« C’est en Afrique que je trouve encore la soif de rêver le monde »

Entretien d'Olivier Barlet avec Émile Abossolo M'Bo

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Entretien fleuve avec le comédien et dramaturge camerounais Emile Abossolo M’Bo sur sa conception du travail d’acteur et sur l’apport de l’Afrique au monde.

Émile Abossolo, bonjour. Nous nous trouvons au Festival de Cannes, 60ème édition. Vous êtes notamment présent cette année pour présenter le film de Newton Aduaka, Ezra. Mais vous étiez au Fespaco dans plusieurs films présentés : Les Saignantes de Jean-Pierre Bekolo, Juju Factory de Balufu Bakupa-Kanyinda, Africa Paradis de Sylvestre Amoussou, et Si le vent soulève les sables de Marion Hänsel (panorama).
Vous faites partie aujourd’hui des acteurs qui jouent beaucoup, que le cinéma sollicite. Comment cela se passe-t-il pour vous à ce moment de votre carrière ? Pouvez-vous faire le choix de vos rôles ? Est-ce encore difficile pour vous d’être un acteur noir en France aujourd’hui ?
Pour moi, ça n’a jamais été difficile car pour moi, être acteur, c’est d’abord être quelqu’un qui agit. Qui choisit d’agir au lieu de subir, de ne pas subir pour pouvoir mieux agir. Donc quand je ne tourne pas, que je ne joue pas au théâtre ou au cinéma, je suis en train d’écrire, de me promener dans la ville dans laquelle je suis (que ce soit Paris ou la province) pour observer, regarder les gens, pour apprendre la musique, le rythme, la pulsation de l’endroit où je me trouve. Je vis en France depuis un certain temps : c’est donc cet endroit que j’apprends à connaître, et les gens qui y vivent, les gens qui vivent en France.
Je préfère dire ça plutôt que ‘les Français’ parce que quand on dit ‘les Français’, on a tendance à exclure ceux qui ne sont pas Français. Alors que la beauté de la France est qu’elle est ouverte à toutes formes de passages, de croisements, à condition (c’est ce qui est marqué sur le drapeau, je crois) que ce soient des croisements faits d’intelligence. Pour moi, c’est surtout cela que veut dire « Liberté, égalité, fraternité », la possibilité de se rencontrer, se présenter, se raconter les uns aux autres et d’apprendre à faire des choses ensemble. Cette pulsation-là en France m’intéresse et quand je ne suis pas en train de tourner, ou de jouer sur un petit plateau de théâtre (je dis petit plateau par rapport au grand plateau de la vie), je suis sur un grand plateau en train d’apprendre, de m’exercer, de m’imprégner, d’absorber, et je pense que c’est une très grande partie du travail de l’acteur. Donc je suis tout le temps en train de travailler.
Mais vous avez aussi la chance de rencontrer des metteurs en scène, des réalisateurs.
Oui, sur le travail concret de faire un film ou une pièce, j’ai eu beaucoup de chance parce que j’ai travaillé beaucoup au théâtre avec de très grands metteurs en scène : Jacques Michet, Gilles Chavassieu, Luis Pasqual, Peter Brook…. J’ai fait Avignon trois fois, dont une fois en 1996 à la Cour d’Honneur, où je jouais La Tragédie du Roi Christophe, dans le rôle du Roi. Au cinéma, j’ai eu la chance de travailler dans des séries américaines : Highlander, Young Indiana Jones parce que je parle anglais et peux donc jouer en anglais. J’ai aussi travaillé dans un film de Jean-Claude Brisseau, Les Savates du Bon Dieu. Quand je ne fais pas de longs-métrages, j’investis mon énergie et mon envie de jouer dans des courts-métrages avec des amis, qui ne sont pas payés mais où j’exerce mon métier d’acteur. J’essaie d’être sans arrêt en mouvement.
Vous êtes aussi dramaturge. Comment articulez-vous le cinéma, le théâtre et l’écriture ?
Pour moi, le théâtre, au niveau de l’exercice du métier d’acteur, est un peu le côté ‘temple’, le côté religieux de la chose. C’est l’espace, l’endroit où l’acteur plonge dans son laboratoire intérieur où il y a une scène, un espace. Il cherche à y tisser des ponts entre les questions qu’il se pose, les angoisses, les envies, les espoirs qu’il a, les souhaits qu’il formule. Et puis les rendre palpables à travers l’exercice. C’est l’endroit où il pratique ce dont il rêve. Il y transforme ses rêves en éléments visibles, sensibles et perceptibles par l’autre moitié du cercle de jeu qu’on appelle (de manière un peu abusive) un spectateur. Un spectateur est quelqu’un qui attend. Or pour moi, les gens qui sont dans la salle n’attendent pas ; ils agissent, ils sont partie prenante du jeu théâtral. Et ce lieu est l’endroit où se trouve la pulsation essentielle du travail d’acteur. Que ce soit sur une scène officielle pour parler à des gens, une scène qui existe, ou que ce soit en travaillant chez soi dans sa chambre ou sa salle de bain, on fosse son petit théâtre comme un religieux va dans un temple pour prier ; comme un pratiquant d’art martial va dans son donjon pour pratiquer, se perfectionner ; comme un militaire va au stand de tir ou sur le terrain pour apprendre à ramper : exercer son métier, son artisanat. Pour espérer un jour en faire des petites œuvres d’art, des particules artistiques. Cette forme de travail est au cœur de tout ce que l’acteur peut faire : du cinéma, de la télévision, de la radio, du doublage même, une interview comme celle-ci ou une conférence de presse. Si l’acteur n’a pas ce travail central, c’est juste de la performance et dans ce cas-là, n’importe qui peut faire ça et ce n’est plus un travail d’acteur.
