L’Europe dans les yeux des Africains : l’exemple des auteurs de BD d’Afrique francophone

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Tout au long du siècle d’histoire de la présence de bande dessinée en Afrique, les Européens ont souvent été décrits par les différents auteurs de BD du continent. Cependant, étudier l’image des Européens dans la bande dessinée francophone réalisée par des Africains est un exercice difficile, du fait des conditions de sa production et de la difficulté que l’on a à définir le sujet abordé.

Dans quelle condition fait-on de la bande dessinée quand on est africain ?
Les auteurs de bande dessinée sont confrontés au même problème que l’ensemble des auteurs du continent : l’absence quasi complète de marché et d’éditeurs. De fait, l’édition de BD est souvent liée au soutien des organismes de coopération qu’ils soient nationaux (Belgique, France, etc.) multilatéraux (Union européenne, OIF, Unicef, etc.) ou à des maisons d’édition d’obédience religieuse (la plus connue étant Saint-Paul). Les auteurs vivent donc souvent de BD et d’illustrations de commande. La vision qu’ont les auteurs de certains thèmes est donc orientée car très encadrée par ses conditions même de production : critiquer l’église revient à se couper d’éventuels employeurs, s’en prendre trop ouvertement aux rapports Afrique – Occident peut risquer de se voir priver de contrats à l’avenir (même si le mythe de la liste noire dans les ambassades relève souvent plus du fantasme qu’autre chose)… Ce genre de sujet est plus souvent destiné à la caricature ou au dessin de presse, activités que la majorité des bédéistes exerce en parallèle.
De quelle BD parle-t-on ?
Le terme même de bande dessinée africaine prête d’ailleurs à confusion. Car, que peut-on qualifier de bande dessinée africaine ? La bande dessinée faite exclusivement par des Africains ? Et que fait-on lorsque l’un des auteurs est européen ? qu’il soit scénariste, dessinateur ou même coloriste ? Cette production doit-elle être le fruit d’artistes de couleur ? Dans ce cas doit-on exclure la production des Sud-Africains et Namibiens blancs, pourtant fort productifs (en particulier le groupe Bitterkomix originaire du Cap, mis en lumière lors du festival d’Angoulême 2009) ? Qu’en est-il de l’édition d’auteurs africains en Europe chez des éditeurs occidentaux ? En particulier lorsque l’auteur devient un simple illustrateur chargé de mettre en image les histoires des autres, sans que ses origines géographiques ne soient prises en compte ? L’auteur de ces lignes a cependant choisi de traiter de l’ensemble du corpus où un auteur (scénariste ou dessinateur) apparaît. En sachant cependant que la comparaison entre ces différentes productions doit également tenir compte de la façon dont celles-ci ont émergé.
Afrique ? Quelle Afrique ?
La bande dessinée n’est pas répartie équitablement sur l’ensemble du continent. Du côté de la sphère francophone, les trois pays phares sont l’Algérie, Madagascar et, surtout, la RDC (ex-Zaïre). Suivent ensuite le Cameroun (où la presse jeunesse se porte mieux qu’ailleurs) et la Cote d’ivoire (en particulier grâce au très populaire journal de BD Gbich). Cette étude abordera donc majoritairement le travail d’auteurs originaires de ces cinq pays-là du fait, tout simplement, d’une disparité de corpus assez importante entre ceux-ci et les autres.
La colonisation : un regard plus détaché
L’époque coloniale est l’un des thèmes de prédilection des auteurs africains. C’est particulièrement le cas avec la conquête de l’Afrique par les armées coloniales, à la fin du XVIIIe siècle.
En Afrique de l’Ouest, La Fin héroïque de Babemba, roi du Sikasso (1), publiée en 1980, retrace une histoire célèbre de l’époque coloniale : le 1er mai 1898, le roi du Kénédougou (aujourd’hui au Mali), Babemba Traoré, assiégé depuis 15 jours dans sa capitale entourée du Tata, cette fantastique muraille longue de 9 km et haute de 6 mètres, par l’armée coloniale française préféra se suicider avec son épouse plutôt que de se rendre.
