Ces peuples dans le dos du monde…

Entretien de Sylvie Chalaye avec Lucette Salibur à propos de Le Collier d'Hélène

Texte : Carole Fréchette - Mise en scène : Lucette Salibur
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Conteuse martiniquaise, comédienne ample et mystérieuse, Lucette Salibur avait présenté en 2000 une Mamiwata en Avignon. Elle était cette année de retour à la Chapelle du Verbe Incarné pour présenter une mise en scène d’un texte de l’auteure québécoise Carole Fréchette :  Le collier d’Hélène. Auteure elle-même et metteure en scène, c’est toujours avec une aisance étonnante que Lucette Salibur passe du conte créole à l’écriture contemporaine. Mais sa pratique d’un théâtre de conte ne la quitte pas et fait résurgence au cœur même de son approche du plateau. Sa mise en scène nous raconte avant tout une histoire avec toute la simplicité et la force de l’économie de moyen dont l’oralité sait tirer partie.
Hélène, venue au Liban pour un congrès découvre juste avant son départ qu’elle a perdu son collier de perles. Elle entreprend alors de traverser la ville en taxi revenant sur les lieux de sa visite pour retrouver le fameux collier de perles « évanescent » comme lui avait dit le marchant : quelques perles attachées par des fils transparents qui semblent flotter comme un nuage à son cou, le nuage de sa propre insouciance, de cet égoïsme de femme occidentale attachée au superflu. La perte de ce petit objet sans valeur matérielle sera finalement un magistral détour imaginé par Carole Fréchette pour amener Hélène à déplacer son regard, rencontre précieuse après rencontres précieuses qui se succèdent comme des perles sur le fil fragile de son existence, existences humaines en suspension dans les méandres de la ville.
Sur le plateau, pas de taxi, mais seulement un pneu rouge que Nabil fait avancer devant lui avec deux bâtons, comme un jeu d’enfant du tiers-monde. Pas de chantier, mais un amoncellement de chiffons, pas davantage d’immeuble, de rue ou de béton, mais un curieux rectangle de lumière qui illumine le mur de fond de scène et dans lequel se dessine parfois un autre rectangle de lumière. C’est cette lumière qui brille dans le rétroviseur de la conscience d’Hélène, ce retour nécessaire sur ses pas pour mieux se retrouver.
                                                                               Sylvie Chalaye
Entretien de Sylvie Chalaye avec Lucette Salibur, Avignon, juillet 2009.

Vous vous confrontez aujourd’hui à un texte très contemporain. Comment s’est faite la rencontre avec ce texte ?

J’ai été sollicitée par ETC Caraïbes et le théâtre de Fort-de-France pour participer à une manifestation qui s’appelait « Écritures croisées Martinique / Québec ». Dans le cadre de cette manifestation, des auteurs québécois sont venus animer des ateliers d’écriture et on m’a demandé de choisir un texte pour diriger une mise en lecture d’un auteur, une façon d’accompagner la présence des auteurs en Martinique. C’est comme ça que j’ai découvert Carole Fréchette. Cette pièce je l’ai lue une fois, deux fois, trois fois… et je me suis rendue compte que le texte fonctionnait comme un emboîtement de poupées russes ; à chaque lecture je découvrais des dimensions nouvelles. La dramaturgie du texte n’était pas évidente. On a fait un travail à la table, puis on a expérimenté une première mise en lecture que Carole Fréchette a beaucoup appréciée. On a eu ensuite un très bon contact et pour ma part, pour reprendre une expression des Canadiens, je suis tombée en amour avec ce texte. Je trouvais que ce texte avait vraiment cette particularité d’être comme un meuble secrétaire avec de petits tiroirs cachés à découvrir.

Et vous y avez trouvé de petits tiroirs caribéens ?

Oui. Il avait en effet une résonance avec notre réalité aux Antilles. Ce texte a déjà été monté plusieurs fois, mais Carole Fréchette était aussi curieuse de voir ce qu’une troupe martiniquaise pouvait faire de son texte, comment nous pouvions nous l’approprier. Or ce qui résonnait le plus fort en moi, c’était ce leit motiv de la pièce : « On ne peut plus vivre comme ça ! » Ce mot de révolte a été un élément détonateur. J’avais envie de faire entendre cette parole simple.

Carole Fréchette avait elle-même aussi été touchée par un élément détonateur qui avait déclenché l’écriture de la pièce.

En effet. Elle était en résidence d’écriture au Liban et en visitant un camp de réfugiés palestiniens, une femme s’est jetée vers elle et lui a dit « On va imploser il faut le dire, on ne peut plus vivre comme ça ! » et cette rencontre a été déterminante dans son écriture du texte. Elle a eu l’intelligence de ne pas tomber dans une opposition nord contre sud, mais elle montre une réalité qui fait ressortir combien la problématique est avant tout l’indifférence, on ne fait pas attention, on ne voit même plus les voyants rouges. Entre la fiction du soir, la publicité et le journal télévisé qui passe pendant que l’on est en train de manger… tout se mélange. Les deux femmes qui se rencontrent ont chacune leur souffrance. Bien sûr Hélène n’est qu’en quête d’un petit collier en plastique, mais elle est surtout en quête d’elle-même en quête d’ouverture. Et Carole Fréchette réussit à ne pas hiérarchiser les souffrances. Son propos est avant tout le chemin à faire pour aller à la rencontre de l’autre. Il ne s’agit pas de se mettre à la place de l’autre, mais de s’ouvrir, de trouver l’espace d’une humanité partagée.