Tout cela suppose une certaine intériorité. On sent bien le travail d’approfondissement que cela implique. Dans tout ce monde un peu fou (dans le cas de Cannes, c’est extrême), d’adrénaline permanente du milieu culturel parisien, arrivez-vous à trouver votre voie entre le côté zen nécessaire au travail et le fait de quand même devoir être présent dans tout ça ?
Oui, absolument. Il y a un gros avantage à travailler comme j’essaie de le faire (on n’y arrive pas toujours parce que le travail et le bruit ambiants peuvent effectivement dérouter). Quand on reste près de son centre, de ce qu’on a déterminé comme sa source, on se sent bien et tout le reste n’est que paillettes. Ce centre bouge, il n’est pas rigide et il ne faut pas en faire un centre rigide. Tout cela fait partie de ce qui découle de ce que peut produire un acteur. Agir, c’est comme quand on lance un caillou dans l’eau et que des cercles apparaissent autour. Un acteur, quelqu’un qui agit, surtout s’il a travaillé en amont, provoque forcément des remous, des conséquences qui se déclinent en paillettes de Cannes, des gens sur la Croisette. C’est le côté visible de l’iceberg. Il faut en rire. C’est comme quand on éclate de rire ou qu’on fond en larmes : ça ne raconte jamais totalement ce qui se passe à l’intérieur ; il n’y a que la personne qui rit ou qui pleure qui sait exactement pourquoi, les autres interprètent ça comme ils peuvent. Quand quelqu’un rit très fort dans la rue, des gens vont penser qu’il est fou, d’autres qu’il est hystérique, mais ça n’enlève absolument pas le pourquoi du rire ou des larmes. Pour moi, tant que je suis près de ma source de travail, les paillettes ne me dérangent pas. Ça me permet uniquement d’apprendre. C’est encore du théâtre, du cinéma. Chacun fait son cinéma et son théâtre comme il peut. Et je me contente d’apprendre.
Vous restez ouvert à tout ce qui vous entoure.
J’essaie de refuser de fonctionner en bien et en mal, en excluant des choses, en pensant « qu’il n’y a que ça qui soit juste ». C’est encore de la limitation, de la frontièrisation, de la barrièrisation, et je pense que l’art du jeu n’est intéressant que quand il inclut tout, quand il fait feu de tous bois. C’est le travail de l’acteur de se mettre en danger avec ça parce que sinon, on se protège chacun dans son petit camp, on estime qu’on est le seul à avoir tout juste et on retombe dans la sectarisation. On est dans une secte, une église, où on parle de Christianisme ou d’Islam et on estime que tel schisme est bien meilleur que l’autre et ça finit toujours par une guerre civile quelconque. Le métier d’acteur est un métier qui rassemble plutôt que divise ; il inclut plutôt qu’exclut. Donc tout cela ne me dérange pas parce que j’ai su très tôt pourquoi je faisais ce métier : pour agir, réfléchir sur moi, me mettre en rapport avec moi, et savoir comment je fais pour me mettre en rapport avec les autres. C’est parti d’une toute petite phrase que j’ai lue quand j’étais très jeune. Je ne comprenais pas très bien car j’avais neuf ans. « L’étude de l’être humain est l’un des plus grands et des plus beaux des arts ». Ça m’a marqué et ça m’accompagne partout où je vais.
Il y a une question qui est un peu corrélative qui me vient en vous entendant parler. Comment abordez-vous vos rôles ? Pensez-vous : « le rôle doit m’habiter, je dois complètement être dedans » ou bien conservez-vous une certaine distance ? Car vous n’avez pas toujours des rôles sympathiques. Cela ne pose-t-il jamais des problèmes d’éthique intérieure ?