Ce jour-là, nous racontent les historiens « le tabalé retentit plus fort que d’habitude et Sikasso résista au son et rythme du tam-tam et du balafon, des chants et des danses (2) ». Cet album fait suite à un légendaire récital Babemba roi de Sikasso joué par le Kéné-star en 1970 à la 1re biennale artistique et culturelle du Mali. Le scénario alterne reconstitution historique et geste légendaire (« Noble et vaillant, Babemba, à la tête de son peuple, donna le plus bel exemple de sacrifice et de courage. Plutôt la mort que la honte. »). L’ouvrage se terminant par un hommage appuyé au roi Babemba : « Il avait su vivre et mourir dans l’honneur et la dignité ». À la même époque, sortit L’Homme du refus (3) d’Amadou Guèye Ngom et Seyni Diagne Diop, sur un épisode célèbre de la colonisation opposant à Thiès Diéry Dior Ndella à un officier français, le Capitaine Séta. Cet incident est resté sous le nom de La Geste de Jeeri Joor Ndeela. Toujours au Sénégal, en 1975, Thiermo Bâ adapte son ouvrage Lat Dior, le chemin de l’honneur (4) dans sa bande dessinée, Lat-Dior, biographie du roi du Cayor, l’un des plus grands résistants à l’avancée française au début de la colonisation, défait par le général Faidherbe en 1865 (5).
Ces trois bandes dessinées manifestent une volonté très claire de faire œuvre d’éducation vis-à-vis des générations futures, de mettre en valeur les actes de bravoure de leurs ancêtres, de donner une connotation positive à la résistance des guerriers et responsables politiques locaux de l’époque par rapport aux débuts de la colonisation. L’origine des auteurs n’y est pas pour rien, Cheikhou Oumar Diong (disparu en 1982) était enseignant, Thiermo Bâ, enseignant, a surtout écrit pour les enfants (6) et Amadou Guèye Ngom est un homme de lettre reconnu dans son pays depuis plus de trente ans. Leur choix de raconter une page d’histoire de leur pays en bande dessinée n’est donc pas neutre et relève d’une démarche pédagogique. Mais ils vont à l’encontre d’une idée reçue de l’époque : non, la conquête de l’Afrique ne s’est pas faite de façon pacifique, bien des peuples et des responsables politiques ont résisté… Non, l’Afrique n’a pas été partagée à Berlin en 1885 entre puissance européenne. Ce sont plutôt des zones d’influence et un droit d’expansion militaire qui y ont été attribués.
La Grande épopée du Tchad est un album collectif tchadien édité en 2005. Financé par Les Brasseries du Tchad, cet album regroupe le travail de trois dessinateurs locaux : Adji Moussa, le caricaturiste Samuel Daïna et Abou Abakar Issaka Sou qui assurent, chacun, une partie du déroulement de l’histoire. Le récit démarre avec la montée en puissance du négrier soudanais Rabah qui, à la fin du XIXe siècle, ravage le royaume du Kanem-Bornou s’imposant comme le dernier sultan de ce royaume. Ses exactions furent le prétexte pour le gouvernement français d’intervenir militairement en Afrique centrale en lançant trois expéditions depuis les côtes : la colonne Gentil depuis Brazzaville, la colonne Voulet-Chanoine, de sinistre mémoire, depuis le Sénégal (7) et enfin celle de Foureau-Lamy depuis Biskra en Algérie. L’album narre les faits historiques avec une certaine bienveillance pour l’action de la France, ce qui pourrait apparaître comme un contrepoids aux ouvrages précédents. Mais cet « angle de vue » est sans doute dû du soutien accordé par l’ambassade de France à la publication de cette œuvre. Cependant, le travail des dessinateurs se base sur une documentation historique solide et un sens poussé des détails.
