Haïti en Avignon – trois visions de l’île

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Trois pièces du festival d’Avignon ont été consacrées à Haïti en juillet 2004. Ce n’était pas l’Histoire qui était convoquée sur la scène théâtrale, celle maintes fois commémorée de l’indépendance de 1804, mais l’histoire contemporaine, celle des petites gens, celle de ces exilés contraints de quitter leur île natale pour échapper à la misère ou à un régime politique dictatorial.

Ton beau capitaine est la seule et unique pièce écrite par Simone Schwartz-Bart. Publiée en 1987, elle a déjà fait l’objet de multiples mises en scène dont certaines s’éloignent considérablement des indications données par l’auteur. (1) Noël Jovignot a opté quant à lui pour la sobriété et le respect du texte de la dramaturge guadeloupéenne, qui avoue avoir été surprise de voir enfin  » sa pièce jouée « . (2)
Plus que le drame de l’exil et de l’immigration, c’est le drame de la séparation qui est ici mis en scène selon le metteur en scène français résidant depuis quelques années en Guadeloupe. Wilnor Baptiste, immigré haïtien, ouvrier agricole, qui se rebaptise lui-même  » le nègre des nègres « , travaille depuis longtemps dans les champs de canne de Guadeloupe pour amasser l’argent qu’il envoie régulièrement à sa femme, Marie-Ange, restée au pays. Il échange avec elle des nouvelles par cassettes, moyen de communication assez fréquent entre des êtres séparés dans la Caraïbe. Cela a d’ailleurs suscité l’intérêt de Noël Jovignot, qui dit être  » revenu à ce texte  » une fois qu’il a pris conscience de  » toute sa dimension, toute son actualité ; cette histoire d’échange par cassettes est en fait quelque chose de très courant, et donc ça allait parler aux gens.  » Dans la dernière cassette que Marie-Ange envoie à Wilnor, elle lui apprend qu’elle a eu une aventure avec l’un d’un amis de son mari chargé de lui communiquer cadeaux et argent ; Marie-Ange confesse aussi à son époux qu’elle attend un enfant, l’enfant d’un autre.
Une absence retentissante
Le choix de Noël Jovignot de ne pas mettre physiquement en scène la comédienne qui interprète le rôle de Marie-Ange est judicieux, mais risqué. Il fait le pari de capter et de maintenir l’attention du public en mettant en scène un homme seul qui écoute la voix d’une femme enregistrée sur cassette. La gageure est réussie car nous nous laissons charmer, envoûtés par la voix d’Yna Boulanger qui parvient à incarner vocalement l’absente. Il est vrai que le caractère peut-être trop distingué de cette voix féminine, dont on cherche en vain les accents créoles, peut d’abord surprendre. Mais à travers la chanson qui rythme son discours, à travers les variations et les modulations tonales, à travers les soupirs, les silences et les pleurs, cette voix transmet successivement l’émotion de celle qui est heureuse de parler à l’être aimé, les inquiétudes de l’épouse qui se demande où et comment vit son mari, et la culpabilité de la femme adultère qui ne sait comment avouer sa faute.
Le comédien haïtien, Ruddy Sylaire, est très convaincant dans le rôle de Wilnor Baptiste, et très touchant aussi. Dans la solitude de l’exil, cet homme a pour seul interlocuteur un magnétophone. Le comédien relève brillamment le pari de rendre la femme présente par la seule écoute attentive de cette voix enregistrée. Des sentiments extrêmement variés se lisent dans le regard du comédien, sur son visage, dans son corps tout entier qui se déplace et se meut au rythme des émotions et des affabulations mentales de Wilnor.
Le décor relativement sobre réalisé par le plasticien guadeloupéen Bruno Pédurand, crée une atmosphère presque irréelle : dans la clarté diffuse d’une bougie, on découvre deux panneaux et un coffre recouverts de photographies de journaux et de magazines. Ce décor est censé représenter, selon Noël Jovignot,  » les délires intérieurs du personnage « , en proie aux tourments les plus violents reproduits également dans des danses haletantes et saccadées au rythme de la bande-son réalisée par le compositeur guadeloupéen Alfred Fantone.
