le temps d’écouter les critiques, d’observer les réactions des acheteurs, et de tester celles du public le plus exigeant : celui du Thiossane, son club dakarois.
Cette façon à la fois  » concentrique  » et  » centrifuge  » de considérer et de maîtriser la diffusion de sa musique est assurément le signe d’une rare intelligence. Elle est en tout cas l’inverse de celle de nombre de pseudo-stars africaines qui préfèrent émigrer à tout prix et bâcler leurs productions vite fait hors du continent pour les proposer ensuite telles quelles au public africain, auréolés d’une gloire factice qui ne dépassera que rarement le cadre de leur communauté d’origine.
Ce n’est pas un hasard, et c’est tout à son honneur si Youssou N’Dour a su devenir le chanteur africain le plus célèbre du monde sans avoir jamais quitté Dakar, ni négligé le public de sa Médina natale.
Depuis sa sortie chez lui,  » Alsaama Day  » a déjà suscité bien des palabres dans la presse dakaroise. La plupart des critiques (innombrables et souvent injustes) ne concernent pas la musique ni les paroles mais le titre, qui, pour une fois, n’est pas en wolof. Dans un anglo-mandingue approximatif, même erroné, il signifierait  » Bonjour, le jour! ». Selon Youssou N’Dour,  » c’est un simple salut à l’aube du lendemain, exprimant ma foi dans le progrès de l’Afrique et de toute l’humanité « .
Du M’balax pur et doux
Au début de l’album on retrouve presque la magie des disques de Youssou à la grande époque, celle d' » Immigrés  » (1985, son chef-d’œuvre absolu à ce jour).
Pourquoi  » presque  » ? Parce que manquent les cuivres, jadis si flamboyants dans les orchestres africains, et qui en ont inexplicablement disparu, alors qu’ils prospèrent à nouveau partout ailleurs. On a du mal à croire que Monsieur Youssou N’Dour n’ait plus les moyens de se payer un orchestre complet, avec une vraie section de cuivres, et qu’il doive à présent se contenter des interventions sporadiques d’un saxophone et d’une trompette…
Le son d’ensemble naguère légendaire du Super Étoile est devenu maigrelet, misérable, méconnaissable. Les arrangements sont assez simplistes et les parties de claviers d’une rare indigence harmonique. Ils sont signés Ibrahima N’Dour, de même que le mixage (médiocre) est l’œuvre de Ndiaga N’Dour.
Faut-il pour autant jeter ce  » brouillon de disque  » aux oubliettes ? Certainement pas !… On se calme, on efface tout et on reprend cette chronique à zéro après avoir écouté l’admirable ballade en accelerando qui conclut l’album :  » Del Sol Dal « , dédié aux enfants africains. Inutile d’être un mélomane malin pour prévoir que ce sera, en 2008, le prochain tube mondial de Youssou N’Dour, ici à l’essai.
Son génie – celui des griots Wolof en général – consiste à savoir chanter tour à tour lentement ou très vite, avec excellente maîtrise de la syncope et du swing, sur le rythme effréné et saccadé des tambours. Cette faculté, ainsi que leur maîtrise parfaite de toute la tessiture de leur voix, avec des allers-retours vertigineux entre le grave et l’aigu, les rapproche inévitablement des grands chanteurs de jazz américains comme Armstrong, Nat King Cole ou Sinatra. C’est sûrement la raison principale du prestige de Youssou N’Dour aux Etats-Unis.
Outre la voix sublime de Youssou, ici au meilleur de sa forme de la première à la dernière note, ce qui sauve ce disque imparfait, c’est la rythmique inamovible (car idéale) du Super Étoile de Dakar : Jimmy Mbaye (guitare solo), Pape Oumar Ngom (guitare rythmique), Habib Faye (basse), Abdoulaye Lô (batterie), Babacar & El Hadji Faye (percussions), et l’irremplaçable Assane Thiam (tambour d’aisselle).
 » Alsaama Day  » est à l’évidence un nouveau chef-d’œuvre du mbalax et un retour spectaculaire de Youssou N’Dour à ses racines.
Le désir de danser est omniprésent, le ventilateur n’a jamais soufflé aussi fort. Sur la plupart des morceaux – pour paraphraser Jacques Brel – il faudrait avoir deux jambes de bois pour ne pas se lever et gambiller.
On sait aussi que le mbalax est une musique difficile à danser quand on n’est pas Wolof. La plupart des néophytes auront quitté la piste à la fin de nombreux morceaux de ce cd, ce qui prouve sa qualité.
En écoutant par exemple le formidable  » Boolo Leen  » (l’union c’est la force) on se dira que si le monde savait danser et vivre au rythme du mbalax, il irait sûrement beaucoup mieux.
Quant au discours de Youssou N’Dour, il nous laisse parfois perplexe.
La chanson  » Téléphone  » et le vidéo-clip qu’elle a inspiré dénoncent vigoureusement l’envahissement du téléphone portable au détriment des traditions africaines ancestrales de communication. En même temps Orange est le sponsor de la plaquette qui accompagne ce cd !
Mieux vaut danser sur  » You  » qu’écouter ce qu’il raconte, c’est finalement le meilleur moyen de n’être jamais déçu.

1. Alsaama Day est sorti le 10 avril 2007 au Sénégal et sa version internationale sera disponible en septembre prochain.Alsaama Day, de Youssou N’Dour (Xippi / Global Voice)///Article N° : 5977

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