De toutes mes forces, de Chad Chenouga

La vitalité des démunis

En sortie le 3 mai 2017 sur les écrans français, le nouveau film de Chad Chenouga émeut profondément. D’une impressionnante justesse, il met en scène autour de Yolande Moreau des acteurs non-professionnels débordant d’énergie.

« La seule fois où j’ai essayé de faire un film non autobiographique, le producteur a fait faillite ! », lance en riant Chad Chenouga. Son premier long métrage, film-thérapie sensible et poignant, 17 rue Bleue, retraçait son adolescence face à une mère ayant fui d’Algérie et entretenue par son patron et amant jusqu’à ce que celui-ci ne meure, la laissant en grand désarroi. (cf. critique n°38) Si De toutes mes forces reprend ce rapport à une mère en dérive, c’est une fiction inspirée par des ateliers d’improvisation avec des jeunes vivant en foyer, puis avec les acteurs pressentis pour le film. Le résultat est magnifique et l’émotion qu’il transmet tient sans doute à cet ancrage dans le réel évitant tout pathos. Yolande Moreau dans son rôle de Mme Cousin, directrice du foyer à la fois compréhensive, contestable et perfectible, apporte beaucoup de finesse à un scénario qui refuse le simplisme et l’emporte-pièce. Quant à Khaled Alouach dans le rôle du jeune Nassim, il donne à l’énergie du titre une fine interprétation.

Ad vitam

17 rue Bleue s’arrêtait à la mort de la mère. Elle léguait à son fils le soin d’assumer son incapacité à dépasser l’épreuve. C’est ce moment que reprend De toutes mes forces : surmonter sa culpabilité pour laisser parler sa colère et aller de l’avant. Nassim, lui qui joue les dandys pour dissimuler sa situation, est placé dans un foyer et cache à tout le monde son statut de « cas social » : sa petite-amie, les copains de son lycée huppé. Cette double-vie est invivable, alors même que Nassim est rattrapé par l’énergie des jeunes du foyer, alternative au monde doré des autres, malgré leurs intimes blessures et leurs castagnes : la danse hip-hop les fédère et les structure. Les thèmes électro-banjo de Thylacine, un compositeur de 24 ans, qui rythment le film autant qu’un montage et une mise en scène dynamiques, soutiennent leurs tentatives de sortir de la détermination de leur dossier social qui équivaut à un casier.

Submergé par les contradictions, Nassim explose, au point de rompre le contrat de niaque (titre d’une pièce de Chad Chenouga), un soutien scolaire mutuel, conclu avec Zawady (la très présente Jisca Kalvanda, qui jouait Rebecca la dealeuse dans Divines), laquelle cherche désespérément à rompre la destinée des déshérités. Le foyer, le rapport avec Mme Cousin, la confrontation avec ses milieux d’adoption sont autant de pierres d’un parcours initiatique qui va permettre à Nassim de conjurer ses démons et d’adresser à sa mère des vers bouleversants puis de regarder le spectateur en face. Ce regard caméra ne s’oublie pas. Plutôt que de privilégier le récit des parcours de chacun, Chad Chenouga se concentre sur la vitalité des jeunes, et livre ainsi, dans la lignée de 17 rue Bleue, un puissant réquisitoire contre tout ce qui bride la vie.

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