Pas d’éthique intérieure, non. Mon éthique à moi fait partie des rares convictions, certitudes que j’ai. J’estime que quelqu’un qui est bourré de certitudes est un être mort, un peu suicidaire. Car comment savoir, sachant que l’univers est aussi vaste ? Nous habitons dans du périssable, tellement petit et éphémère. En même temps, ce qui habite dedans est aussi ce qui se passe à l’extérieur. Beaucoup de gens disent que l’esprit habite à l’intérieur du corps ; moi, j’ai envie de dire que nous habitons dans de l’esprit. Il y a un ou des éléments, une ou des entités qui sont très vastes et impossibles à définir et la seule chose que nous puissions faire est d’évoluer dedans. Une fois qu’on a défini ça, c’est déjà un peu la mort de la chose, si on s’accroche à la définition. Car la définition n’est qu’une forme de traduction un peu vague, avec des mots très pauvres, avec un langage pas tout à fait abouti. Le langage évolue tout le temps donc nos outils sont fragiles, sensibles, frêles et petits. Ceux que nous avons mis au point et auxquels nous avons accès et les autres qui pourraient être des outils absolus…
Si je prends l’exemple du soleil : c’est terriblement difficile de regarder le soleil en face sans se crever les yeux. Nos yeux sont faits pour voir, ils nous donnent accès à la lumière ; mais cet élément, cette entité qui nous donne de la lumière, nous ne pourrons pas la regarder en face. La seule chose qu’on puisse faire est de regarder ce que le soleil nous montre et c’est tellement vaste. Pour moi, tout rôle joue, toutes proportions gardées, le rôle que peut jouer le soleil. Il y a un nouveau rôle et je me dis « ah, je vais pouvoir découvrir de nouvelles choses, faire un pas de plus en dehors de ce que je crois connaître, en dehors de la manière de jouer que je crois avoir maîtrisé ». Donc on n’a jamais fait le tour de rien, le cercle s’agrandit de plus en plus chaque jour et chaque personnage est un nouveau point de vue sur le monde, une façon différente de le sentir et de le concevoir et donc pour moi de percevoir une facette de moi que je ne connaissais pas.
Y compris les ombres…
Surtout les ombres ! (Rires)
Rufus, le tortionnaire que vous interprétez dans Ezra est un rôle éminemment difficile. Il est dur, violent et négatif. Pourtant, vous lui donnez quand même une certaine aura ; on ne le rabaisse pas, il est là malheureusement dans toute sa splendeur. Et vous lui donnez cette splendeur-là.
En tout cas j’essaie. Et tant mieux si vous le percevez comme une splendeur. Je trouve ça bien si j’ai réussi ce petit tour de force là, à mettre un tout petit peu de lumière sur ce personnage. C’est ce qui est magnifique dans le jeu d’acteur : quand un autre acteur jouera Rufus, il ajoutera encore une part de lumière. Plus d’acteurs le joueront, plus on verra de facettes possibles et imaginables, les ombres et lumières du personnage. Et je pense que pour donner au personnage cette splendeur, c’est ça le travail. Il s’agit ni de juger, ni de condamner, ni de rejeter ou de mettre une valeur morale sur un personnage. Quand on met des valeurs morales sur notre vie, c’est parce qu’on se limite. Ce n’est pas forcément parce qu’on est meilleur, c’est parce qu’on a peur. Si on dit qu’on ne boit pas d’alcool, ce n’est pas parce qu’on est meilleur que les gens qui boivent de l’alcool, c’est parce qu’on a peur de ce que l’alcool peut nous faire. Alors on décide de ne pas boire parce qu’on ne veut même pas rencontrer cet aspect-là de nous. On préfère essayer d’en découvrir d’autres. Ce qui est intéressant est de mettre Rufus en lumière complètement, pour que la boule soit plus complète, plus claire. Marie Curie disait que dans la vie, rien n’est à craindre, tout est à comprendre. Je partage ce point de vue.
Vous diriez finalement que le travail d’acteur consiste à être l’avocat de son personnage, quel qu’il soit…
Au-delà de l’avocat, le metteur-en-lumière. Parce qu’un avocat se contente de défendre, de prendre partie contre et je crois que pour un personnage, il faut faire pour. Il faut vraiment mettre le personnage en lumière pour qu’il y ait le plus de clarté possible depuis l’intérieur jusque dans les contours les plus lointains du personnage. J’aime beaucoup le mot en français « honnêteté » parce que quand on dit « je suis honnête », je vois un « o » qui est « net », qui ne tremble pas, ne frissonne pas. À partir du moment où le « o » ou le cercle est net, tout va bien. S’il y avait un peu plus de lumière, de transparence…Je dois dire que j’aime beaucoup ce mot, parce que pour moi l’acteur doit s’ouvrir pour laisser passer le personnage. À chaque fois que nous essayons de thésauriser, de retenir des choses, nous nous fermons, nous nous crispons et nous tuons la circulation. Un acteur est plutôt fait pour laisser circuler, traverser ; les pores de la peau, c’est elles qui font qu’on est vivants parce que le vent et la pluie nous traversent, alors on peut sentir depuis l’intérieur. Si on était complètement fermés, on ne sentirait pas les choses, elles ne toucheraient que la surface et notre intérieur ne serait pas en contact avec l’extérieur. Un acteur doit être le plus transparent, le plus ouvert possible parce que l’important est, à travers un personnage, de se révéler. Le moins on triche avec soi, le plus c’est possible d’avoir des relations saines avec les autres et avec soi-même évidemment.
