Un rêve algérien

De Jean-Pierre Lledo

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 » Le rêve d’Henri Alleg, pourrai-je l’en exhumer ?  » Lledo demande à Alleg de l’accompagner en Algérie. Pour exhumer le rêve. Celui d’une Algérie vraiment indépendante. L’Algérie, Alleg y était depuis 1939, à l’époque où Camus participait à la première parution du mythique Alger-Républicain, qui défend l’égalité mais dans le cadre colonial. Repris par une nouvelle équipe à majorité communiste, le journal se radicalise et devient le seul quotidien anti-colonial. Alleg, membre de la direction du PC algérien, en prend la direction en 1950. En 1957, le français Alleg est torturé au centre d’interrogatoire de l’armée française. Il en fera un livre, La Question, rédigé dans la prison Berberousse, publié en plein guerre d’Algérie et très vite censuré.
Le film débute par un émouvant retour à la maison des tortures. Alleg l’exilé accompagne Lledo qui a dû lui-même s’exiler il y a dix ans.  » Chaque retour est un hommage à ceux qui ont été assassinés par les islamistes « , dit-il lors du long commentaire d’introduction. Alleg et Lledo retrouvent les anciens de la lutte anticoloniale, algériens et français.
Leur lutte commune est évoquée, à travers Alger-Républicain : en 1954, les saisies étaient fréquentes et la censure active. La rédaction avait pris l’habitude de laisser des blancs à la place des articles censurés. Interdiction des blancs. Le journal les remplit alors avec une phrase devenue célèbre :  » Alger-Républicain dit la vérité, toute la vérité, mais ne peut écrire la vérité.  »
Une femme, Eliette Loux, est particulièrement frappante : à l’hommage d’un Algérien vantant son sacrifice, elle répond vertement :  » Je ne me suis pas sacrifiée, j’ai fait selon mes besoin face à la merde coloniale !  » Elle sera torturée en avril 57 à l’âge de 23 ans.  » J’ai vécu, tout simplement !  » dira-t-elle encore. C’est là que le propos de Lledo trouve sa force : cette simplicité de l’affirmation humaine, cette logique de la résistance vitale. En privilégiant dans son film les rencontres et retrouvailles, parfois jusqu’au risque d’ennuyer le spectateur, c’est la fraternité qu’il traque, cette évidence de la relation qui fait qu’on lutte pour exister, pour être debout, davantage que par idéologie.
Cette solidarité d’un certain nombre de Français avec leurs camarades algériens en lutte pour leur indépendance reste encore trop centrée sur le personnage certes emblématique et percutant de René Vautier. La télévision algérienne lui a rendu hommage par un film, Vautier l’homme de paix, tandis que Canal + faisait de même en 1997 avec un documentaire, Vautier l’indomptable. Le film de Lledo a le mérite de montrer que le cas n’était pas isolé, qu’un véritable mouvement anti-colonial a existé chez les Français d’Algérie, qui animait un journal et rejoindra le FLN.
Après l’indépendance, Alger-Républicain reparaît mais sera à nouveau interdit après le coup d’Etat de 1965. Alleg est ré-emprisonné. Il s’exile. Le rêve algérien s’enlise, comme le montre aussi à travers un autre Français d’Algérie, Jean Sénac, le film d’Abdelkrim Bahloul, Le Soleil assassiné.
Un rêve algérien contribue ainsi à cette large recherche d’explication de la dérive algérienne qui déroute tant aujourd’hui : en muselant sa composante française qui avait épousé son combat, le régime algérien a privé sa société d’un des éléments de sa diversité et donc d’une part de sa richesse.

///Article N° : 3076

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