Le drame haïtien noyé dans le multiculturel
Les enfants de la mer traite aussi du drame de l’exil haïtien, mais sous un angle très différent. La nouvelle d’Edwige Danticat aborde le thème des boat people haïtiens, ces gens qui quittent leur île sur des rafiots de fortune pour rejoindre les côtes américaines, la tête pleine de rêves et le cœur rempli d’espoir de fortune. Beaucoup d’entre eux périssent.
Dans la nouvelle d’Edwige Danticat, un jeune étudiant faisant partie des boat people correspond avec sa fiancée restée à Port-au-Prince. L’échange des lettres permet de passer d’un espace à un autre, du bateau qui emporte ces immigrés haïtiens vers l’Amérique, à l’Haïti des années 60, du temps de la dictature de Duvalier père. L’ancrage spatio-temporel est extrêmement précis, et les références historiques et politiques nombreuses : la terreur installée par les tontons macoutes, les répressions sanglantes. On suppose aisément que l’étudiant de la nouvelle est un activiste politique contraint de fuir l’île car menacé par le régime duvaliériste.
José Exélis, metteur en scène de la pièce, choisit de déléguer la voix de ces deux personnages à sept femmes de diverses origines et de dépasser les frontières haïtiennes. Arc-en-ciel ethnique, de l’Orient à l’Afrique en passant par la Caraïbe, ces femmes de races et de cultures différentes sont-elles censées incarner tous les exilés du monde ? L’homme disparaît totalement de la scène pour laisser la place aux voix, aux chants et aux danses de celles  » qui n’ont point de voix « , pour reprendre les mots d’Aimé Césaire dans le Cahier d’un retour au pays natal. On s’interroge sur ce choix de mise en scène : pourquoi recourir à des voix féminines plurielles qui parlent et chantent chacune dans leur langue ? José Exélis cherche-t-il à prouver que le drame des immigrés haïtiens est identique au drame de tous ceux qui sont contraints de fuir une terre natale pour trouver refuge ailleurs ? Dans un entretien qu’il nous a accordé à Avignon, le metteur en scène s’explique sur ses choix :  » J’ai essayé […] de rendre ce drame plus universel, car ça concerne tout le monde et je sens que les Antilles françaises ne sont pas à l’abri […] du chaos.  »
A l’heure où la créolité revendique la  » diversalité « , où le muticulturalisme est de bon aloi, où la globalisation nous invite à l’universalisme, l’on reste cependant sceptique. Dépasser le drame haïtien pour l’ouvrir à des considérations universalisantes nous semble dangereux, car on risque alors de noyer Haïti, de la faire disparaître sous des références culturelles plurielles et beaucoup trop vagues, susceptibles d’égarer le spectateur. Etant réduit à être tout le monde, l’exilé haïtien n’est-il plus finalement personne ? Pourquoi faut-il nécessairement faire d’un cas particulier un cas général ? La tragédie haïtienne semble se diluer dans ces références multiculturelles parfois incongrues. Pourquoi une jeune fille insulte-t-elle son père en arabe alors que nous sommes en Haïti ?
On saluera cependant l’énergie des comédiennes, qui contribue à la dynamique du spectacle. La scénographie réalisée par Dominique Guesdon, faite de simples planches de bois, est également remarquable. Les jeux d’ombre et de lumière, ainsi que les couleurs vives des costumes, participent à la féerie du spectacle qui indéniablement plaît aux spectateurs. José Exélis transforme la réalité sordide en un espace poétique où les couleurs des robes et des voiles, où les musiques, les chants et les danses permettent d’alléger la tragédie humaine qui se déroule sous nos yeux.
Thérèse et ses milles facettes
Thérèse en mille morceaux est une pièce  » purement  » haïtienne. Adaptée d’un roman écrit par un auteur haïtien, Lyonel Trouillot, elle est mise en scène par Maurice Lévêque et interprétée par une comédienne haïtienne, Magali Denis, aujourd’hui ministre de la Culture du nouveau gouvernement haïtien. L’action de la pièce se déroule en Haïti, plus précisément dans la ville du Cap, et le seul et unique personnage est une bourgeoise haïtienne, Thérèse.