Est-ce que cet apprentissage, sur lequel vous insistez, de mettre en lumière l’humain à travers chaque personnage, dans ses ombres aussi bien que dans ses lumières intrinsèques, vous aide ensuite dans l’écriture à approfondir et à créer véritablement de nouveaux personnages que vous pourriez ensuite habiter ou faire habiter par d’autres ?
Oui, beaucoup. Car pour moi, l’écriture, la sculpture, la peinture, la musique, la rythmique, sont semblables. D’ailleurs, quand je dis ça, beaucoup de gens me demandent si je suis sculpteur ou peintre…. Je dis oui mais pas comme les sculpteurs ou peintres traditionnels. Moi, je peins et je sculpte, je rythme, je musique, je mélodise, avec mes mots et mes pensées. Ma sculpture est d’abord intérieure ; je travaille d’abord avec ce qui est inscrit. L’écriture, ex-scripto, c’est mettre ce qui est inscrit au dehors. Mettre la pression (ex-pression) à l’extérieur, mettre ce qui est imprimé. Mais dans ‘imprimer’ et ‘exprimer’, il y a aussi ‘primé’, c’est-à-dire ce qui est le plus important. En écriture, quand on ne veut pas tricher, il y a – comme dans le jeu de l’acteur – la performance, l’habileté. Nous faisons ça plus ou moins pour nous protéger de nos peurs et de nos angoisses. Et puis il y a cette petite seconde, un petit moment dans sa vie, quelques minutes dans sa journée ou avant de mourir on peut se mettre nu face à soi pour dire aux autres « voilà comment je suis, ce que j’ai caché, ce que je n’ai pas pu dire, ce que j’ai oublié ». Et pour arriver à cette vérité-là, l’écriture nous aide. À mon avis, c’est ce qui fait de grands écrivains comme Shakespeare, Molière ou Ben Okri ou en musique Bob Marley (et j’en citerais plein d’autres) ou Fela Kuti au niveau des textes des chansons. Cette écriture ne peut se faire qu’ensemble, dans un cercle d’ensemble. Je pense qu’on ne fait rien seul.
Beaucoup de gens pensent que l’écriture est un exercice solitaire.
On ne fait rien seul, ne serait-ce que par le fait que ce qu’on a reçu vient bien de quelque part. Bien sûr, quelle est la frontière entre le quelque part extérieur et le quelque part à l’intérieur de soi ? On est tous extrêmement liés en permanence, qu’on le veuille ou non. C’est pour ça que je trouve toujours ça imbécile de notre part d’essayer de cacher des choses, de faire semblant. On est des livres ouverts. Le silence à l’extérieur ne veut pas dire qu’à l’intérieur ça ne bouillonne pas. Il y a du sang qui cogne dans les veines, ça passe dans le cœur ; on rigole quand on a trouvé un petit mot, c’est toujours tout un monde. Quand on rigole, on se souvient toujours d’une petite phrase qu’un copain a dite, on n’est jamais seuls. Je vous ai cité tout à l’heure une phrase de Marie Curie. On est toujours accompagné, même par des gens qu’on n’a pas vus. Je n’ai pas connu Marie Curie. Cette femme ou cet homme qui a dit que l’étude des hommes était le plus beau de tous les arts me renvoie à un proverbe africain en lari : « met l’humain en lumière », et un autre qui parle de « ceux qui ont choisi de vivre en pleine intelligence avec leur conscience », de mettre en lumière le rapport entre leur intelligence et leur conscience. Et on retrouve ça chez Gandhi, Martin Luther King, Malcolm X. Je suis très heureux parce que ça veut dire que finalement, on est tous en quête de la même chose. Même ceux que certains jugent extrêmement méchants, ce ne sont que des étiquettes. Chacun à sa façon est en quête de cette paix, cette tranquillité, de cette possibilité d’être net. On cherche comme on peut avec ce qu’on a ingurgité, ce dont on ne peut pas se débarrasser, on se cogne un peu contre les vitres comme un papillon qui voit la lumière de l’extérieur et qui n’arrive pas à faire la différence entre une porte ouverte et une vitre transparente. Tout ça m’aide énormément dans mon écriture, dans la sculpture. Ça m’aide à jouer, à raconter, à penser, réfléchir, c’est un cercle sans fin.
En tant que dramaturge, sur quoi avez-vous voulu mettre l’accent ?
Pour le moment, une des choses qui m’obsèdent depuis longtemps est la recherche de la paix intérieure parce que la guerre convoie à l’extérieur, et quand on prend le temps de se détendre, de se relâcher, de se regarder sans se raconter d’histoires, on se demande ce qu’on peut apporter au concert du monde, concert de bruit de canons, d’enfants qui meurent… Comment faire pour que tout ça, un jour ou l’autre, puisse redevenir de la musique, de la paix, du vent qui souffle, des gens qui rient, qui s’appellent et qui échangent ?