Le Malgache Alban Ramiandrisoa-Ratsivalaka va encore plus loin dans son album (entièrement en malgache) Vato ambany riana. (Ed. Soimanga, 2005). Dans cet album, Ramiandrisoa raconte l’histoire de Madagascar depuis l’arrivée des Français à la fin du XIXe siècle. Batailles et combats y sont retracés minutieusement. L’auteur se penche également sur la révolte malgache de 1947 et les massacres réalisés par les troupes françaises qui s’ensuivirent. Longtemps occultés, ces événements sont d’ailleurs une partie essentielle de son album… La colonisation et ses fautes sont également la thématique centrale de l’album La Colonisation selon Sarko 1er (Cyr éditions, 2010) scénarisé par le Franco-Congolais Grégoire Koutekissa à partir de souvenirs racontés par son père. En mettant en parallèle tout au long de l’histoire le fameux discours de Dakar de Nicolas Sarkozy en juillet 2007, l’auteur raconte comment son père a vécu le regroupement des hameaux et villages, les impôts, les humiliations et recrutements forcés.
Les fautes coloniales sont également présentes dans Les Refoulés du Katanga (Ed. Impala, 1994) des deux Congolais (RDC) Pie Tshibanda (scénario) et Joseph Nsenga (dessin). Ils y racontent la tragédie de l’expulsion des Kasaïens du Katanga au début des années quatre-vingt-dix en expliquant aussi les traces de la colonisation dans la région (exploitation des mines, importation de travailleurs des autres régions, etc..).
L’évangélisation : le missionnaire
La figure du missionnaire reste très difficile à étudier dans la production graphique actuelle venant du continent. La raison en est simple : les principaux éditeurs africains à proposer de la bande dessinée restent des éditeurs religieux. En effet, pendant longtemps, la seule production régulière sur le continent est d’ordre confessionnel. De 1974 à 1992, Saint-Paul Afrique a imprimé et publié une cinquantaine d’ouvrages en RDC. Entre 1979 et 1986, treize titres concernaient l’ancien testament (David l’invincible, Tobit le bonheur retrouvé, Esther, reine de Perse…) et un autre qui traitait des actes des apôtres. Ceux-ci étaient dessinés par Mayo-Nke et Sima Lukombo. De 1979 à 1992, neuf biographies de témoins (Annuarite, Le cardinal Lavigerie, Bakhita…) ont été réalisées par les deux dessinateurs précédant ainsi que Lépa Mabila Saye et Masioni Makamba. Ce dernier a aussi dessiné onze fascicules couleurs sur les évangiles, entre 1989 et 1992, avec le père Aldo Falconi au scénario. Saint-Paul Afrique a également édité les treize albums de la collection Contes et légendes de la tradition entre 1981 et 1987 avec les mêmes dessinateurs dans certains cas (Lépa Mabila Saye : Sha Mazulu la femme au long nez, Mikombe et le démon ou Mami-Wata à Lodja.) ou de nouveaux (Targou, Kainda Kalenga : Le Pardon d’un croyant, Sambou Kondi : Disasi). Au milieu des années quatre-vingt, à Lubumbashi, les salésiens de Don Bosco publient également des œuvres retraçant la vie de Don bosco (4 titres) mais aussi celle de Dominique Savio ou d’autres titres comme Joseph Mukasa, lui le premier, Charles Lwanga, plus fort que le feu et Robert Naussi était un jeune pour tous les jeunes, certaines d’entre elles étant des BD. Tous ces albums ont été diffusés à travers l’Afrique et traduits dans des langues locales (swahili, lingala, malgache, tshiluba, kikongo, kinyarwanda…) et européennes (français, anglais, portugais…). À Madagascar, les éditions Saint-Paul locales ont également publié en malgache des albums en noir et blanc, réalisés par des artistes locaux. Cette influence est également très nette dans les revues, depuis les débuts de la BD sur le continent (L’Antilope en 1959 au Congo belge, Ibalita en 1965 à Madagascar) jusqu’à nos jours (on peut citer, par exemple, Renaître qui a publié en 2007-2008 le Congolais Thembo Kash).
