Chaophonie de Frankétienne

Testament vibrant

D'un poète révolutionnaire.
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Chaophonie, le dernier ouvrage du poète haïtien Frankétienne vient de paraître aux éditions Mémoire d’encrier. Marc Alexandre OHO BAMBE a plongé dans l’œuvre et en offre sa lecture

« J’ai besoin de ta voix. J’ai besoin d’un père, d’une ville, et d’un bouquet de lilas pour fixer l’horizon. Et aussi, d’un testament de lumière, pour la route. Peux-tu me redonner ce que j’ai perdu ? »

Ces mots de Rodney Saint-Eloi, éditeur et fils spirituel du poète schizophone, ouvrent Chaophonie et en donnent le ton, intime. Très belle, la préface de l’œuvre est l’adresse d’un fils aimant à son père Frankétienne, amant du soleil et de la lune.

« Parle-moi de la spirale de la vie, de ta vie » lui demande-t-il admiratif, dans un souffle pétri d’art et d’air libres, épris d’affection.

« Un écrivain légendaire conte les chemins de son chaos, de ses obsessions. »

Et c’est bien ce que va faire Le Sphinx des lettres Haïtiennes : conter, son chaos, ses obsessions, raconter sa symbiose, ses névroses frénétiques, se raconter… dans un livre ivre, au présent du temps qui passe insaisissable, dans un « Je » de métaphore et poésie absolue.

Un « Je » sans ego, ni égal, tourné vers son fils, et vers nous tous.

Enfants du désastre. Et de l’instant.

Depuis la fêlure de sa naissance, l’homme vacarme en silence et en artiste total, solitaire solidaire au-dessus des décombres.

De la ville de sa vie.

Port-au-Prince, Haïti.

Frankétienne est, un monde en relation. Un arbre de vie. Un séisme de magnitude infinie. Un trou noir béant de mystère.

Livre après livre, tableau après tableau, spectacle après spectacle, mûrissent ses ombres joyeuses et les spectres de sa lumière sombre.

Frankétienne est un astre tellurique baigné dans la clarté musicienne et opaque des poèmes de saisons.

De folie et de feu,

Frankétienne est un métisseur de liens, maître à penser à écrire et à vivre en zig zag, infatigable pyromane lexical, créacteur zinglinchor, spécialiste en ruptures grammaticales.

Mon premier choc violent, en littérature.
J’ai rencontré le vendeur de Fleurs d’insomnie, à 18 ans alors que j’étais au matin de moi-même. Depuis je sais, que toute rencontre est désordre. Et la sienne, encore plus que toutes les autres.

Frankétienne est.

Un dieu, un prophète, une citadelle, et cette image aussi : « l’homme et son contraire, le roi et son fou, mélange d’être et de non-être ».

Chaophonie est un testament, le testament vibrant d’un poète révolutionnaire qui s’offre à nous, de toute la force et la faiblesse de son être.

Vivant,

Frankétienne est.

Pour toujours.

Et il nous parle, nous dicte et nous dit de continuer le voyage, en gardant courage au cœur et foi en l’art et la déraison.

Il nous exhorte, à continuer la création.

Sans concession.

Sans sommation.

« Mais que valent toutes les littératures du monde face à un innocent qu’on assassine ?

Que pèsent toutes les bibliothèques des villes entières face à un enfant qui meurt de faim ?

Pourtant, une seule phrase dans un livre peut bien sauver toute l’humanité. »

Frankétienne nous parle, nous dicte et nous dit que Les poèmes sont des armes miraculeuses, et que « Toute œuvre est un pari sur l’avenir. »

Chaophonie est une plongée en apnée dans l’imaginaire et la langue de mystère d’un des plus grands écrivains contemporains, un monstre sacré d’Haïti qui s’est évertué à tuer ses démons.

Pour mieux les ressusciter.

En nous.

Frankétienne nous parle, nous dicte, et nous dit, de ne pas perdre pied, de ne pas nous oublier dans le vertige du monde, nous devons rester nous-mêmes, dignes et debout, contre vents et marées humaines, en vers et contre tout, rester debout, dignes et patients.

« Attends patiemment le mûrissement de tes rêves au bourgeonnement de l’aube. »

 » N’oublie jamais, mon fils, qu’en brassant la lumière avec le sable et l’eau, ta patience laborieuse fera naître un nouveau paysage et ton oasis finira par manger le désert le plus immense. »

Frankétienne est vivant, définitivement et il nous parle vibrant, comme Césaire, comme Gibran, comme Glissant et tant d’autres professeurs d’espérance, il nous dicte et nous dit.

D’être.

Au rendez-vous de la conquête.

Et de la rencontre.

Avec nous-mêmes, et avec l’autre.

Frankétienne idole des jeunes et des moins jeunes poètes, nous parle, nous dicte et nous dit.

De brûler les idoles, et d’oser.

La symbiose, avec nous-mêmes.

Et le monde.

Frankétienne est un mouvement, en forme de Spirale.

Chaophonie est une polyphonie hallucinante hallucinée, un vortex, une œuvre de vie, une vie à l’œuvre, celle d’un artiste galaxie qui puise son énergie vibratoire et son inspiration à la source, au cœur du cratère, dans le chaos premier.

« Si l’artiste est cette harpe d’or traversée par toutes les puissances du monde, alors les mots, les rythmes, les musiques qui naissent de ses cordes tendues sont le monde même dans le déploiement de ses puissances, et l’auteur se fait aussi vaste que l’univers entier. »


Retrouvez la rencontre poétique avec Franketienne (mai 2013) :

Marc Alexandre OHO BAMBE
Dit Capitaine Alexandre///Article N° : 12743

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Les images de l'article
© Marie Andrée M. Etienne




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