Danser l’Afrique du Sud

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La Biennale Danse, l’Afrique Danse ! qui s’est tenue à Johannesbourg, a été l’occasion de découvrir ou redécouvrir les danseurs, chorégraphes et compagnies sud-africaines. État des lieux.

La Biennale s’est ouverte et refermée avec les danseurs bondissant de Via Katlehong Dance au Théâtre de Soweto, édifice flambant neuf inauguré en mai dernier. Une danse libératrice, décomplexée, issue de la culture pantsula (mouvement contestataire pendant l’apartheid), qui mélange la tap dance (claquettes avec chaussures ferrées), le step (claquettes) et le gumboot (la danse des mineurs avec frappes de mains sur les cuisses et les mollets). Les danseurs crient, chantent, portent des costumes de couleurs vives et se jouent des codes musicaux sud-africains mais aussi occidentaux. Un spectacle réjouissant, une énergie à l’état brute, qui a conquis depuis longtemps le public local mais aussi international.
Pour autant, cette joyeuseté a vite été éclipsée par les thèmes abordés par les autres artistes sud-africains. Depuis la fin de l’apartheid, les chefs de file de la danse contemporaine sud-africaine, de Robin Orlyn à Gregory Maqoma, en passant par Boyzie Cekwana ou Victor Mantsoe, ont toujours pris à bras-le-corps des thèmes de société qu’ils éprouvent eux-mêmes au quotidien : violence, inégalités sociales et de genre, racisme, sida, homophobie… La compagnie Forgotten Angle Dance Theater Collaborative de PJ Sabbagha en a fait la synthèse, à la fin de la Biennale, avec une pièce qu’il faudrait voir plusieurs fois pour en saisir toutes les subtilités mais surtout en enregistrer toute la richesse. Portée par onze interprètes tous excellents, baignés dans un univers urbain violent, One night stand s’interroge sur l’impact du sida sur les corps. Avec sa pièce de dix minutes, Point 1,2,3, sombre et tourmentée, Lucky Kele a, lui aussi, secoué le public. Le décor est planté : deux béquilles et une corde de pendu tombent du ciel. Le danseur se bat, en-dessous, avec la difficulté d’être au monde dans ce monde. Convulsions, tremblements, sa danse est saccadée, maladive et dit aussi bien la maladie que l’enfermement et la folie. Quant à Yulh Headman, il s’interroge dans I… am, à la façon de devenir un homme, notamment au sein de la culture xhosa et Vicent Mantsoe fait revivre les Skwatta, les camps de pauvres et laissés-pour compte…
La nouvelle génération sud-africaine s’est montrée lors de cette biennale, très attirée par la performance, mettent en lumière le message au détriment du mouvement dansé. C’est le cas avec Mamela Nyamza qui, dans Shift, se livre à un numéro d’intéractivité avec le public, plutôt drôle et culotté (l’audience est un moment amenée à lui lancer des balles de tennis) mais cela peut devenir ennuyeux, comme avec Ordinary de Sifiso Seleme qui, poussant la logique jusqu’au bout, apparaît comme un mannequin prenant des poses.
Interpeller le public, c’est aussi ce qu’a fait Sello Pesa, avec son excellente performance en plein air, dans le quartier de Newton, au milieu de la circulation et de la vie du quartier. Habillé en clochard tandis qu’un faux homme politique débite un discours lénifiant sur l’éradication de la pauvreté, il se met en danger avec deux autres danseurs. « Je travaille de plus en plus in situ, dans la rue. Je n’ai pas vraiment le choix, nous n’avons pas accès aux théâtres », affirme-t-il. Même écho chez Mamela Myamza : « Au Cap, il nous arrive souvent de performer dans nos salles de répétition et de faire venir nos connaissances. Les danseurs souffrent encore du poids de l’histoire : le théâtre a toujours été reconnu mais pas la danse… En tant que danseuse indépendante, je n’ai pas le choix : je danse hors d’Afrique du Sud parfois deux ou trois mois d’affilée pour survivre. »
Car si la Biennale a été l’occasion de voir des pièces, elle aura aussi permis de mettre en lumière la situation de la scène contemporaine sud-africaine et ses enjeux futurs. « La danse contemporaine sud-africaine a crû de façon spectaculaire ces dernières années du point de vue de la création. Mais la grande question, c’est le manque de financement et de support des autorités pour les danseurs et les infrastructures », résume David April du Dance Forum. « Nous avons moins de six compagnies véritablement professionnelles à Johannesbourg, quatre au Cap et trois à Durban. La plupart se battent pour payer leurs artistes. Les danseurs s’exilent car en restant ici, ils ne travaillent que de façon sporadique. »
Le National Council of Art alloue quelque trois millions de rands par an à l’ensemble des acteurs du secteur. Selon David April, seules une ou deux compagnies en bénéficient dans tout le pays. L’effort du gouvernement porte surtout sur la construction de bonnes infrastructures (comme le Théâtre de Soweto), mais « cela ne sert à rien si on ne forme pas les gens », explique Sylvia Glasser, la directrice artistique de Moving into Dance. « La danse sud-africaine a une image de glamour, de milieu qui bénéficie de facilités. Nous avons de beaux endroits mais peu y ont accès. Nos étudiants n’ont pas les moyens de se payer la formation et, ensuite, ils ont peu de débouchés. »
Le manque de financement se fait sentir partout, même du côté du Dance Umbrella, le festival le plus connu de danse contemporaine, créé en 1989 et qui s’est imposé comme une véritable plate-forme d’échanges et de découverte. Il s’est ouvert dès le départ, et en plein apartheid, aux artistes noirs, leur permettant d’émerger. Mais depuis que la banque qui en était le principal sponsor depuis 1992 s’est retirée, l’avenir de la manifestation est plus que sombre.
« Je ne suis pas très optimiste pour le futur car le gouvernement ne s’intéresse pas aux arts », affirme Georgina Grahamstone, la directrice artistique du Dance Umbrella. « Je dis aux jeunes : vous devez être des activistes. J’en ai moi-même été une, je passe la main. Soyez activistes, sinon, vous ne serez pas écoutés. » Des activistes, la danse sud-africaine en connaît, comme PJ Sabbagha ou Boyzie Cekwana, qui se battent pour faire bouger les choses et sont d’une réelle audace sur scène. Ils l’ont prouvé une fois de plus lors de cette biennale.

Via Katlehong Dance – Nkululeko par danzine

///Article N° : 11081

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© Olivia Marsaud




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