Depuis quinze ans, les éditions Saint-Paul sont divisées entre Paulines et Mediaspaul. Elles continuent tout de même à publier des albums de BD. C’était en particulier le cas en 2009 avec un album comme Raphaël au Congo, paru chez Mediaspaul, également, album biographique qui revenait sur la personnalité de Tata Raphaël (le père de la Ketulle), l’une des personnalités européennes les plus intéressantes du Congo belge, créateur de bien des écoles ainsi que des associations et installations sportives. L’ouvrage a été édité sous la responsabilité de son neveu, Henri de la Ketulle, lui-même prêtre depuis plusieurs décennies dans le pays, à Kikwit.
Certains albums relèvent de la démarche individuelle. C’est le cas de Le Curé de Pyssaro, album togolais de Pyabélo Chaold (scénario) et Kouao Gogonata (dessins) publié en 1979 qui se moque gentiment d’un curé français en butte à la malice des habitants d’un petit village du pays. Dans ce cas-là, le naïf et la victime sont du côté de l’Européen complètement dépassé par les actions de ses paroissiens.
La satire est encore plus cruelle avec La Voiture, c’est l’aventure (1987), l’un des rares albums commerciaux du congolais Barly Baruti publié dans son pays (chez Afrique Édition). L’album met en scène brièvement le Padre Marcel, responsable de la mission catholique de Lokatu, à qui nos deux héros rendent visite et qui n’est intéressé que par l’argent.
Mais si ce prêtre est un personnage peu reluisant, l’ensemble de l’ouvrage n’épargne personne avec une certaine verve comique. Il ne s’agit donc pas d’une charge particulière contre l’église chrétienne « blanche » en particulier.
La coopération ou l’anti-modèle
Les coopérants ou leur alter ego, les agents du FMI et de la banque mondiale (mais aussi l’Union européenne, l’ONU) ont peu eu droit aux honneurs du 9e art africain.
Dans les années quatre-vingt, le Congolais Mongo Sisé a évoqué l’image du coopérant dans plusieurs albums de la série Bingo. Le premier était Bingo à Yama-Kara (1982) qui porte sur les coopératives agricoles dans la gestion de laquelle Bingo s’implique malgré l’opposition des jeunes du village. Il y fait la connaissance du sympathique André, jeune agronome belge qui est au Zaïre de l’époque pour aider les populations à tirer un meilleur profit de leurs cultures. Dans Bingo en Belgique ou l’interdépendance (1983), celui-ci est invité par André, l’agronome, déjà présent dans le premier tome, qui rentre chez lui après avoir travaillé deux ans à Yama-Kara. Dans cet ouvrage Sisé aborde les problèmes économiques et le déséquilibre des échanges entre le Nord et le Sud. Puis, dans Bingo au pays Mandio (1984) Sisé traite de la désertification dans un pays imaginaire d’Afrique où le bois indispensable pour le chauffage et la cuisine vient à manquer, malgré une campagne de reboisement menée par une équipe de scientifiques belges.
On l’aura compris, l’image des coopérants dans ces trois albums est, alors, assez positive. Ce n’est pas anormal puisque ceux-ci ont été soutenus par l’AGCD (Administration générale de la Coopération au développement), soit l’équivalent de la coopération technique belge de l’époque.
Mais cette série ne fut pas la seule à avoir été éditée avec le soutien des différents services de coopération.
Barly Baruti, premier auteur africain à avoir été publié en Europe dans les années quatre-vingt-dix, a commencé sa carrière en dessinant principalement des albums soutenus également par la coopération belge (le premier titre était Le Temps d’agir ! sur l’écologie, déjà…). D’autres suivront comme Le Village des ventrus (1983), soutenu par l’INADES, Aube nouvelle à Mobo (1984) financé par l’ambassade de Belgique, le cycle des Aventures de Lotika : L’Héritier (1991), Le Retour (1992) et L’Avenir aujourd’hui (1994), pris en charge par le PNUD et la FAO et Objectif terre (1994, AGCD). Tous ces ouvrages ne se montrent donc que peu critiques sur l’intervention occidentale dans le pays.
