Israël, le voyage interdit, de Jean-Pierre Lledo

Exploration familiale de la pensée juive

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Depuis que Jean-Pierre Lledo a dû quitter l’Algérie en 1993 sous les menaces de mort islamistes, il n’a cessé dans ses films d’aborder la question-taboue de l’exode de la population non-musulmane au moment de l’indépendance en 1962. Un rêve algérien (cf. critique n°3076) montrait, à l’exemple d’Henri Alleg, de quoi s’est privé le régime algérien en muselant sa composante française qui avait épousé son combat. Avec Algérie mes fantômes (cf. critique n°3455), il évoquait les blessures de tous ceux qui ont dû partir. Et avec Algérie, histoires à ne pas dire (cf. critique n°7416), il explorait ce qu’il reste de la cohabitation avec les Pieds-noirs et les Juifs qui durent quitter l’Algérie dans la mémoire de ceux qui sont restés. Il fut interdit en 2007 par les autorités algériennes mais sélectionné par le Festival de Jérusalem, ce qui fut l’occasion pour Lledo de mesurer sa méconnaissance des faits historiques et du judaïsme.

Il fallait donc un voyage et un film, lequel, enfin terminé, fait 11 h et sort en quatre parties dans les salles françaises, une chaque mercredi à partir du 7 octobre 2020. Un passionnant voyage qui n’est pas sans soulever des tonnes de questions !

C’est effectivement un voyage. En Israël mais aussi un voyage intérieur. Celui d’un cinéaste juif, algérien et communiste mais aussi, comme la transmission d’une histoire familiale non-assumée, de sa fille Naouel. D’où sa place d’assistante à la réalisation et sa présence récurrente à l’écran. Jean-Pierre Lledo, lui, exprime ses questionnements et cheminements en voix-off et, s’il est clairement l’interlocuteur principal de l’impressionnante mosaïque de personnes qu’ils vont rencontrer et visiter en Israël, il n’apparaît qu’une fois, lorsqu’il est sur la tombe de son oncle. Cet oncle maternel avait quitté l’Algérie en 1961. Il est à la source du film : le cinéaste ne l’avait jamais revu, ni n’avait visité sa famille, ni n’était allé à son enterrement.

« Ce n’était pas lui que j’avais boycotté, mais le pays qu’il avait choisi : Israël ». Avec cette absence à l’écran du cinéaste mais sa forte présence derrière la caméra, le film est un regard, une sorte de caméra subjective : l’évolution d’un questionnement, la progression d’un retournement, celui d’oser regarder Israël en face alors le vocabulaire ambiant ne le désigne dans les pays arabes que comme « territoire occupé », « entité sioniste », etc. Un mot interdit.

Et pour Jean-Pierre Lledo, regarder Israël en face, c’est avant tout rétablir le lien avec sa famille. Comme ses autres films, celui-ci se fait volontairement personnel. Un livre éponyme va d’ailleurs paraître qui sera essentiellement autobiographique : « Le Voyage interdit, Alger-Jérusalem« . Si ces rencontres permettent de sentir le vécu et les aspirations d’une famille juive, elles sont prolongées par d’innombrables entretiens avec des universitaires, historiens, spécialistes, rabbins, personnalités ou gens des rues. Le voyage se fait en voiture et les paysages défilent, la carte des villes se construit peu à peu, sans qu’on ne franchisse jamais un check-point.

Car le sujet n’est pas là : même si le reproche d’apartheid énoncé par les Palestiniens et les pays arabes est souvent évoqué, cette réalité n’apparaît pas à l’écran. Au contraire, Jean-Pierre Lledo insiste sur la diversité heureuse de la société israélienne, composée d’immigrants du monde entier, sans toutefois aborder le rejet des immigrés africains. Il oppose à la coexistence avec les 20 % d’Arabes israéliens le sanglant nettoyage effectué lors de l’Indépendance algérienne, lorsque furent chassés ou massacrés les Juifs et les Chrétiens. Et évoque avec ses interlocuteurs la fuite des Juifs des pays arabes et les pogroms, à commencer par l’Irak d’où ils ont complètement disparu. Et bien sûr la Shoah.

L’écrivain Boualem Sansal au Mur des Lamentations

Le propos s’élargit ainsi à l’Histoire, incontournable puisque Juifs et Palestiniens revendiquent la même terre. En résonnance, les quatre parties du film prennent le nom des fêtes juives qui, en retraçant l’Histoire du peuple juif, répondent à une injonction de Dieu de célébrer les événements passés : « Rappelle-toi les jours d’autrefois, considère les années d’âge en âge. Interroge ton père, qu’il te l’apprenne ; tes anciens, qu’ils te le disent » (Deutéronome 32, 7). Chacun est invité à faire un examen de conscience et jeûner jusqu’au jour du « Grand Pardon » (Yom Kippour) qui célèbre l’Alliance avec Dieu : les Tables de la Loi qui sont remises pour la deuxième fois aux Hébreux qui viennent de fuir l’esclavage en Egypte. Hanouka symbolise la résistance spirituelle du judaïsme à l’assimilation grecque avec la deuxième souveraineté juive après la révolte des Macchabées de 175 à 140 av. JC. Pourim (de pour, le destin) célèbre par un carnaval l’échec du projet d’extermination du peuple juif après l’imploration d’Esther auprès du grand vizir perse, quatre siècles av. JC. Quant à Pessah (la Pâque), elle marque le souvenir de la libération de l’esclavage en Égypte et leur première souveraineté.