Jeune, je me suis souvent posé la question. Et tu arrives à un moment où tu te dis qu’il n’y aura pas un jour, en tout cas sur cette planète, où ce qu’on appelle le mal va finir pour laisser la place au bien. Malheureusement, c’est ce qu’on nous raconte de manière superficielle dans bon nombre d’églises, de sectes, d’écoles. Je trouve ça terrible parce qu’on nous empêche de voir qu’à chaque instant, c’est possible d’ouvrir une bulle d’oxygène. Que chaque instant qui passe est comme une éternité à l’intérieur de laquelle on peut trouver, à un moment donné, ce qu’on appelle du bonheur. Qu’on a le pouvoir de dissoudre le malheur, les mots. Le travestissement des mots est ce qui m’a amené à l’écriture, à la dramaturgie, à m’intéresser à l’étymologie. Quand on sait que le mot ‘péché’ en Hébreu veut simplement dire ‘rater sa cible’… Si on rectifie son tir, le péché est effacé ; que dans ce que le Christ appelait le’repentir’ (et je ne parle là pas de façon manichéenne chrétienne ou pas), j’entends ‘se remettre sur la pente’… Quand on entend les Musulmans dirent qu’il faut craindre Dieu, et qu’on sait que la dénomination même de cette philosophie de vie est « issalam » (le culte de la paix) et « mussalam » (l’être qui a décidé de dédier sa vie au culte de la paix), c’est un peu étonnant d’entendre certains Musulmans prôner qu’il faut craindre Dieu. Alors que dans la définition même, Dieu est censé être un ami qu’on aime et à qui on va demander conseil. Dans le christianisme, j’entends aussi dire « la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse » et de l’autre côté, je lis que Dieu est l’amour. Si l’amour se fait craindre, alors ce n’est plus l’amour.
Ce qui vous motive à écrire est donc le refus de la manipulation de l’ambivalence des mots.
Ce qui m’a toujours terrorisé, c’est ce travestissement des choses qui ont pourtant été dites et définies. Cette appropriation de certaines personnes qui travestissent les choses et qui à travers les médias transmettent ça à des centaines de millions d’enfants, comme Rufus le fait dans Ezra, quand il leur dit « vous êtes des hommes nouveaux à travers cette révolution » et que la liberté ne viendra que par le barillet du fusil. On peut voir Rufus comme quelqu’un de méchant, tordu mais pour moi ce n’est qu’une conséquence en droite ligne de cette manière de nous dire « si tu fais bien dans cette vie-ci, dans l’autre vie tu seras peut-être heureux » ; alors « laisse le Maharadjah avoir beaucoup d’argent, t’écraser au passage et toi tu vis comme un intouchable et on te jette de la nourriture par terre parce que c’est normal ; le Maharadjah a bien travaillé pour devenir ce qu’il est dans cette vie-ci et toi, si tu es intouchable, c’est de ta faute » ou « si tu dis du mal du prêtre, tu iras en enfer ». Ou « le Christ ne viendra pas te ressusciter au jour du jugement dernier » et « si tu exploses dans un attentat suicide, tu vas directement au paradis et il y a là plein de belles choses qui t’attendent, avec du lait et du miel ».
On a essayé la guerre depuis des centaines de milliers d’années ; depuis quelques siècles on la systématise, on la perfectionne. En plein journal de 13 h, j’entends des gens dire « super, on a découvert une arme dont la balle peut traverser un immeuble ». Quelle gloire tire-t-on de dire qu’on a découvert quelque chose qui tue plus vite ? C’est le coup de la guillotine qu’on invente en disant que ça va tuer sans douleur. Pourquoi ne s’attelle-t-on pas à essayer de systématiser la prévention au niveau de tous les gouvernements ? On sait bien que la guerre ne mène nulle part. Alors qu’apporte-t-elle à part énormément d’argent à des gens qui n’emportent même pas cet argent-là dans leur tombe, qui repartent nus, faibles, dépouillés, raides, comme tous les cadavres du monde et qui laissent cet argent-là ici ? Quelles jouissances en tire-t-on ? Un jour, sur une chaîne de télévision française, un monsieur responsable d’Elf à qui on pose la question « Alors, la guerre au Congo ? Il y a eu 10000 morts. Pensez-vous qu’Elf y est pour quelque chose ? », a soupiré et dit « Oui, c’est vrai que si Elf n’avait pas saupoudré de l’argent par-ci par-là, il y aurait peut-être eu 500 morts, ou 2000 morts, mais Elf n’est pas une entreprise philanthropique ». Ça, ça me terrifie. Je me dis « ce mec-là a des enfants, il a une femme à qui il dit je t’aime, un frère et une sœur qu’il défend, il pleure si on touche son enfant ». Mais il a des bons côtés aussi, ce n’est pas qu’un monstre. Donc ce qui me fait travailler de manière obsessionnelle, c’est de me dire que cette chose-là qui touche cette personne-là, qui est un humain comme moi, peut me toucher à n’importe quel moment. Je peux à n’importe quel moment être à sa place à dire la même chose que je trouve monstrueuse. Alors j’essaie de me donner les moyens de cultiver dans mon jardin non pas des Kalachnikovs mais de la nourriture pour le corps, le cœur et l’âme, de la petite pierre philosophale pour la paix. Je préfère m’en tenir à cette quête-là. Même si ça paraît utopique mais l’utopie pour moi, c’est simplement rechercher de nouveaux chemins. La guerre, on a essayé, ça rend tout le monde malheureux alors il faut peut-être essayer autre chose. C’est naïf oui, mais dans le sens où pour moi dans le mot naïf, il y a ‘nueve’ ce qui veut dire ‘neuf, nouveauté’ et pas niaiserie. Alors je préfère être un utopiste naïf qui, à mains nues, creuse dans son jardin et essaye de trouver la pierre qui guérit telle ou telle maladie, la pierre qui, si on la retourne sur Tchernobyl, enlève toute la pollution etc. Je suis sûr que si on mettait beaucoup plus de recherches dans cette direction-là que dans les armes, on trouverait.