Celui qui se déchaîne le plus contre l’aide internationale reste le Sénégalais T.T. Fons (Alphonse Mendy). Son personnage fétiche est Goorgoorlou, Sénégalais moyen qui essaie de survivre au milieu des difficultés de la vie et qui n’a comme unique objectif que d’assurer la DQ (la dépense quotidienne). Malheureusement, l’environnement ne lui est pas toujours favorable, en particulier les mesures imposées par la banque mondiale et le FMI, et surtout la dévaluation du franc CFA en 1994. T.T. Fons fait de ses institutions son cœur de cible. L’avant-propos de chaque album est d’ailleurs très clair sur ce sujet.
Les titres sont également explicites. On peut citer par exemple La Fin du P.A.S (8), Goorgoorlou survivant de la dévaluation, Goorgoorlou et la dévaluation… Les fonctionnaires internationaux et autres experts n’y sont pas présentés sous leur meilleur jour. C’est en particulier le cas de James Wolfensohn, président à l’époque de la banque mondiale qu’il met en scène mangeant avec Goorgoorlou et qui finit par s’enfuir lorsque ce dernier lui montre son cadavre enterré à côté et lui explique : « Je suis mort ! La dévaluation m’a tué. Moi, je suis un fantôme« . Les Européens « communs » par contre, sont relativement protégés. T.T. Fons préfère s’attarder sur la différence culturelle entre les deux peuples mais sans pour autant porter de jugement (c’est le cas dans Goorgoorlou survivant de la dévaluation où Goorgoorlou prend comme « deuxième bureau » une touriste française de passage qui s’enfuira, victime de la jalousie de la première épouse).
Noir et Blanc, vivre ensemble en Afrique.
Le point d’orgue de la production congolaise de Barly Baruti fut Objectif terre ! (1994), un superbe plaidoyer écologique.
Dans cet album, l’image de l’Européen est positive. On peut même y voir une amitié entre jeunes gens (l’album porte le sous-titre : Sako et Yannick) dans Objectif terre ! ces derniers s’alliant pour sauver la planète… Mieux encore, Baruti les imagine allant ensemble à l’Athénée Mapendo, « école primaire et secondaire agréée » où les races se côtoient. Situation qui est, de nos jours, impossible à Kinshasa en dehors des écoles belges et françaises, écoles qui ne sont toutefois pas des symboles de mixité sociale.
Dans Au village de Mambou (1996), Kizito, Kabasele et Josyan imaginent une classe de découverte dans le village de Mitoba près de Kinshasa pour des enfants de l’école française. Si le projet rencontre quelques réticences de la part des parents d’élèves, si le corps enseignant expatrié n’est pas toujours présenté sous son meilleur jour, l’ensemble de l’album montre surtout l’ouverture d’esprit des enfants (majoritairement européens) et leur désir de découvrir la vie rurale du continent. Il est vrai que la scénariste était européenne (C. Josyan) et probablement professeur à l’école française.
Europe : miroir aux alouettes
Les années 2000 constituent un changement de décor pour une partie des auteurs africains de BD. En effet, une partie d’entre eux migre vers l’Europe.
C’est en particulier le cas des dessinateurs de RDC, durant l’année 2002 : Hallain Paluku, Pat Masioni, Fifi Mukuna, Al’Mata, Éric Salla, mais aussi de dessinateurs de Brazzaville (Willy Zekid, Bring de Bang), du Cameroun (Achille Nzoda, Simon Pierre Mbumbo…) ou de Madagascar (Didier Mada BD).
Cette situation a également une influence sur leur production. Le phénomène migratoire, jusque-là peu présent dans le 9e art du continent devient progressivement une thématique très prégnante. De nos jours, cette épreuve est un thème majeur chez les auteurs de BD. L’Europe et l’Européen ne sont plus perçus que comme une terre promise et l’image du policier et du douanier vient supplanter celui de l’explorateur, du coopérant, du missionnaire.