« D’Israël, je dus vite l’admettre, je ne savais rien », indique Jean-Pierre Lledo. Pour ce film, il a beaucoup lu, ce qui lui permet d’aller à l’essentiel avec ses interlocuteurs. Il est accompagné pour les traductions de l’hébreu de sa productrice et monteuse Ziva Postec, qui elle est née en Israël mais ne voulait pas être juive et en était partie pour faire du cinéma en France. Elle sera notamment la chef monteuse du Shoah de Claude Lanzmann de 79 à 85. Autre film-fleuve, Israël le voyage interdit est issu des 250 heures de rushes de neuf mois de tournage en 2012 (ainsi qu’une trentaine d’heures de compléments), et a nécessité trois ans et demi de montage, d’avril 2015 à fin novembre 2018. Durant les trois années de l’entre-temps, il avait fallu trouver l’argent nécessaire, ce qui ne fut pas mince affaire.

La première partie, Kippour (2h20), est l’occasion de poser le contexte historique, en montrant combien l’antisémitisme est inséparable de la question politique et territoriale. Ce sera un fil rouge durant les quatre parties de ce voyage introspectif et quête d’origine, tant cette spécificité marque la relation intime à soi-même, à ses proches et au monde.

Dans la seconde partie, Hanouka (2h37), Jean-Pierre Lledo prend conscience que son émotion est de trouver en Israël un exemple de société multiculturelle et multiethnique pour laquelle il s’est toujours battu en Algérie avec les communistes. Ses interlocuteurs arabes israéliens insistent sur la démocratie qui leur permet, comme ce maire-adjoint d’Akko membre d’un parti islamiste, d’accéder à des postes de responsabilité, même si les lois restreignent les droits des minorités. Les cinéastes arabes israéliens peuvent réaliser des films critiques et être primés… Et Lledo d’évoquer les restrictions de liberté dans les démocraties arabes. En reconstituant sa famille, il se sent changer d’appartenance.

La troisième partie, Pourim (3h), explore les solutions au conflit israélo-palestinien. Si la division en deux Etats semble avoir l’appui de la majorité de la population, le retour des réfugiés est exclu par tous les interlocuteurs car il remettrait en cause l’Etat d’Israël. De même, la reconnaissance de cet Etat est un préalable à toute négociation. « Nier l’Histoire de l’Autre ne prédispose pas à la paix ».

Se dessine alors ce qui se confirme dans la quatrième partie, Pessah (3h12) : la reconnaissance et le retour sont les nœuds essentiels d’une bien improbable paix. Et cela en une dialectique infernale où le fait de prononcer un mot pour l’Un pose aussitôt la même question pour l’Autre : retour des Juifs sur les terres dont ils ont été chassés il y a 2000 ans / retour des réfugiés de 1948 sur les terres qu’ils occupaient. Restant d’un côté de la légitimation, le film ne le fait pas, mais n’empêche pas le spectateur de le faire : son rythme doux laisse le temps de la réflexion. Au contraire, enrichi par cet approfondissement, il peut prendre le recul nécessaire et mesurer dans quelle complexité cette petite terre est l’enjeu d’un vivre ensemble bien difficile à définir dans les tensions du monde.

Sans se départir de son rêve de fraternité, Lledo prend lui aussi de la hauteur et pose ce qu’il convient d’appeler la « question juive » : s’agit-il avant tout d’un peuple ou d’une religion ? « Un peuple » répondent d’emblée ses interlocuteurs, comme le rabbin d’origine algérienne Ouri Cherki (dont le fils a été dramatiquement assassiné en 2015, enterrement qui fait partie des compléments de tournage). »Jésus a voulu transformer le judaïsme en religion », précise-t-il. Si la Torah agit comme lien pour garder la nostalgie de sa terre à travers le temps, c’est ce sentiment d’appartenance qui a soudé les Juifs dispersés. « La Bible est l’Histoire d’un peuple, à signification universelle », indique le professeur de philosophie juive Benjamin Gross, « une série d’échecs à dépasser ». Son projet humaniste créateur est utopique, la volonté divine dépendant de la volonté humaine.

On le voit, Israël – le Voyage interdit n’est pas seulement une expérience par sa durée. C’est accepter le questionnement des idées établies et reposer les cartes sur la table. N’attendons pas de Jean-Pierre Lledo ce qu’il n’est pas ou qui ne correspond pas à sa démarche. Le questionnement de ses blocages envers Israël et son cheminement sont clairs, et ce film ne revendique aucune objectivité. Il ne cesse au contraire de poser des questions, vécues intimement et confrontées à la diversité des avis.

Ceux des Palestiniens font l’objet d’autres films réalisés par d’autres cinéastes. Reste une évidence : de tous les peuples du monde, les Juifs ont été les plus haïs, rejetés et massacrés. Et méritent à cet égard au moins, comme le fait ce film, le respect de l’écoute.

 

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