La pièce s’ouvre sur une femme agitée qui fait sa valise et se prépare à partir sans que nous sachions ni où elle va, ni quelles sont les raisons de son départ. Elle emmène avec elle son cahier, un journal intime sur les pages duquel on la voit griffonner, à la hâte, des lignes qui ne sont pas lues au public, mais qu’on peut imaginer être le monologue qu’elle adresse aux spectateurs et à elle-même. Elle semble pressée de partir, de quitter cette vie pour une autre. Thérèse vit une crise, une crise libératoire : bourgeoise de naissance et par mariage, la jeune femme étouffe dans cette société qui la brime et l’empêche d’être elle-même. Une autre Thérèse se réveille alors en elle, se révèle et se révolte contre l’ordre, la monotonie, la fixité. Cette Thérèse incontrôlable fait exploser la prison bourgeoise du paraître et des bienséances, de l’hypocrisie et de la mascarade.
On peut au départ être dérouté par le jeu particulièrement osé et très sensuel de la comédienne Magali Denis : elle se dandine sur la scène, se déhanche, se caresse, se livre toute entière. Arrogante, aguicheuse, provocatrice, on la croit nymphomane ou folle. Elle s’entretient successivement et fictivement avec les membres de sa famille : sa mère morte et qui a toujours sauvegardé les apparences en dépit de la médiocrité d’un mari soudard trousseur de jupons, sa sœur Elise, éternellement soumise et conforme en tous points à sa mère, son mari Jean, petit arriviste, adjoint au maire, infidèle. Grande, élégante dans sa robe de soirée moulante noire qui dessine les formes de son corps, Thérèse se dévoile et se délivre. Débordante d’énergie, elle se libère par la parole et par le corps qui chante et danse. Elle ose enfin ce qu’elle n’a jamais osé ni dire, ni faire. Elle se livre à tous les élans et à tous les excès, elle choisit la joie et la jouissance et entame un hymne à l’amour, à la chair, à la vie contre la mort qui la guette dans cette petite vie bourgeoise où elle risque l’asphyxie. Le décor très sobre est constitué de trois panneaux qui sont recouverts d’un papier aluminium et jouent le rôle de miroirs censés refléter les différents visages de Thérèse, ses mille facettes, ses  » mille morceaux « . Il ne s’agit toutefois pas ici d’une dislocation, mais plutôt de la reconstitution d’une identité niée et qui s’affirme dans un grand cri.
A l’image de la libération de Thérèse, les trois pièces présentées à Avignon dépassent le cadre insulaire haïtien et parlent de l’homme dans sa faiblesse et sa grandeur, ses joies et ses peines, ses inquiétudes et ses espoirs. Une lutte contre la fatalité et pour la vie est engagée dans ces spectacles qui, bien que très différents, célèbrent tous l’espoir d’un renouveau dont la quête porte l’être vers l’ailleurs.

1. Ton beau capitaine a notamment été mise en scène par Syto Cavé au Centre des arts et de la culture de Pointe-à-Pitre en Guadeloupe en avril 1987, par Seret Scott au Ubu Repertory Theater de New York en mars 1988, par Jean Small au Creative Arts Centre de Kingston en Jamaïque en février 1993, par Tomàs Gonzalez à l’Instituto superior de arte de la Havane à Cuba en novembre 1993. Nombreux sont les metteurs en scène à avoir opté pour la présence physique du personnage de Marie-Ange sur la scène.
2. Simone Schwartz-Bart a eu l’occasion de voir en avant-première la représentation de sa pièce en Guadeloupe en juin 2004. Elle a fait part de ses premières impressions au metteur en scène qui nous les livre dans un entretien réalisé le 13 juillet 2004 à la chapelle du Verbe incarné en Avignon. Les propos de Noël Jovignot cités dans cet article sont tous directement issus de cet entretien, qui peut être consulté en ligne sur le site Internet : http://www.africultures.com
///Article N° : 3639

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