Le Collier d’Hélène

Quête initiatique d'une femme manquante dans un pays troué

Texte : Carole Fréchette, Mise en scène : Lucette Salibur (assistée de Corinne Vasson), Théâtre du Flamboyant, Martinique
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Avignon, La Chapelle du Verbe Incarné, juillet 2009

La Martinique rencontre le Québec dans les rues de Beyrouth sur la scène de la Chapelle du Verbe Incarné d’Avignon en juillet 2009 : la pièce Le collier d’Hélène (Lansman, 2002) de Carole Fréchette a fait l’objet d’une mise en scène épurée et émouvante par Lucette Salibur, directrice de la compagnie martiniquaise du Théâtre du Flamboyant. Cette pièce est initialement née du projet Écrits nomades qui a réuni neuf auteurs de la francophonie pendant un mois au Liban dans une résidence d’écriture coordonnée par Monique Blin. Parmi eux, la dramaturge québécoise Carole Fréchette s’inspire d’une anecdote personnelle pour écrire sa pièce, la perte d’un collier dans les rues de Beyrouth et le désir absurde de vouloir le retrouver. La course folle d’Hélène, universitaire venue du nord, dans la capitale libanaise en reconstruction se transforme en une quête initiatique qui conduira la jeune femme à mieux regarder autour d’elle pour voir et prendre conscience de l’indécence de son malheur en comparaison avec les pertes vécues par les habitants de ce pays « troué » qu’est le Liban.
Dans une mise en scène sobre et dénudée, Lucette Salibur a su rendre compte subtilement de la détresse humaine tout comme du cheminement intérieur opéré chez la protagoniste incarnée avec justesse par Daniely Francisque. Parfois agaçante dans son rôle d’universitaire guindée et ridicule en quête d’un collier en plastique, parfois émouvante dans le sentiment d’impuissance qui l’assaille, la jeune comédienne Martiniquaise sait passer de l’indifférence, voire du dédain à la compréhension et à la compassion. Vêtue de son élégant tailleur blanc cassé, perchée sur ses talons aiguilles, elle regarde d’abord de haut ce monde sale et poussiéreux dans lequel elle cherche désespérément son collier « évanescent » au milieu des décombres de la ville. Au fur et à mesure que progresse sa quête, elle se dévêt, enlève d’abord sa veste puis ses chaussures, et finit pas se détacher les cheveux ; en se dépouillant de ses attributs de riche occidentale sophistiquée, de cette carapace vestimentaire étriquée, elle procède ainsi à un dénuement matériel volontaire symbolique d’une mise à nue d’elle-même, d’un dévoilement nécessaire à la révélation, au baptême préfigurateur d’une nouvelle naissance. Ôter son costume d’apparat semble être une étape préliminaire nécessaire pour entrer en contact avec le monde et permettre la rencontre. Dépouillée, vulnérable et donc désormais sensible et réceptive, Hélène peut désormais accéder à une autre vision de l’autre et de soi.
Les vêtements jouent un rôle primordial dans la mise en scène de Lucette Salibur qui choisit de remplacer le contremaître de la pièce de Carole Fréchette par un vagabond ou un marchand incarné par le comédien Haïtien Ruddy Sylaire dont la voix éraillée inquiète ; il transporte sur son dos un ballot de vieux vêtements défraîchis, décolorés, déchirés, habits de toutes sortes (robes, chemises…) et de toutes tailles qu’il pose délicatement sur le sol, en cercle, autour d’Hélène. C’est dans ce ballot de haillons qu’ira puiser Sarah, la vieille femme au regard vide magnifiquement interprétée par Lucette Salibur elle-même et qu’Hélène croise sur sa route ; tout en parlant et en cherchant la petite balle rouge que son fils a perdue, elle revêt une chemise d’homme tachée de sang et un foulard jaune qu’elle nouera autour de sa tête, avant de raconter comment elle a perdu son petit garçon Mounir tué dans la rue il y a des années, rendant dérisoire, insignifiante voire indécente la perte du collier d’Hélène. Dans toutes ces enveloppes vides que sont ces vieux vêtements, on peut sentir les corps absents des cadavres de l’histoire ensanglantée du Liban. Revêtir les vêtements des morts rend dès lors fragile la frontière entre la vie et la mort, entre le passé et le présent ; cet acte s’oppose en outre à celui de se dévêtir opéré par Hélène dont la veste ira rejoindre le tas de vêtements épars sur le sol puis sera mélangée pêle-mêle dans le ballot que l’homme remportera avec lui à la fin de la pièce comme pour signaler que la jeune femme venue du Nord s’est mêlée aux habitants de ce pays où elle laisse une part d’elle-même. La présence-absence, le vide sont emblématiques de ce pays « troué » qu’est le Liban dont les pierres manquantes accusent le trop plein de l’Occident censé posséder « tous ses morceaux » et dont Hélène est la représentante ; ceci n’empêche pas pour autant le vide intérieur, l’incomplétude de la société capitaliste économiquement privilégiée mais qui manque à elle-même. Trouée, la jeune femme l’est aussi, elle qui cherche à combler le vide intérieur en partant en quête de ce qui a disparu, ce collier « évanescent » symptomatique de « tous les morceaux qui [lui]manquent, la confiance, la beauté, la ferveur, l’amour ».
