Bicentenaire

De Lyonel Trouillot

Les monologues de Lyonel Trouillot
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Malgré son titre, Bicentenaire de Lyonel Trouillot n’évoque pas les origines mais le désespoir du présent.
Cet article est une version courte, destinée à la Revue Africultures, de la critique parue préalablement sur le site internet.

Bicentenaire est un roman de l’urgence et du témoignage. Il faut ressasser encore cette image de Port-au-Prince comme un tas d’immondices et un espace de la décrépitude morale qui interdit de penser autrement qu’avec les termes rudimentaires de la survie. La visée serait l’efficacité : que ce qui se passe là-bas soit bien compris. Que d’une certaine façon, les lecteurs – ceux d’ici, ceux de là-bas – s’accommodent de ce regard qui serait en fait un regard dirigé vers l’absence du regard. Mais l’écriture entretient avec le regard un rapport paradoxal : l’un et l’autre se renvoient mutuellement leur incomplétude. La compréhension comme le spectacle s’arasent mutuellement dans leurs frottements, tant que l’on ne sait ni qui parle, ni d’où s’origine le regard. Le véritable travail du romancier n’est pas ainsi de donner des raisons, presque toujours univoques et par là, sommaires, mais de donner à entendre  » plus de voix que de causes « , prévient le narrateur, dès les premiers mots du roman. Mais c’est aussi le montage de ces voix qui détache l’écriture d’une esthétisation de la misère et lui confère une dignité politique pleinement revendiquée par l’auteur, et pourtant si peu héroïsée dans le texte.
Les voix du désastre
Il n’existe pas vraiment de roman heureux sur Port-au-Prince. La ville est depuis longtemps perçue par ses personnages comme «  … un grand cercle d’humains autour d’un monticule d’immondices  » (Rue des pas perdus). Les écrivains d’Haïti n’ont pourtant de cesse de réclamer pour leur pays cette part d’un réel démocratique qui passe par la constitution d’un État de droit. Il faut être bien naïf – d’une naïveté qui confine à la veulerie – pour continuer à se demander pourquoi un si petit pays a produit autant d’écrivains : tout l’effort des écrivains d’Haïti est précisément de parvenir à faire entendre ces voix multiples qui tentent de nommer le désastre et la dépossession.
C’est pourquoi il paraît bien simplifié de contenir ce roman dans le cercle de l’urgence. Certes, pour qui a suivi les événements qui se sont déroulés en Haïti ces derniers mois, l’histoire racontée a sans doute une dimension référentielle : un dimanche matin, Lucien, un étudiant qui, comme tant d’autres Haïtiens, fait chaque jour reculer les limites de la survie, quitte sa chambre. Il laisse son frère, plus jeune que lui, et qui est déjà un gangster, et se rend à une marche de protestation en direction du Palais national. Il y a des étapes sur ce chemin : une épicerie, où il achète des cigarettes, puis un médecin, pour recevoir le paiement des cours particuliers qu’il donne à son fils. Puis le défilé, où il rencontre ses camarades et se retrouve sous les objectifs des caméras des journalistes. Une première charge des policiers l’oblige à se cacher. La manifestation reprend force et se rapproche du palais. Un gang de chimères, celui de son frère Ezechiel, alias Little Joe, attaque alors la manifestation. Little Joe vide le chargeur de son pistolet. Une balle atteint Lucien et le tue.
Mais le récit de cette banalité tragique prend un relief particulier dans l’écriture de Lyonel Trouillot. D’abord parce que cette histoire est racontée à partir des monologues de Lucien, monologues aux phrases amples, qui viennent comme entourer l’histoire, les sentiments, les peurs, la distance entre soi et les autres, soi et soi, comme une spirale qui fait entrer dans son développement les autres paroles. On se souvient de ces mots de Thérèse en mille morceaux :  » A défaut d’une parole droite, j’écris pour rassembler mes voix « .
Absence des origines
Dans Bicentenaire, il y a une grande absence, celle qui est évoquée précisément dans le titre. C’est assez exceptionnel pour être rappelé : un des lieux communs présents dans les romans haïtiens est l’évocation des origines, de la guerre de libération et d’indépendance. Or Bicentenaire n’en dit rien. Cette libération est avant tout une absence, un grand silence. L’essentiel tient dans le présent. Si l’un des manifestants affirme en hurlant :  » Mais c’est l’année du Bicentenaire, tonnerre ! Il y a un pays à construire ! « , le lecteur reçoit cette déclaration comme une contre-vérité. Il y a d’abord des discours à déconstruire, des modalités de vie à définir, car le pays, lui, est là, depuis deux cents ans, précédant tout engagement, le transformant en velléité, quand ce n’est pas en instrument de mort.
C’est bien le parti pris littéraire, à la fois affiché et dénoncé dans les propos liminaires qui oriente la lecture.  » Tout ici ne renvoie qu’à l’incommunicable, au silence que cachent le bruit et la fureur.  » C’est ainsi que les points de vue des personnages sont relayés à partir de la place du narrateur, définie depuis la note liminaire, et qui commence par une désignation du lecteur, qui n’est pas pour autant une interpellation. La question centrale est bien celle-ci : ne pas seulement partir d’une vision préalable d’Haïti pour dire un espace déjà stéréotypé, mais bien arriver dans l’écoute de cette irréductible altérité haïtienne. Tout l’épisode de la relation à l’Etrangère, cette journaliste que Lucien parvient à déplacer, à se tourner vers lui, à se détacher de la mise en spectacle conformiste, est particulièrement signifiant à cet égard, comme le sont aussi, dans la dimension interne à Haïti, les rencontres et les conversations avec le médecin, son épouse, et le garçon, avec l’épicier, avec son frère. En entrecroisant les monologues de ces personnages, le romancier compose un tableau saisissant de la société haïtienne. Le fracas de la situation insurrectionnelle n’efface pas la quête de l’intime, cette conjonction d’événements muets que la littérature a sans doute pour devoir de donner à entendre. Trouillot trace les contours de ce motif qui confine à l’opaque, mais qui est aussi une forme essentielle de cette culture et de cette littérature haïtiennes, auxquelles il rend un hommage sensible.

Bicentenaire, de Lyonel Trouillot, Actes Sud, 2004.
Yves Chemla et Lyonel Trouillot étaient récemment sur France Culture à l’occasion de la sortie du livre ; l’émission est à écouter sur le site de radio France ///Article N° : 3649

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