En somme, dans votre travail, il vous semble plus important pour lutter contre la barbarie d’aborder, d’explorer la complexité humaine et de la prendre en face que de lutter contre des systèmes.
C’est exactement ça. Je pense que faire contre, c’est nourrir ce qu’on croit combattre. Quand on se touche ou qu’on se regarde, on se transmet de l’énergie ; quand on se parle, on s’accorde du temps. On se met ensemble, en accord. Et quand on passe du temps à combattre un système, si le système lui-même encourage les gens qui le combattent, c’est bien car il peut dire « regardez comme j’ai raison de réprimer puisque ces gens-là n’arrêtent pas de m’en vouloir ». Le système, lui, a les moyens médiatiques pour se placer en victime. Et combattre le système de son petit point de vue. C’est le coup du petit bonhomme en classe qui te pique avec le porte-plume sous la table une dizaine de fois et toi, tu le cognes au visage. Ce que l’instituteur voit, c’est que toi, tu l’as cogné au visage. Et les systèmes, quel qu’ils soient, les institutions barbares, à qui la violence profite, la plupart du temps poussent les gens à être en colère et pour moi, être en colère, c’est être enfermé dans sa colère alors que le but est d’être libre. Je préfère considérer que la colère est de l’énergie mal utilisée ; la colère est mon impuissance et il faut la retourner au lieu d’en rester prisonnier. Il faut faire quelque chose de cette énergie et construire pour que les choses avancent. Plus les gens font ça, plus on fera reculer la barbarie. Quand on est dans une salle obscure, ça ne sert à rien de se mettre à hurler contre l’obscurité, il faut craquer une allumette, allumer une bougie ou une ampoule et à défaut de ça, écarquiller très grand les yeux et attendre de s’habituer à l’obscurité.
Y a-t-il des rôles où vous avez l’impression de vraiment pouvoir exprimer cela au mieux ? Y a-t-il des rôles plus adaptés, où vous avez eu l’impression d’avoir cette intériorité possible ?
Oui, évidemment. Les rôles qui sont comme ça ne sont pas un hasard. Ce sont des rôles sur lesquels on a pris en amont un temps de travail, sur la structure, l’écriture, sur la dramaturgie, pour creuser à l’intérieur du rôle, le réécrire. Shakespeare ou Molière écrivaient leurs pièces comme ça : ils décrivaient, les acteurs/ actrices jouaient, ils réécrivaient. Cela signifie peaufiner, retravailler, c’est un art. Comme on dit, sans arrêt remettre son travail à l’ouvrage, et j’aime beaucoup ça car le mot travail qui ici peut être issu de ‘torture’, dans ma langue le béti, au Cameroun, a le même mot que ‘se guérir’. Ce que je trouve formidable dans l’art d’écrire, et dans cette étude de la vie, c’est que la plus petite goutte de vie cache toujours un océan.
Quels acteurs réussissent vraiment cet exercice ? Ce qui est une façon de demander quels sont ceux qui vous influencent et vous marquent ?
Étant donné que je ne crois absolument pas en la hiérarchisation, je ne crois pas au « mieux que », « plus grand que », au ‘supérieur/inférieur’. Ce sont des dénominations qu’on a inventées et qui jouent énormément de tours. Je crois en la complète égalité. Pas forcément quantitative mais au niveau de l’utilité vitale ; le plus petit caillou est aussi utile et à égalité avec la montagne. Je travaille donc toujours en rapport de fraternité d’âme, d’esprit, et de quête.