La pièce de Carole Fréchette peut être lue/vue comme une parabole ou un conte initiatique où la protagoniste parviendra à combler le vide en surmontant une succession d’épreuves. Hélène croise en effet sur son chemin trois hommes et une femme qui vont l’aider à regarder le monde qui l’entoure, à voir sous un jour différent cette ville qu’elle a auparavant traversée sans la voir. Elle sillonne les rues encombrées de Beyrouth en compagnie de Nabil, son chauffeur de taxi, son guide et son ange gardien, qui la dépose à un carrefour pour la reprendre à un autre, pour l’emmener toujours plus loin sur la route de la découverte. Peut-être vers la mer dont le bleu infini fait rêver Hélène, mer que l’on aperçoit dans le rétroviseur du taxi, ou ce qui fait office de rétroviseur : un simple rectangle blanc opaque suspendu au-dessus de la scène et à l’intérieur duquel s’inscrit par intermittence un rectangle bleu. Est-ce la petite fenêtre au travers de laquelle Hélène voit le monde, une ouverture réduite pour celle que le bruit effraie et que la chaleur dérange, pour celle qui demande à Nabil de fermer les fenêtres et d’éteindre la musique ? Cet écran blanc n’est-il pas aussi la page blanche sur laquelle écrire et reconstruire l’avenir ? La mise en scène épurée de Lucette Salibur sollicite l’imagination du spectateur en ne mettant en place que quelques éléments à partir desquels reconstruire le décor, combler le vide, l’absence. Hormis l’écran blanc, le plateau est quasiment vide si ce n’est deux bandes noires et jaunes au sol dans les angles de la scène, frontières fragmentées, lignes de partage coupées, censées délimiter la route interrompue qui se perd, s’égare, laissant d’autres voies possibles. L’espace qu’on ne voit pas est aussi recréé au moyen des sons et des musiques qui font surgir l’Orient dans la tête du spectateur : les musiques orientales et l’appel du muezzin à la prière donnent à entendre la vie animée des quartiers de Beyrouth qu’on peut imaginer bruyants, vivants, grouillants de monde sans qu’aucune image ne nous soit montrée. Le dénuement matériel est très certainement évocateur de la ville en ruines, du pays dévasté par la guerre tout comme il met en évidence le vide à combler et invite à imaginer ce qui n’est plus et ce qui sera dans une mise en abyme du manque central à la pièce. Le taxi est notamment figuré par un simple pneu peint en rouge et deux baguettes en bois que Patrice Le Namouric manie très habilement pour créer l’impression de mouvement. L’habitacle invisible de la mercedes rouge ne signifie-t-il pas aussi le danger encouru par Hélène qui ose sortir de son hôtel, espace aseptisé et protégé, pour se frotter, se confronter au monde extérieur au risque de rentrer en collision brutale avec lui ? Mais n’est-ce pas à ce prix seul que la rencontre peut avoir lieu ?
On remarque que les comédiens jamais ou presque ne se regardent comme si le rapport au monde était détourné, indirect, comme si ces gens ne parvenaient pas à échanger, à entrer en communication les uns avec les autres, parlant bien davantage avec eux-mêmes qu’avec leur interlocuteur. La place primordiale conférée à la narration – chacun raconte son histoire reconstruisant avec les mots ce qui n’est plus – atteste de la solitude de ces êtres enfermés et isolés dans leur sphère, tous préoccupés qu’ils sont à chercher ce qu’ils ont perdu : un collier, un fils, une maison. Les regards rarement se croisent alors que les corps sont plus enclins à se toucher, dos à dos parfois pour tourner sur eux-mêmes sans se voir ou bien en percutant dans un choc violent quand l’homme saisit brutalement Hélène à bras-le-corps et la soulève de terre la forçant à crier « on ne peut plus vivre comme ça ». Après cette rencontre brutale, Hélène, égarée, déboussolée, se met à tournoyer sur elle-même ; cette danse éperdue marque la perte de repères pour celle qui se trouve sur une terre étrangère où elle n’est pas la bienvenue. La rencontre n’est pourtant pas impossible et la douceur remplace la violence à la fin de la pièce ; on assiste au lent rapprochement des corps entre Hélène et Nabil qui se parlent sans se comprendre, s’adressent l’un à l’autre dans leur langue, mêlant parfois les idiomes (Hélène donne les directions en arabe yalla, aa chmèèl, aal yamine durant sa folle course) et dont les mains finissent par se frôler avant que le chauffeur de taxi libanais ne prenne l’occidentale du nord dans ses bras pour la consoler, la rassurer, la réconforter. Il s’adresse ensuite à elle dans un français impeccable pour énumérer tout ce qu’il reste à la jeune femme, opposant la présence à l’absence, la complétude au manque. Hélène se demande alors si elle a rêvé : cette compréhension mutuelle ultime est signe que la rencontre a eu lieu par-delà les barrières linguistiques, géographiques et culturelles, par-delà l’opposition entre Orient et Occident, entre Nord et Sud, entre ceux qui n’ont rien et ceux qui ont tout.

« Le Collier d’Hélène, ces peuples dans le dos du monde… », article et entretien avec Lucette Salibur par Sylvie Chalaye : [ici]Le Collier d’Hélène
Texte : Carole Fréchette
Mise en scène par Lucette Salibur (assistée de Corinne Vasson), Théâtre du Flamboyant, Martinique
Avec Daniely Francisque (Hélène)
Lucette Salibur (Sarah)
Ruddy Sylaire (trois hommes)
Patrice Le Namouric (Nabil, le chauffeur de taxi)
Scénographie, accessoires et costumes de Ludwin Lopez
Musique d’Alfred Fantone
Lumières de Dominique Guesdon
Avignon, La Chapelle du Verbe Incarné, juillet 2009///Article N° : 8899

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Les images de l'article
© Théâtre du Flamboyant
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