Didier Viode : « Vivre de son art, c’est un combat au quotidien »

Entretien de Christophe Cassiau-Haurie avec Didier Viode

Par MSN entre Maurice et Besançon, janvier 2009.
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Nombreux sont les bédéistes à jouer sur plusieurs tableaux artistiques à la fois. Le Béninois Didier Viode est de ceux-là. À la fois bédéiste, plasticien et graphiste, il touche à plusieurs formes artistiques avec une réelle volonté d’échapper à un quelconque catalogage. En 2008, son premier album (auto-édité), Étranger sans rendez-vous, traitait de la situation des immigrés en France. Il se distinguait par une atmosphère inquiétante et des plans qui ne permettent jamais de voir les visages de ses personnages. Dans ce cas précis, l’esthétique compte moins que la force du témoignage. Ovni dans la production actuelle des dessinateurs africains installés en Europe, cet album fait sensation.

Comment avez-vous pu développer votre attirance pour l’art et le dessin en particulier ?
De façon très banale, j’ai commencé l’apprentissage du dessin à l’école primaire, comme tous les enfants scolarisés ! Avec le temps j’ai commencé par être à l’aise avec mes outils à dessin. J’avais une facilité à dessiner, du coup c’est devenu ma première passion tout au long de mon école primaire qui s’est déroulée à Abidjan et de mon cycle secondaire qui s’est déroulé au Bénin. Dans mon entourage familial, à part mon père qui est dans l’artisanat, aucun autre membre de ma famille n’était proche de l’art. Lorsque j’ai obtenu mon Bac, j’ai dû m’inscrire au concours d’entrée de l’Ecole des Beaux-arts d’Abidjan, (l’INSAAC) (1), car, malheureusement il n’y a pas d’école d’art au Bénin. On se forme dans les ateliers d’artistes locaux, à l’étranger ou en autodidacte. Heureusement, il arrive que des auteurs BD européens organisent des stages aux CCF de Cotonou pour ceux qui sont sur place !
Quel regard portez-vous sur les études artistiques que vous avez suivies ?
A l’INSAAC, la première année artistique était très académique. Nature morte, chromatologie, anatomie, perspective… Mais une fois entré à l’école des Beaux-arts de Besançon en France, j’ai eu plus de liberté… J’ai été marqué par mon prof de dessin, pour lequel le dessin n’est qu’un trait accessible à tout le monde ! Mais si on doit parler en terme d’influence, l’enseignant que j’aurai rêvé avoir, c’est l’artiste allemand Joseph Beuys (2). Mais, il n’est plus de ce monde… Il avait une approche simple et minimale par rapport au questionnement dans l’art… Sur le plan de la BD, j’ai été influencé par plusieurs auteurs comme Comès avec son magnifique Silence, Reiser, Jano, Rabaté…
Quelles ont été vos premières expériences professionnelles dans la BD ?
J’ai commencé la bande dessinée en amateur au collège en m’inspirant de l’univers graphique de Blek le roc, Zembla, Tex willer, Akim et compagnie… Avec le temps je me suis affiné dans une recherche de style, ce qui a donné lieu à la création de mon personnage que j’ai appelé Yao et dont on peut voir les aventures sur mon blog. En 2005 j’ai obtenu le prix  » Africa e Mediterraneo » avec une histoire construite autour de ce personnage dans Visa rejeté ! J’ai été révélé par ce prix dans le milieu de la BD en Europe, ce qui m’a permis par la suite de travailler avec la revue Internazionale basée à Rome et le Courrier ACP-UE à Bologne. Aujourd’hui je travaille pour le magazine Vu du Doubs à Besançon. À côté de tout ça, je travaille sur deux nouveaux albums BD et des projets d’expositions de peintures, car la BD n’est pas ma seule activité… Enfin, j’ai créé mon blog (3), histoire de m’ouvrir au monde entier, de montrer mon univers sur un coup de clic !
Quel a été jusqu’à présent votre parcours éditorial ?
En 2008 j’ai auto-édité mon premier album personnel en lavis noir et blanc Étranger sans rendez-vous inspiré par les émeutes de Côte d’Ivoire de 2004. J’ai fait un premier tirage de 500 exemplaires, sachant que je peux réimprimer à la demande et j’en ai écoulé plus de la moitié pour le moment. On peut se la procurer au prix de 10 € via mon blog, dans des librairies de Besançon ou quand je suis invité à faire des séances de dédicaces dans des festivals de BD.
