L’Amour avant que j’oublie

De Lyonel Trouillot

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Après la publication des Enfants des héros (1), de Bicentaire (2), Lyonel Trouillot, emprunte, avec L’Amour avant que j’oublie, une voie moins ouvertement politique. Méfions-nous cependant de la légèreté des chansons d’amour. Quelques paroles lancinantes fredonnées par tous les personnages – « bleu, bleu, l’amour est bleu » – en apparence anodines – enveloppent un monde social où chacun semble tenter sa dernière chance avant que l’oubli ne s’empare des consciences, avant, précise le narrateur, d’atteindre « la limite d’âge qui ne laisse plus à l’homme le loisir d’oublier ce qui lui tient à cœur (p. 17) ». Peut-on encore se risquer à dire « je t’aime » lorsque le premier amour, non réciproque, n’est qu’un vague souvenir dont seule demeure l’invisible cicatrice ? Comment pallier le désastre amoureux sinon par le langage, l’évocation de deux regards qui se rencontrent, métaphore amoureuse par excellence, image du temps qui glisse ?
Plus intimiste que les précédents récits, L’Amour avant que j’oublie se veut roman d’apprentissage « par vieux messieurs interposés (p. 36) ». À l’instar de Thérèse en mille morceaux (3), il mobilise la figure du double : deux femmes, aimées à de longues années d’intervalle, dont, parfois, les reflets se superposent.
Quatre personnages, le narrateur et les « Aînés » – l’Étranger, l’Historien et Raoul dans un même espace qui héberge leur amitié : la pension de famille le Portail d’où s’élève le murmure de leurs mémoires. À chacun des Aînés est, en apparence, consacré un récit ; au-delà du titre dévolu, chaque partie contient les pièces du puzzle qu’il appartient au lecteur de reconstituer.
L’Étranger réenchante le lieu en narrant ses multiples voyages qu’il pare de couleurs miroitantes, de femmes mystérieuses et d’exotisme. Il égrène les toponymes ; son attrait pour les déplacements n’a d’égal que son aversion du lieu fixe où son conte prend cependant ancrage : « L’étranger crachait sur « ici ». Pour lui, c’était limpide : il y avait « l’ici » et l’ailleurs, le pire et le meilleur (p. 21) ». Homme en rupture de ban, l’Historien est issu d’un milieu lettré et guindé ; marié avec une femme acrimonieuse, il a tiré un trait sur son ancienne vie et rejoint la pension. Il se livre, chaque soir, à des polémiques avec l’Étranger : l’un sondant les secrets du passé, l’autre se dévouant aux mirages d’un « là-bas ».
Raoul, plus discret, est défini comme le « moins académique des Aînés ». Sa vie est rythmée par des visites à des amis morts, tous des anonymes dont l’Histoire a oublié de retenir le nom. Dans le devoir qu’il s’est imposé, il fait preuve d’une minutieuse précision, d’une régularité sans failles qui le conduit, chaque samedi, à entreprendre la tournée des cimetières.
L’Écrivain, qui se confond avec le narrateur, retrace son propre cheminement, découvre les aléas de sa condition, les raisons de ses errements sentimentaux et scripturaux. Jeune homme, il s’était « donné la poésie pour fin », il se découvre dépositaire d’histoires dont il prend note. Invité à participer à un colloque : « Six jours de bavardages, chacun parlant de lui, de son art, de son œuvre, chacun théorisant à l’infini sur des choses simples » (p. 32), sollicité pour développer des théories auxquelles il semble ne pas adhérer, il contemple furtivement une jeune femme à laquelle il convient de dédier le manuscrit dont l’écriture lui échappe sans cesse. C’est à cette femme qu’il livrera, peut-être, les récits légués par les Aînés où s’immisce le sien, dévoilant cette faille entre la vie rêvée – celle que l’on raconte à autrui – et la vie réelle.
Car subissant l’épreuve du vrai, la vraisemblance de l’histoire de l’Étranger se fissure. Cet homme perpétuellement en partance n’a jamais mis les pieds dans l’ambassade de son pays, n’a jamais sollicité de passeport et, de fait, n’a jamais quitté le lieu fixe à partir duquel l’imaginaire se meut. La ligne de démarcation entre le vraisemblable et le réel est si fragile que la figure troublante de l’Étranger n’en devient que plus attachante : « Moi j’ai envie d’avouer que je n’ai jamais rencontré plus grand conteur que l’Étranger. […] [Il] avait bricolé l’univers amoureux, avec des magazines, des cartes postales, des photos acheminées à l’étal des bouquinistes, des livres d’histoires saintes et des revues pornos. […] Il nous coupait-collait des histoires d’amour pour les rendre plus belles et plus intelligentes. Je n’ai jamais rencontré de personnages plus utiles que ceux qui habitaient ses murs. Je n’ai jamais voyagé aussi loin. Dans le monde. Dans l’amour (p. 82) ».
Tour à tour, Raoul, l’Historien et l’Étranger s’effacent de la demeure des vivants, emportant avec eux une part des secrets de leur existence. Hors du « Portail », où se noue le conte, hors du colloque – prétexte à l’écriture – se dessinent les contours d’un autre homme que fut aussi le narrateur : un militant syndicaliste. Se profilent les années de tyrannie sans qu’il ne soit besoin de décrire les dictateurs. Dire la brutalité, la prison, les disparitions, les tortures et la censure qu’ils infligèrent aux militants anti-duvaliériste, évoquer la trahison par des proches dont furent victimes des militants, suffit au lecteur pour reconnaître une période précise de l’histoire d’Haïti. Néanmoins, la figure, fût-elle furtive, du syndicaliste, ne s’oppose pas à celle du poète, un seul homme dont l’éthique se résume ainsi : « Parfois, je pense que le mot justice n’a qu’un seul synonyme, la réciprocité. C’est sans doute pour cela que j’ai apprécié la solidarité des syndicalistes et que j’ai fui les relations dont les termes varient sans cesse […] (p. 178) ».
Hanté par une histoire adroitement réinvestie par le combat politique, l’Écrivain ne parviendra à devenir tel que lorsqu’il aura déposé, devant la porte de la jeune femme ainsi célébrée, un récit inachevé, une tresse d’histoires, hybride de poésie, d’autobiographie, de contes. Peu importe qu’il s’agisse du « grand chant » auquel, jeune homme, il rêvait de donner voix, d’un « cantique » ou d’une « fresque », qui peindrait, par touches légères, le devenir d’une écriture personnelle et collective, et, dans le même mouvement, ses provisoires aboutissements. Se détache, là réside une des remarquables réussites de Lyonel Trouillot, la projection de lecteurs rêvés, de lecteurs à venir, participant au tableau d’ensemble, « coauteurs des écritures croisées qui circuleraient de par le monde (p. 177) » (4)
L’amour se confond avec son écriture, comme si toute réponse – lettres ou discours – était devenue secondaire et la réalisation de l’acte physique dérisoire. Écrire abolit le bourdonnement des débats théoriques dont on s’empresse d’oublier le sujet. Subsiste l’essentiel : le voyage immobile, longue marche vers autrui, le langage de l’utopie amoureuse.

1. Arles, Actes Sud, 2002.
2. Arles, Actes Sud, 2004.
3. Arles, Actes Sud, 2000.
4. Voir également Lyonel Trouillot, « Langues, voyages et archipel », Pour une littérature-monde en français, dir. Michel Le Bris et Jean Rouaud, Gallimard, 2007, p. 204
L’amour avant que j’oublie, de Lyonel Trouillot, Actes Sud, Arles, 2007, 18 euros, 186 pages.///Article N° : 7415

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