Retour à Gorée

De Pierre-Yves Borgeaud

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Le titre est un programme : c’est dans ce haut lieu de commémoration du départ des esclaves vers le nouveau monde que Youssou N’Dour fait revenir quelques uns de leurs descendants qui perpétuent la seule chose que leurs ancêtres pouvaient amener avec eux : leur culture, à commencer par leur musique. Ou du moins celle qui en est issue au fil du temps. Alors que dans les colonies françaises, l’Eglise catholique combattra les danses « licencieuses et déshonnêtes », forçant les Noirs antillais à tourner l’interdit en fusionnant les danses parisiennes et les rythmes animo-chrétiens dans la biguine, la musique noire viendra enrichir le patrimoine des églises congrégationalistes américaines. Le jazz émergera ainsi de la fusion des musiques des anciens esclaves catholiques de la Nouvelle-Orléans et de celle des esclaves protestants qui ont développé les negro-spirituals. (1)
A la recherche d’une intériorité annoncée dès le démarrage du film par la douce montée de sa voix a capella, c’est au jazz que s’intéresse Youssou N’Dour dans son périple qui le mène donc en priorité aux Etats-Unis, non sans être d’abord allé chercher à Genève son collaborateur et ami, l’excellent pianiste aveugle Moncef Genoud. Youssou n’est pas le premier Africain à collaborer ainsi avec des jazzmen, mais ce furent souvent plutôt ces derniers qui firent le voyage vers l’Afrique, notamment l’Afrique de l’Ouest, produisant de mémorables enregistrements : le pianiste Hank Jones avec l’organiste malien Cheikh Tidiane Seck, le contrebassiste Ira Coleman avec le joueur de kora sénégalais Kaounding Cissoko, le bluesman Taj Mahal alliant au Mali sa guitare à celle d’Ali Farka Touré ou à la kora de Toumani Diabaté, etc. En Afrique même, en dehors du jazz sud-africain qui se développe dès les années 30, la présence du mot jazz dans les titres des groupes comme le Bembeya Jazz National guinéen ou le T.P.O.K. Jazz congolais dénote davantage une influence cubaine. Le récent film de Laurent Chevallier sur le saxophoniste Momo Wandel Soumah documente une intéressante tentative de fusion au niveau guinéen, tandis que le Kora jazz trio d’Abdoulaye Diabaté, Djeli Moussa Diawara et Moussa Cissoko tente un « jazz teinté de sonorités traditionnelles », mais la présence du jazz reste en général assez diffuse. (2)
La cohérence de Youssou N’Dour est d’opérer une large tournée démarrant à Atlanta chez les Harmony Harmoneers, un groupe de gospel, puis bien sûr à la Nouvelle Orléans, mais écumant partout où de grands jazzmen peuvent apporter leur contribution. Se joignent ainsi en une belle synergie au duo de départ le batteur Idris Muhammad et le contrebassiste James Cammack, la chanteuse Pyeng Threadgill, le joueur d’harmonica Grégoire Maret, le trompettiste Ernie Hammes et le guitariste Wolfgang Muthspiel. Chaque fois, l’instrumentiste dit quelques mots dans un système assez statique d’interviews qui vient bizarrement rompre la fluidité du film. Ce n’est cependant pas la parole que Pierre-Yves Borgeaud privilégie, les contenus restant plutôt banals, mais bien la musique, et là, c’est le bonheur car il nous laisse le temps de l’apprécier. Sa caméra est aussi discrète que furtive, le montage sans accrocs. Il suit Youssou dans ses contacts et respecte sa démarche, celle d’une quête à la fois personnelle et musicale des sonorités issues de l’errance du peuple noir, des vibrations de sa musique. « Vous êtes des professionnels mais mon idée est de partager un projet, c’est ce qui est important pour moi », indique Youssou. De petits moments simples le confirment, comme Pyeng Threadgill apprenant à chanter en wolof. La rencontre avec Amiri Baraka (LeRoi Jones), que l’on va voir comme un chef de village, et ses amis donne le la du ressenti africain-américain sur la traite négrière et son souci de la mémoire : point besoin de dessins, d’explications ou d’archives. Cette route de l’esclave nous ramène finalement à la source, revoir Joseph Ndiaye, le conservateur de la maison des esclaves, cette fois honoré par tous les musiciens. Au studio d’enregistrement super équipé de Youssou N’Dour à Dakar, un autre temps de la musique s’installe, plus intérieur encore, sans doute plus serein, en écho aux émouvants partages vécus au hasard des rencontres comme celle d’Idris Mouhammad avec l’Océan percussion de Gorée ou celle de Pyeng Threadgill avec Aïcha, une chanteuse sénégalaise qui n’hésite pas à la brancher pour l’écouter chanter. La tension vers le concert final est perceptible, que des milliers de télévisions viendront mêler aux vibrations de Dakar. Nous voudrions être assis sur les gradins et l’instant est trop court, mais il y a encore le cd. « There’s a million voices / To tell you what she should be thinking /so you better sober up for a second ». (3)

1. Cf. Jacqueline Rosemain, Jazz et biguine – les musiques noires du nouveau monde, L’Harmattan 1993.
2. Cf. Gérald Arnaud et Henri Lecomte, Musiques de toutes les Afriques, Fayard 2006, pp.547-548.
3. extrait de 7 Seconds, de Youssou N’Dour & Neneh Cherry.
///Article N° : 6848

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Les images de l'article
Youssou N'Dour
Moncef Genoud Pianiste, Genève
Harmony Harmoneers W. Michael Turner Jr, Andrew Turner Sr, Calvin Turner, Clarence Wesley Langston Choeur de gospel, Atlanta
Boubacar Joseph Ndiaye Conservateur de la Maison des Esclaves, Ile de Gorée
Idris Muhammad Batteur, New Orleans
James Cammack Contrebassiste, New York
Pyeng Threadgill Vocaliste, Brooklyn
Grégoire Maret Harmoniciste, Brooklyn
Amiri Baraka (LeRoi Jones) Ecrivain, poète, Newark
Ernie Hammes Trompettiste, Luxembourg
Wolfgang Muthspiel Guitariste, Vienne





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