A titre d’exemple, sur les deux jours du festival d’Audincourt en octobre, j’ai vendu une vingtaine d’exemplaires. Mais j’ai aussi beaucoup discuté avec les visiteurs, c’était très enrichissant. Cela me satisfait pour l’instant et me permet de faire mon trou, peu à peu. Mon travail Visa rejeté figurait dans l’album collectif Africa comic 2005-2006 édité par Africa e mediterraneo. J’ai démarré une exposition d’art contemporain le 13 Janvier au Théâtre de Vesoul, et j’ai participé pour la première fois à une vente aux enchères à Lyon au mois de janvier.
Comment définiriez-vous votre travail ?
Je suis plasticien, graphiste, mais aussi vidéaste, je m’inspire de la société, des médias et de mon expérience pour créer (4). Je colle sur ses toiles des objets de récupération tels que des vieux journaux, des sacs de blé, des toiles de jute, des cartons, et différentes matières que je recouvre de peinture ou de pigments. J’ai fabriqué un drapeau symbolique « France-Ivoire » pour condamner les émeutes de novembre 2004 entre soldats du contingent français et manifestants ivoiriens. Par ce drapeau j’ai voulu dénoncer la mauvaise politique de la Françafrique et le néocolonialisme.
Vous développez des techniques très particulières, vous êtes l’un des rares bédéistes à avoir un style non figuratif…
J’évolue avec plusieurs styles car cette diversité me plaît davantage. Ce choix reste personnel sachant qu’il y a des artistes qui se plaisent dans une seule technique. J’adapte mon style graphique aux sujets traités, par exemple avec la BD  » Visa rejeté » j’ai travaillé dans un style humoristique en couleur pour dédramatiser le regard qu’on porte sur l’immigration. Les dessins se veulent drôles. Quant à « Étranger sans rendez-vous« , on est dans un style minimaliste (tâche, lavis encre de chine). Le personnage principal s’efface comme une fumée qui se dissipe dans le ciel. Il y a un parti pris de sobriété dans le choix des dessins. J’essaie de laisser la liberté aux lecteurs de se faire leurs propres dessins dans la tête d’où la légèreté dans mes traits. Je suis allé directement à l’essentiel sans m’arrêter sur les détails ou les canevas de la BD traditionnelle. En résumé, je suis Africain mais je ne fais pas de la BD africaine, je fais simplement de la BD comme n’importe qui.
Vous êtes installé en France depuis 1999, quels ont été vos premiers constats en arrivant ?
Je suis assez habitué à changer de pays puisque je suis d’origine béninoise, né en Côte d’Ivoire et que j’ai fait la navette entre ces deux pays toute ma jeunesse. Sinon, j’ai été surpris en arrivant en France de voir tous ces espaces verts (bois, champs, paysages) ce qu’on ne voit jamais à la télé africaine, on ne nous montre que Paris et sa belle Tour Eiffel alors que la France est grande… J’ai trouvé qu’il y a un brassage humain important dans les grandes villes françaises sauf que le bonjour dans les rues n’était pas monnaie courante ! Sur le plan professionnel j’ai compris que vivre de son art même en France n’est pas chose facile, c’est un combat au quotidien. Le monde de l’art contemporain comme de la bande dessinée est un monde de réseau. Quand on ne fait parti d’aucun réseau c’est la galère assurée…
Le fait de vivre en France a-t-il eu un impact sur vos sources d’inspiration ?
Difficile à dire. Il est clair qu’aujourd’hui, les débats sur l’immigration vont continuer à me questionner sur les dangers du voyage clandestin. Je compte peindre sur une série de toiles sans châssis des ombres filiformes de marcheurs qui avancent tous dans la même direction. C’est ce que je vais appeler « Voyage vers l’illusion ». Quel que soit notre statut ou nos origines nous marchons tous vers un but !

(1) Institut National Supérieur de l’Art et de l’Action Culturelle.
(2) Figure mythique de l’art des années soixante-dix, Joseph Beuys (1921-1986), dont la personnalité reste controversée, est considéré tantôt comme l’artiste « prophète » le plus important de la seconde moitié de ce siècle, tantôt au contraire comme un mystificateur.
(3)[ http://viode.free.fr/index.html]
(4) Par son coté touche à tout déjà abordé en introduction, Didier Viode reste un créateur à part dans le milieu des bédéistes africains d’Europe. Seul le Congolais Andrazzi Mbala, à la fois peintre, graphiste et bédéiste peut lui être comparé (Les voleurs de morts et La suprématie des démons chez Mabiki).
Depuis janvier 2009 :
Depuis cet entretien, Didier Viode a publié dans le N°0 de la revue algérienne El bendir et a participé au collectif La BD conte l’Afrique. Il continue à peindre et à exposer et travaille sur un album individuel mettant en scène son héros, Yao, qui devrait sortir chez L‘harmattan en 2011.///Article N° : 10231

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