Dans Kamuke Sukali, histoire à suivre qu’Alain Kojélé (à la fois scénariste et dessinateur) fait paraître sur le site ananzie (9) durant l’année 2008, Kamuke est une jeune fille qui rêve de réaliser ce que toute jeune kinoise de son milieu rêve : émigrer à Paris, à n’importe quel prix, y compris en se servant de ses charmes. Aucun Européen dans cette histoire, mais sa transposition directe dans l’imaginaire kinois : le jeune africain venant de France, de Mbengué, comme disent les Camerounais. Kamuke arrivera à atteindre son but en se faisant embaucher comme danseuse pour un chanteur local dénommé Mopao qui lui prendra son passeport et la séquestrera. Elle finira par s’enfuir, à voler pour un réseau et sera attrapée par la police française. Même si toute l’histoire tourne autour de l’Europe et des moyens d’y arriver puis d’y vivre, nul héros occidental dans cette histoire où les quelques protagonistes « blancs » ne font que de la figuration (policiers, conducteurs de bus, etc.). Y compris et surtout, quand la scène se déroule à Paris, comme c’est le cas dans les dix dernières planches.
Quelques années plus tôt en 2004, Kojélé avait déjà abordé cette thématique avec Le Garçon qui revenait du Nord, sur un scénario de Dan Bomboko, aux éditions kinoises Elondja (coll. Les aventures de Mamisha). La différence fondamentale avec Kamuke Sukali tenait cependant au fait que le fameux garçon « qui revenait du Nord » était un pur affabulateur qui se servait de cette étiquette pour avoir du succès auprès des filles. Ce type de personnage n’est pas nouveau dans la BD congolaise puisque l’un des plus grands dessinateurs « de la rue » du pays, Lepa Mabila Saye, avait rendu populaire durant près de vingt ans l’image de Djo ef, « le parisien », dans la revue junioR. En 2007, dans l’album collectif Là-bas… Na poto… Didier Kawende avait également raconté dans les six pages de Le Retour d’un frimeur les aventures d’un « Belgicain », en réalité trafiquant de drogues.
Mais les auteurs de BD ne font pas que dénoncer ce miroir aux alouettes que constitue l’exil pour les Africains.
Ils se penchent également sur les obstacles administratifs et humiliations diverses que leur font subir les différents services de l’ambassade du pays désiré. L’Europe est dans ce cas le territoire où « l’on n’arrive jamais ». C’est par exemple le cas du Béninois Didier Viodé avec Visa rejeté (Africa comics, 2006) ou du Camerounais Daniel Séverin Ngassu Demande de visa (Africa comics, 2008). Dans Pénitence, Hissa Nsoli et Patrick de Meermans remettent en cause l’attitude de l’Europe et font de l’Afrique un continent-prison d’où l’on ne s’échappe pas et où la seule possibilité de parler avec un occidental se fait à travers une petite lucarne (10).
La vie pour les immigrés clandestins sur place est également décrite sans concession. C’est le cas avec le scénariste d’origine camerounaise Christophe Ngalle Edimo qui dans ses œuvres aborde régulièrement le sujet de l’immigration. Le Secret du manguier ou la Jeunesse volée (2008), édité par le mouvement du nid (dessins de l’Ivoirien Faustin Titi, couleur du Malgache Didier Randriamanantena), traite des pièges de la prostitution pour les jeunes immigrées obligées « de payer » leur passage en Europe par ce moyen. Cet aspect est également abordé dans Les Clandestins de la mer, œuvre des deux Congolais (RDC) Tchibemba et Pie Tshibanda dans lesquels ceux-ci abordent la traite des jeunes filles migrantes qui tombent dans le filet de rabatteurs peu scrupuleux et terminent sur les trottoirs des capitales européennes. Albert Tshisuaka dépeint dans Mémoire d’un sans-papiers (histoire courte dans Afro-bulles N° 3 – 2005) la difficulté de vivre des demandeurs d’asile et en particulier le risque des expulsions lorsque le statut est refusé. C’est l’un des thèmes de prédilection de la série d’anthologie des Africa comics (quatre ouvrages depuis 2002). On peut citer le cas du Malien Lassana Fofana qui fait un parallèle cruel dans Réalité (Africa comics 2006) avec le sacrifice des anciens tirailleurs sénégalais, souvent aïeuls des jeunes gens qui sont reconduits à la frontière. Le congolais Raymond Papy Aganzé Tchigoho traite également des reconduites en traitant en concomitance le sort de deux groupes de migrants : l’un arrêté par la police congolaise à Matadi et l’autre à l’arrivée en Europe (Prison ou mort – Africa comics 2006). Dans les deux cas, le sort est le même… L’Ivoirien Titi Faustin évoque pour sa part la marche et le combat des sans-papiers à Paris dans un magnifique parallèle entre la préparation d’un guerrier zoulou qui part au combat et les préparatifs d’une marche pour la régularisation des clandestins (Le Réveil – Africa comics 2003, scénario de Michel Conversin).
