Bastardo, de Nejib Belkadhi

L'hallucinant panthéon du pouvoir

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Ecrit avant la révolution tunisienne, Bastardo n’a rien perdu en actualité. Il s’agit en effet d’une impressionnante réflexion sur les structures du pouvoir, qui s’il y puise ses références culturelles dépasse les limites des sociétés arabes. Comme Chaos, Disorder de l’Egyptienne Nadine Khan, il se déroule en circuit fermé dans un quartier où règne la loi de la jungle et où ne peuvent rester que ceux qui s’acquittent d’un loyer de « protection ». On ne sort que bien peu de cette petite société, si ce n’est pour aller travailler, comme Mohsen Bastardo (Monoom Chouayet), gardien dans une fabrique de chaussures. Lorsque Marjana lui demande de fermer les yeux alors qu’elle pille le stock pour alimenter son magasin, il s’exécute par amour et se fait virer. Mais avec son ami le taximan Khlifa qui le convertit au capitalisme et à la corruption, il fera fortune dans le téléphone portable. Halluciné par son amour idéal pour son idole Marjana, si fantasmée qu’on ne la verra que floue à l’écran ou bien sur des publicités, et en dépit de ses lunettes, il reste aveugle à l’amour de Bent Essengra (Lobna Noomene), la femme qui attire et accueille les insectes qui se complaisent, fascinante évocation, à lui courir en tous sens sur la peau. Ainsi à l’exact opposé de Marjana, Bent Essengra, proche de la nature sauvage, est une icône. L’insistance sur son visage de garçonne et son regard rappelle la façon dont Carl Dreyer filmait Renée Falconetti dans la Passion de Jeanne d’Arc (1927) : une abnégation christique sans limite, qui inscrit le film dans le domaine moral.
La pratique du pouvoir de ce qu’est devenu Mohsen, qui intègre progressivement la décadence de son environnement et répond à son hostilité, ne peut que le détourner de la seule femme prête à l’accueillir et à l’aimer. Quand il voudra la posséder comme il s’approprie le bien des autres, elle le rejettera. Car la cupidité de Mohsen est devenue sans limite, alors même que bâtard effacé, il ne cherchait pas le pouvoir au départ. Il lui faudra triompher de la concurrence de Lanourba, ramassis de violence, piètre larbin éleveur de lapins et lui-même animalisé, aux ordres de la sorcière Khadra, énorme femme à la voix d’homme (et d’ailleurs jouée par un homme), sans compassion et sans pitié, terrifiante figure mythologique. L’enjeu est la maîtrise du réseau téléphonique, pouvoir moderne virtuel et insaisissable, que Mohsen domine en contrôlant l’antenne et la connexion.
Le bas-peuple viendra le supplier de restaurer l’accès au réseau, animaux sans âme prêts à se battre pour pouvoir consommer et manipulables à souhait. Voilà une vision bien méprisante d’un peuple qui a fait la révolution ! Car Belkadhi ne situe son film qu’au niveau de la violence qui régente le monde, à commencer par celle des ripoux qui tiennent les rennes et qui pourraient s’appeler Ben Ali ou Trabelsi. Le pouvoir du peuple n’est pas son sujet, bien que Mohsen ait été recueilli bébé dans une poubelle par le cuisinier Salah qui désespère de voir ce que son protégé est devenu. Et chez Belkadhi, le peuple animal s’exerce aussi la violence des chefs.
C’est ainsi une bien amère réflexion sur ces babouins enragés que sont devenus les hommes que nous livre l’auteur de l’inénarrable VHS – Kahloucha, qui se gaussait aussi volontiers de son sujet. Mais c’est au niveau des dirigeants qu’il se situe, incapables d’écouter leur coeur, qui se meurent peu à peu de ne pouvoir aimer celles qui accueillent la nature. Ils n’utilisent pas eux-mêmes les jouets technologiques qu’ils vendent très cher à leur peuple. Uniquement occupés à s’arracher les marchés en une violence sans partage, ils sont rongés par la solitude et leur incapacité à se connecter à l’ordre du monde, à commencer par sa part féminine, mère de toute humanité.
Magistralement orchestré, surréaliste et fellinien, aussi déjanté que réjouissant, jouant des atmosphères nocturnes pour évoquer la mort rampante et des ocres pour ramener à la terre, Bastardo est une vivifiante métaphore des forces sombres à l’oeuvre au-dessus de nos têtes, qui tirent depuis leur panthéon les ficelles de nos vies.

///Article N° : 12144

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Les images de l'article
Bastardo, de Nejib Belkadhi © toutes photos : Propaganda productions




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