Dans ce sens-là, en musique, il y a des gens que j’ai cités tout à l’heure comme Bob Marley, Fella, Charlie Parker, Ornette Coleman ou Richard Bona à la basse et beaucoup d’autres. Au niveau du jeu du comédien, quelqu’un comme Forest Whitaker, Patrick Dewaere, Samuel L. Jackson, Anthony Hopkins, Sean Connery, Katherine Hepburn, Ava Gardner, Whoopi Goldberg dans certains de ses rôles. Il n’y a pas d’acteur privilégié, il y a des acteurs qui choisissent de travailler comme ça ou qui par bonheur rencontrent ça. Dans une interview, Robert De Niro disait qu’il était très malheureux quand il rencontrait un réalisateur qui ne lui permettait de creuser cela. Je crois que chaque acteur ou actrice est capable, s’il en a envie, de le faire. Je parle là des infinités un peu imbécilement affectives. Mais Juan Carlos Esposito, Spike Lee ou Wesley Snipes qui fait beaucoup d’action en général, peuvent aussi être bouleversants dans certains films où le réalisateur leur donne les moyens de le faire. Robert De Niro dans Raging Bull ou Voyage au bout de l’enfer, tout le cinéma néoréaliste italien, avec ces acteurs que je ne connais pas en dehors de Vittorio Gassman. Un film me reste en tête, L’incompris, où des enfants ont un jeu bouleversant. Certains acteurs ont toujours ce qu’on appelle pauvrement et vulgairement des seconds rôles mais qui sont tellement touchants. En France, quelqu’un comme Jacques Brel qui est passé à l’exercice d’acteur et a eu des manières bouleversantes de jouer, ou Lino Ventura qui jouait toujours dans les mêmes registres mais qui en creusant avait trouvé quelque chose de très profond, sont des exemples. Ce dernier a créé des personnages pour des personnes handicapées et quand on voit sa vie, ça ne m’étonne absolument pas. Je crois que chaque acteur dans sa vie a eu au moins un moment dans un film où il a été en contact avec ce genre de mise en lumière de lui-même et de quête de lumière qui est contagieuse et qui vous donne envie, vous, de devenir acteur de votre propre existence.
Les films que nous avons cités tout à l’heure, dans lesquels vous avez joué récemment, sont des films qui sont soit tournés par des réalisateurs africains, soit se déroulent en Afrique. Avez-vous accès à d’autres films sans rapports forcés avec l’Afrique ? Cela vous intéresse-t-il d’aller dans cette direction ou préférez-vous creuser une relation avec une origine ?
Je préfère creuser une relation avec une origine. Pas du tout par Afro-centrisme et par repli identitaire – qui est appelé communautarisme de nos jours. Car pour moi le métier d’acteur est un métier inclusif, où on ne parle ni de couleur de peau, ni de sexe, ni de taille, de poids. Or malheureusement, pour le moment, beaucoup de réalisateurs occidentaux, en France surtout, ont encore tendance, par ignorance, paresse ou volonté négative (même si je ne crois pas) à avoir peur de la prise de risque. Car on met tellement de temps à faire un film qu’on entend beaucoup de gens dire « mais les acteurs noirs ne sont pas bankeable, sont-ils capables de tenir un rôle ? ». Il y a encore, à mon avis, trop de séquelles de la colonisation, de l’esclavage où un Noir ne sait faire que courir, jouer au football, danser parce que ça au moins c’est inné mais quand il s’agit de réfléchir, il faudrait qu’il renaisse. Et puis ils se demandent « Qu’est-ce que la ménagère de cinquante ans va penser ? ». Je dis ça alors que je suis un des acteurs qui a le plus de chance. Je joue dans une série, Plus belle la vie, : la ménagère de cinquante ans s’en fout que je sois un Noir, que j’ai le crâne rasé ou que je viens du Cameroun. Ce qu’elle voit, c’est que j’interprète Damien, le père de Rudy, et qu’on m’appelle ‘le papa de Rudy’ et pas ‘le Negro’. Les producteurs qui pensent comme ça se plantent complètement. Ils font une erreur imbécile en coupant la France de sa source même, de sa vitalité, qui est l’accueil de la quintessence de l’humanité au cœur de cette volonté de sceller les droits de l’homme.
Et donc, oui, je privilégie l’Afrique, parce que c’est là-bas que je trouve encore, pour le moment, cette soif, cette quête de se comprendre, se raconter, se mettre au monde, de rêver son monde, avec ses limites, ses défauts et ses qualités. Ce que j’aime dans les tempéraments africains, c’est que je trouve beaucoup plus de volonté de vivre, d’envie de partager et de générosité, que de haine, de revanche. Beaucoup de gens ont longtemps trouvé qu’en Afrique, les gens avaient un tempérament très bon enfant donc ils pensent que « il est noir donc on peut lui faire n’importe quoi parce que de toute façon, ils sont toujours en train de rigoler ». Je suis désolé mais les gens qui pensent comme ça sont bêtes, stupides et méchants car pour moi, ce n’est pas de l’enfantillage mais simplement du désir de paix. On a subi suffisamment de guerres pour se dire que ce qui est à privilégier, c’est d’abord la vie. La vie inclut donc le besoin de vivre et la vie, c’est tout sauf la guerre. C’est construire, vivre en paix, c’est communiquer, faire avec au lieu de faire contre, partager au lieu de se battre, faire ensemble au lieu de diviser. Tout cet énorme potentiel philosophique essentiel d’amour de la vie m’intéresse énormément. S’il y a un cinéma que le monde va découvrir et avoir du bonheur à rencontrer, c’est le cinéma africain. Et je voudrais faire partie intégrante de cette émergence-là. Je ne voudrais pas rater ce train-là. Ce qui ne veut pas dire que je ne continue pas à travailler avec des réalisateurs occidentaux, Nord-Américains, quand ils veulent. Mais le choix des sujets est toujours pour moi un peu caricatural, limité et superficiel. Est-ce par peur, paresse ou ignorance ? Si c’est par ignorance, il faut qu’on se parle entre frères humains. Je crois savoir que vous, vous êtes quelqu’un qui a un contact avec l’Afrique qui est justement de cet ordre-là.
