Archives nationales : vers l’amnésie

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Insectes, moisissure et poussière détruisent l’histoire du Cameroun.

Il faut beaucoup de vigilance à toute personne en quête du bâtiment abritant les Archives nationales du Cameroun. Juste en face des flamboyants bâtiments de la coopération française, une vielle bâtisse porte avec prétention une pancarte délavée sur laquelle on peut lire  » Archives nationales « . Difficile de trouver dans l’entourage quelqu’un capable de vous dire avec exactitude ce qu’on y fait. Un manque d’intérêt qui tient surtout à une absence quasi totale de communication. Très peu de Camerounais sauraient en effet dire à quoi servent les Archives nationales.
A l’intérieur de la vieille baraque au style colonial, dans la salle de lecture, des tables recouvertes de Formica croulent sous le poids de divers documents sortis des magasins de stockage situés au sous-sol du bâtiment principal. C’est dans ce fouillis que sont entassés en désordre des pans entiers de l’histoire du Cameroun. Ce n’est pas sans surprise qu’on découvre sur certains documents des inscriptions telles que  » Assemblée générale des chefs indigènes 1883  » ou encore  » Traités indigènes « , rédigés au cours de la même année. Un peu plus loin, on aperçoit un exemplaire du Journal officiel du Cameroun publié en 1954. De nombreux ouvrages rédigés en allemand contiennent quelques trésors qui, à condition que le lecteur parvienne à les traduire, pourraient se montrer très intéressants. Un visiteur se plaint d’ailleurs de l’absence d’un service de traduction.
Vétusté
Il n’y a pas que la traduction qui suscite des commentaires acrimonieux de la part des quelques férus d’histoire qui franchissent les portes de la vieille barque. Aucun effort n’est fait pour conserver ou même restaurer les quelques documents récupérés. La plupart s’effritent au toucher. Le curieux a donc face à lui un tas de feuillets qu’il doit consulter avec la plus grande délicatesse, sinon tout partirait en poussière. Les magasins n’étant pas équipés pour la conservation des documents, ceux-ci sont attaqués par la moisissure et les changements de températures qui affectent la cellulose avec laquelle est fait le papier.
Un détour par les magasins permettra de découvrir ce qu’on est en droit de qualifier d’ignominie. La porte du magasin s’ouvre en effet sur un véritable fatras de vieux documents pourtant historiques qui jonchent le sol dans un lieu où l’on prétend conserver pour la postérité les actes majeurs de la vie de la nation. De cette espèce de cale monte une forte odeur de vieux livres, mêlée d’une odeur de moisissure. De la petite ouverture qui fait office de fenêtre filtre un petit rayon de soleil dont la lumière diffuse éclaire un tas de vieux documents amoncelés à même le sol, recouverts de ciment gris et destinés à être brûlés parce qu’usés.  » Nous sommes parfois obligés de mettre à la poubelle certains documents dont la détérioration est déjà très avancée « , concède un employé des lieux, sans état d’âme.
Disposés et fichés comme c’est généralement le cas dans les bibliothèques, les ouvrages qui se trouvent dans les rayons ne reflètent pas ce qu’ils valent. Recouverts de poussière, chemises cartonnées et classeurs laissent difficilement entrevoir des inscriptions marquées sur leur dos. Un nuage de poussière s’élève d’une étagère d’où sont empilés des documents que notre guide essaye tant bien que mal de dépoussiérer en maugréant l’air excédé :  » Presque chaque année, nous sommes envoyés en stage de recyclage dans les plus grandes archives et bibliothèques du monde. Mais une fois de retour, il nous est pratiquement impossible de mettre en œuvre ce que nous avons vu et appris. Nous en venons à nous demander ce que nous allons faire là-bas « …
Abandon
Le peu d’intérêt que l’administration publique accorde aux Archives nationales va à très court terme plonger la nation dans une amnésie totale. Les raisons de se laisser aller sont multiples mais convergent dans le manque de moyens financiers. Paradoxalement, on en trouve toujours pour envoyer des agents faire des stages pour rien. Abandonnées par l’Etat, les Archives nationales le sont aussi par le public. Jusqu’à présent, elles ne voient passer que de rares chercheurs que la désolation du lieu n’incite pas à revenir. Elèves et étudiants n’y ont apparemment jamais mis les pieds si l’on en croit les employés de l’institution qui pensent que  » la jeunesse assimile les Archives nationales à un lieu de rencontre entre vieilles personnes qui s’ennuient. C’est totalement le contraire. Les documents que nous avons ici intéressent tous les Camerounais  »
Créées par décret N° 2924 du 23 mars 1952, les Archives nationales ont pour principale mission de stocker et de conserver tous les documents écrits pouvant servir et intervenir dans l’histoire de notre pays. Une mission réaffirmée par une série de réformes matérialisées ou simplement envisagées par le ministère en charge de la Culture ces deux dernières années, avec la ferme recommandation aux journaux d’y déposer l’exemplaire de chacune de leurs différentes éditions. Une simple vue de l’esprit. Il faut chercher à la loupe trace de publications qui pourtant foisonnent au Cameroun. Car les Archives nationales ne deviendraient-elles pas une vitrine parlante de ce pays qui a de sérieux problèmes avec sa mémoire, qui a peur de son histoire comme du démon ?

Yvette Mbogo Medzogo, née en 1968, est caméraman et journaliste. Elle collabore au quotidien Mutations, aux magazines Amazones et Echos d’Oman et aux sites africinfo.org et cameroon-info.net. Elle est chargée de l’information et de la communication à Scène d’Ebène.
Dorine Ekwe, née en 1978, est journaliste, diplômée de l’Esstic, et travaille au service Culture du quotidien Mutations. Elle est membre du réseau Elimbi des journalistes culturels du Cameroun.
///Article N° : 3500

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