Les Clandestins de la mer évoque également la difficulté du « passage », de ses périls et de la mort qui attend certains migrants lors du franchissement du détroit de Gibraltar. Ce thème est le sujet central du superbe Une éternité à Tanger du scénariste camerounais Eyoum Ngangué et du dessinateur ivoirien Faustin Titi (Lai-momo – 2004). Dans la ville de Tanger, Gawa, un jeune africain attend un improbable départ vers l’Europe. Il se souvient des souffrances qu’il a dû affronter pour arriver jusque-là. L’album décrit aussi l’ambiance trouble des rues de Tanger et le rêve déchu d’une vie « ailleurs ». La mort, les humiliations sont également abordés dans la série des Africa comics que ce soit les brutalités de la police marocaine et la cruauté des passeurs pour les Ivoiriens Bertin Amanvi et Fidèle Kofi (Le Voile des illusions – Africa comics 2008), la noyade pour le Sénégalais Lamine Diem (Lendemain noir – Africa comics 2008) ou la mort sur la route pour le Camerounais Piazzo Detcheuk (11) (Confini – Africa comics 2008). Un autre Camerounais, Daniel Séverin Ngassu, évoque le désert du Sahara et ses épreuves (Entre la vie et la mort – Africa comics 2006). Le Congolais (RDC) Valéry Badika Nzila évoque lui aussi les difficultés de la traversée du désert et de la mer dans Si la mer Méditerranée pouvait parler (Africa comics 2006). Mais pour certains auteurs, l’échec du départ vers l’Europe est plutôt une bonne chose. Pour le Camerounais Paul Assako Assako (Le Voyage – Africa comics 2008) qui transpose cette épreuve dans la migration des poissons qui, après « avoir été mangés par des requins, repoussés par des pieuvres policières » à l’entrée du grand nord se rendent compte, de retour chez eux, que leur territoire d’origine n’est pas si mal en comparaison. Même démarche pour son compatriote Piazzo Detcheuk qui narre les aventures d’un groupe de jeunes souhaitant émigrer et qui, suite à leur échec, décide de croire en leur pays et de réussir chez eux. En 2010, l’éditeur marocain Nouiga sort un album collectif qui raconte également l’aventure de l’émigration pour les Africains qu’ils soient subsaharien ou d’Afrique du nord. Les douze nouvelles de La Traversée, dans l’enfer du h’rig s’inspirent notamment de témoignages et de moments de vies rapportés. Soit par des relations familiales, soit même directement puisque 2 des 18 auteurs ont vécu eux-mêmes cette aventure : le Congolais Gildas Gamy et l’Ivoirien Sékou Camara, migrants installés depuis au Maroc. La Traversée est en soi un condensé de tous les messages que véhicule la BD d’Afrique sur l’émigration : difficulté de vivre, danger sur la Méditerranée, escroquerie des passeurs, humiliation, précarité sur place. Fruit d’une commande de la Croix-Rouge de Belgique sur le sujet, Là-bas… Na poto (RDC – 2006) s’était également penché sur l’impasse de l’immigration clandestine. Que ce soit pour évoquer les mariages arrangés (Fifi Mukuna – Maleka), les tentatives de passage qui ont échoué (Au péril de leur vie – Hissa Nsoli), les reconduites à la frontière (Souviens toi Mamisa – Djemba Djeis) les fraudes au passeport (Faux départ – Albert Luba), les échecs (Dick Esalé – roulé-boulé) pour une seule réussite (Pat Masioni qui dans Carnet d’exil raconte sa propre histoire). La morale quasi-générale des histoires se résume à une phrase : on est mieux chez soi !