Est-ce que ce n’est pas la difficulté de sortir d’un certain nombre de paradigmes qui se sont, comme le dit Achille Mbembe, ossifiés lorsque les Etats s’en sont emparé : le nationalisme africain, les tentatives de relecture du marxisme à travers le socialisme africain ou les variantes du panafricanisme ? N’est-ce pas la difficulté mondiale de reconfigurer tout cela aujourd’hui, sortir d’une logique nativiste pour aller vers une nouvelle poétique qui respecte mieux l’être humain ? N’est-ce pas cela la difficulté de la création africaine, comme d’une grande partie de la création mondiale ?
C’est là qu’est le problème fondamental et comme dans chaque problème, il y a la réponse à l’intérieur, au cœur de la question qu’on se pose. Cette ossification vient encore une fois de ce que j’appelle toujours le cauchemar des autres. C’est-à-dire qu’on a pensé l’Afrique pour l’Afrique, on a pensé les frontières africaines, on a pensé les pays qu’on a rebaptisés, les prénoms africains, la manière de concevoir Dieu. Tout ça a été pensé de l’extérieur et imposé à l’Africain et on a été gavés comme des oies avec ça. Par contre, ce que je trouve formidable est toute cette base d’amour de la vie, de poésie centrée sur l’amour de l’humain, la compréhension de ce que j’appelle l’égoïsme positif. Ce n’est pas une valeur morale : se mettre ensemble est de l’égoïsme positif, c’est du pragmatisme absolu. Et si je fais seul, je n’y arriverai pas. Comme disaient nos grands-mères et grands-pères, « un bâton est facile à casser, deux bâtons sont faciles à casser, trois c’est déjà un peu plus difficile etc. Et cent bâtons liés ensemble sont absolument impossibles à casser ». C’est aussi simple que ça. Et heureusement, tout ça est dans chaque rue d’Afrique, dans l’état de famine le plus totale, dans la misère la plus absolue. Je pourrais raconter des anecdotes absolument impossibles. Quand on voit les clandestins qui prennent les bateaux et qui traversent pour arriver ici, quand on les interroge, leurs phrases sont parfois dignes des philosophes les plus virtuoses, de Gandhi ou Martin Luther King et ce sont pourtant souvent des gens qui n’ont pas été à l’école. Pour moi, tout est là, il suffit de baigner dedans, de se rappeler d’où l’on vient.
L’Afrique a encore ce privilège-là, rien n’est scindé, la guerre totale entre les riches et les pauvres n’est pas encore complètement accomplie ; pour chaque riche qui est multimilliardaire, il a 150000 cousins qui sont au village, pauvres, donc il ne peut pas nier qu’il est de là, qu’il peut se détacher de ça. Les couches sociales et spirituelles sont encore perméables. Tout peut encore circuler, avec une puissance inouïe. C’est dans ce terreau-là que j’ai envie de puiser. C’est ce qui m’a permis de conserver une écriture qui ne ressemble à aucune autre, et une manière de jouer qui est mienne. Car je suis un tissage, un métissage de tout ça. Pas seulement entre la culture africaine et occidentale, mais entre les différentes manières de voir le monde, spirituo-religieuse, socialo-technique ou politique. Car il y a de la politique en Afrique. Il y a une manière de concevoir le monde qui est là et qui est démocratico-possible. Simplement, comme ce n’est pas à la télévision ou à la radio à Paris, New York ou à Londres, on a l’impression que ça n’existe pas mais moi je sais que ça existe, je sais où les trouver et c’est une source qui est un véritable océan de poésie, d’amour de l’humanité. Et c’est sans parler des contes, des proverbes, de tout ce qui a été légué par les gens qui sont passés là. Il ne suffirait pas d’une vie pour exploiter ça, il en faudrait des milliards. Et tant que c’est là, ça ne peut pas être difficile, surtout avec les moyens numériques d’aujourd’hui. On est en train de s’interviewer avec un petit magnétophone extrêmement plat alors qu’à l’époque il aurait fallu un énorme Nagra avec un gros micro (Rires) ! C’est un avantage, on peut tous les deux aller n’importe où et faire une interview. Tant qu’il y aura des gens qui voudront mettre ça au service de cet immense océan d’énergie constructive qui existe en Afrique, alors tout va bien. Quel que soit le temps que ça prend.

///Article N° : 5955

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