Anetina donne de l’espoir

Entretien de Heike Hurst, Tahar Chikhaoui et Olivier Barlet avec Katy Lena Ndiaye à propos de Traces, empreintes de femmes

Namur, septembre 2003
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Pour qui avez-vous fait ce film ?
Pour toute personne qui souhaiterait dépasser ses a priori.
Pourquoi être allé au Burkina plutôt qu’au Sénégal ?
Il est peut-être plus aisé de parler de l’autre …
Vous faites vous-même œuvre artistique en faisant ce film.
Je me vois encore comme une journaliste. Ma démarche consistait à découvrir si ces peintures murales existaient encore et ce qu’elles signifiaient pour elles quel était le positionnement des femmes. Anetina, la jeune femme que l’on voit dans le film était au départ guide et traductrice. Elle est naturellement devenue un des personnages par la manière dont elle vit ce patrimoine. La rencontre avec les femmes a été bien sûr déterminante, les grands-mères et leurs caractères forts et attachants mais aussi les femmes des groupements.
Comment sont-elles rémunérées ?
C’est nous qui les avons rémunérées. La décoration des murs est une pratique qui existe aujourd’hui encore. Mais les femmes doivent êtes sollicitées et elles se font payer quand ce sont des étrangers qui réclament les peintures.
Vous n’avez pas créé quelque chose d’artificiel pour faire exister le film ?
Non, car c’est ainsi que cela se passe à présent. La décoration des murs est un travail lourd qui réclame un salaire. Nous avons juste provoqué le moment.
La musique n’est pas seulement traditionnelle.
Je voulais casser des clichés sur l’Afrique en montrant la modernité que l’on peut trouver dans un village. Et la musique était un moyen d’y parvenir. J’ai fait appel à un musicien belge, Erwin Vann, un jazzman. Il a travaillé à partir de sons captés lors du tournage. Le bruit des murs que l’on gratte, de la terre que l’on malaxe, des parois humides que l’on lisse, des pigments et des enduits que l’on applique sur les cases, les voix des femmes au travail…Le résultat est une musique forte, contemporaine qui forcément ne laisse pas le public indifférent.
On m’a dit que ce n’était pas un film africain à cause de la composition : c’était un compliment ! Pour moi, ces femmes ne doivent pas être vues uniquement dans leur dimension africaine. La relation d’Anetina avec ses aînées est universelle.
Faites-vous un lien avec les autres films faits en Afrique ?
On montre beaucoup l’Afrique mais rarement les Africains. J’aime beaucoup le travail de cinéastes comme Abderrahmane Sissako qui marque une rupture avec une vision dramatique ou convenue du continent. J’ai choisi le plan fixe et Anetina, les grands-mères regardent l’objectif. Les conditions sont réunies pour qu’il y ait une rencontre entre le spectateur et elles.
Comment avez-vous construit le film ?
Après les repérages, j’ai écris un scénario, sur base de ce que j’avais observé et de ce qu’Anetina m’avait confié. Trois groupes me sont apparus. Les grands-mères âgées ancrées dans leur présent mais qui nous expliquent le temps passé. Anetina, jeune femme actuelle qui cherche à concilier le passé et l’avenir et enfin le groupe des femmes qui elles ne parlent pas, elles exécutent les peintures. Bien sûr, au moment du tournage certains éléments ont été retenus, d’autres ont disparus, d’autres encore sont devenus incontournables. Tout au long du film, il y a un va-et-vient entre celles qui parlent et celles qui peignent et se taisent.
Vous allez chercher dans un petit coin d’Afrique une réponse à la question de la transmission avec en même temps le désir de casser les clichés : n’est-ce pas contradictoire ?
J’ai une fascination pour les sociétés traditionnelles peu-être parce que je ressens un manque, une perte. Anetina est en partie une projection de moi-même. Les grands-mères sont peut-être celles que je n’ai pas connues. Je cherche ainsi à me réconcilier avec la tradition dont je rejette certains aspects. Anetina se débat entre le traditionnel et le modernisme. Elle porte des jeans et les cheveux coupés. C’est au fond une femme qui se cherche. On voit dans le film qu’elle ne traduit pas tout et se révèle ainsi ni entièrement moderne, ni entièrement traditionnelle.
N’est-ce pas plutôt la filiation que la transmission que vous explorez ? Anetina apparaît comme une alter ego, même si elle vit là-bas et vous ici, qui résume votre relation à l’Afrique.
Entre autre. Au montage, je me voyais me débattre avec des questions très personnelles. Mais il y a aussi la question de la rupture dans la transmission qui me semblait essentielle.
La corporalité est très forte dans vos images, qu’il s’agisse du corps humain ou de la matière : on vous sent illustrer une appartenance à un ensemble culturel.
C’est en réaction à la profusion d’images à la fois réductrices et négatives de l’Afrique. Souvent, les images se succèdent les unes aux autres sans jamais vraiment s’attarder sur les personnes. Je voulais marquer un temps d’arrêt. Utiliser les plans rapprochés, m’attarder sur les visages, les yeux, les mains, les pieds, la peau. Mettre l’humain en cœur du film.
Comment fabrique-t-on les couleurs ?
Il n’y a aucune altération, seulement pilage. Le noir est une pierre volcanique et le rouge de la latérite. Le blanc est une pierre calcaire. Le fixatif est à base de néré, un vernis. Les femmes commencent tôt le matin et maintiennent le rythme jusqu’à la nuit. Elles travaillent en musique et l’activité est maximale.
Que représentent les petits personnages sculptés sur les murs ?
Ce sont des génies. Mais dans le film, ils représentent les trois grands-mères, piliers de la famille. Le serpent et la tortue sont des animaux totémiques mais le tout est essentiellement non-figuratif et moins mystérieux que je ne l’imaginais au départ. Le sens des symboles se s’est parfois perdu. Les explications diffèrent d’une femme peintre à l’autre.
Certains motifs sont anciens d’autres plus récents. Et dans la pratique, les femmes remplacent de plus en plus la pierre volcanique par du goudron pour réduire la charge de travail.
Vos plans d’ensemble cherchent à montrer la géographie sociale de cette activité ?
Mon souci était d’exprimer le rapport des femmes à leur mur. De provoquer une sensation d’enfermement, pour exprimer le fait que pour moi, elles sont malgré tout enfermées dans leurs traditions. Les plans d’ensemble sont là pour apporter une respiration. Et pour évoquer le temps qui passe, le renouvellement des saisons.
Vous avez conservé la généalogie dans les présentations des grands-mères, ce qui les inscrit dans leur histoire.
C’est une manière d’introduire les personnages. Comme je n’ai pas eu recours au commentaire, je souhaitais qu’Anetina et ses grands-mères se présentent à leur manière. Les vielles dames se définissent par rapport à leur mari commun. Il y a la première femme, la deuxième etc Anetina se présente comme étant la fille de son père. Et quand elle parle de ses grands-mères elle ne fait aucune différences entre la mère de son père et les autres. Anetina signifie en kassem  » qui donne de l’espoir « .
Vont-elles pouvoir se voir à l’écran ?
Oui certainement. D’ici la fin de l’année nous avons prévu un voyage au Burkina Faso pour montre le film à Tiébélé. Un retour au village que j’attends avec impatience.

///Article N° : 3075

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