Mais les réalités du Liban sont très loin de votre approche.

Je me suis beaucoup documenté sur le Liban. Mais je n’ai pas voulu faire mettre en scène le Liban. Je voulais juste un parfum musical qui nous ramène un peu à l’orient. Le Liban, c’est un pays d’après guerre qui vit sous domination, qui connaît la colonisation ; c’est plutôt en résonance avec notre mythe fondateur esclavagiste que j’ai travaillé. C’est intéressant de le donner à entendre ce texte aux Antilles, car c’est montrer une autre situation, voir quelle stratégie les hommes mettent en place ailleurs pour survivre, c’est nous renvoyer à nous-mêmes en donnant aux spectateurs antillais quelque chose qui lui paraît très loin de lui et le surprendre en l’amenant à voir tout ce qui peut être en relation avec à sa propre situation.

Mais le spectacle interpelle aussi beaucoup les spectateurs d’Avignon.

Le fait d’avoir un parti pris esthétique très sobre, sans lourdeur technique, lui donne une portée plus universelle. Chacun entend cette parole en la replaçant dans son propre univers. Les cris contenus, beaucoup les portent en eux, sans prendre le temps d’entendre. On passe un peu trop les uns à côté des autres.

Vous avez déjà joué le spectacle aux Antilles ?

Le montage a été un peu laborieux, on a dû attendre 6 mois et j’ai finalement créé le spectacle dans mon lieu, un tout petit espace de 50 places en Martinique. On a ensuite joué au théâtre de Verdure juste après les évènements et on a dû refuser du monde. Mais on a vraiment créé le spectacle ici en Avignon. On a beaucoup resserré, gagné en rythme, les éléments de la composition se sont mis en axe, le jeu des acteurs s’est patiné… Nous tenons à présent notre objet.

Vous convoquez souvent dans vos mises en scène des matériaux textiles, des étoffes, des chiffons… D’où vient ce choix ?

C’est un matériau qui représente le peuple, l’humain, « les radkabann' », comme on dit en créole, des haillons, ces vêtements de la paillasse d’antan lorsque les gens vivaient dans des cases. On bourrait des chiffons sous la paillasse pour donner du corps. Ces vieux vêtements, ces radkabann’ sont riches de la charge des êtres qui les ont portés, ce sont des chiffons qui sont chargés, habités. Je ne voulais rien de sophistiqué. Ces vêtements au sol sont là comme le peuple libanais, comme dans un cimetière comme des esprits. Et puis je trouve cela très beau sous les lumières !

Ces vêtements vides parlent aussi du théâtre et de son pouvoir de convoquer une présence par l’imaginaire.

L’alchimie du théâtre permet en effet à l’acteur de s’en emparer et de les faire vivre. Ce sont tous ces êtres qu’Hélène piétine sans s’en apercevoir. Il faudra que le contremaître la soulève et la déplace de son axe pour qu’elle voit enfin le monde autrement. Alors elle prend conscience de tous ces peuples derrière le dos du monde… Ces peuples dans le rétroviseur.

Est-ce la raison pour laquelle les seuls éléments qui figurent la voiture du taxi et créent du décor sont le pneu rouge et la lunette arrière sous la forme d’un rectangle de lumière projeté sur le mur du fond de scène ?

Je ne voulais pas de projection de vidéo, pas de technologie. Le rectangle est un cyclo et à l’intérieur se découpe la lunette arrière de la voiture. Je ne voulais rien qui risque de distraire le spectateur du texte.

La pièce a aussi ses moments drôles comme la rencontre du rôdeur avec ses grosses lunettes de plongée et sa tenue de camouflage…

À la lecture j’ai eu d’abord envie de le couper, je ne comprenais pas bien ce rôle du rôdeur. On est dans l’émotion, et il vient comme un trublion. Plus tard les choses se sont éclairées pour moi, car il arrive en fait comme une respiration humoristique. Il me fait penser à ce petit personnage de BD que l’on dessine sur le bord de la page et qui regarde en somme dans l’histoire, il est très anachronique, il semble sortir de nulle part. C’est une bulle, il vient commenter l’histoire, c’est une soupape. Et son intervention donne soudain une autre dimension à l’initiation d’Hélène. Après tout, peut-être n’est-il qu’une intervention du destin un sorcier qui par ses apparitions successives sous les traits du contremaître, de l’homme et du rôdeur a initié Hélène pour qu’elle rentre chez elle « chargée » et susceptible là-bas de faire changer les regards, de faire en sorte que les peuples du Nord regardent un peu dans le dos du monde…

Avignon off, La Chapelle du Verbe Incarné, juillet 2009

« Le Collier d’Hélène, quête initiatique d’une femme manquante dans un pays troué  » article de Stéphanie Bérard : [ici]Le Collier d’Hélène
Théâtre du Flamboyant / Martinique
Texte : Carole Fréchette
Mise en scène : Lucette Salibur
Musique : Alfred Fantone
Lumières : Dominique Guesdon
Scénographie, accessoires et costumes Ludwin Lopez
Avec Daniely Francisque, Patrice Le Namouric, Lucvette salibur et Ruddy Sylaire///Article N° : 8903

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