Enfin, L’Île aux oiseaux (Lai-Momo – 2006) de Patrick de Meersman et Hissa Nsoli (RDC) part d’un fait-divers tragique : le sort tragique en 1999 de ces deux jeunes Guinéens, morts de froid dans le train d’atterrissage d’un avion et de la lettre poignante qu’ils avaient laissés : Fodé et Yaguine. Partant de ce texte, les auteurs imaginent un monde idéal où les Européens accueilleraient les Africains dans leurs pays pour les former afin qu’ils repartent mieux armés chez eux.
Mais certains auteurs abordent directement les échecs de « l’émigration réussie » : en effet, même quand l’individu a réussi à passer, celle-ci n’est pas forcément vécue comme une réussite. C’est le cas de Jason Kibiswa (RDC) dans Priez pour moi (Africa comics 2008) où toute la famille se met à rêver de l’argent que ne manquera pas d’envoyer le fils prodigue dans une lettre qu’ils attendent le 15 du mois. Chacun fait ses démarches auprès de commerçants avant de réaliser en ouvrant la lettre que leur garçon demande… de l’aide. Les illusions et les malentendus sont également visibles dans Retour triomphal où l’Ivoirien Akpa Denis Agnera traite de la volonté de trois jeunes du village de se « saper » pour accueillir « l’Italien » sans être ridicule, celui-ci étant forcément très bien habillé car revenant du pays de la mode. Endimanchés, ils seront surpris de voir leur ami arriver habillé en costume traditionnel… Bring de Bang (Congo-Brazzaville), pour sa part, évoque le retour d’un immigré comme un éternel recommencement : sur une planche on voit un homme dans son village rêvant de la capitale, puis rêvant de Paris puis rêvant de New York et enfin rêvant d’un retour à son village où il rentre vieilli et fatigué. Mais l’œuvre qui analyse le mieux le malaise provoqué par l’émigration reste Malamine, un Africain à Paris (Les Enfants rouges – 2009) des Camerounais Simon Pierre Mbumbo et Christophe Ngalle Edimo. Malamine, un peu plus de 30 ans, est docteur en économie. Mais il n’a pas réussi à obtenir la reconnaissance liée à ce type de diplôme, contrairement à des copains de promo africains qui eux, ont réussi. Malamine professe le retour au pays des « cerveaux » africains, mais il se trouve que le gouvernement de son pays n’a manifestement pas besoin de ses services. À défaut de s’imposer dans son pays, celui-ci aimerait bien, comme ses copains, monnayer sa valeur intellectuelle en France. Il met ses espoirs dans un projet de publication d’un livre d’économie. Mais l’éditeur (africain) avec qui il est en contact attend manifestement autre chose de lui. Malamine est donc obligé de se contenter de son emploi de brancardier dans un hôpital parisien. Il supporte très mal cette situation et l’exprime, d’où des tensions à son travail, où seule Germaine, l’infirmière française, semble le comprendre et le supporter. Mais il ne saurait être question pour Malamine, théoricien de l’autarcie économique africaine, de tomber amoureux d’une « femme blanche ». Le seul endroit où Malamine se sent à l’aise, est le « cercle » dont il est le « commandant » (référence à la colonisation française en Afrique). Ce cercle, espace de parole composé d’amis africains peu lettrés, est centré sur le couple Maurice – Diane. C’est là où Malamine se sent reconnu à sa juste valeur. Mais le cercle ne lui est d’aucune utilité pour évoluer professionnellement et financièrement. Il s’en suit une frustration qui finit par influer sur ses réflexions, ses envies, ses espoirs et sur ses fréquentations. La pression, d’ordre économique ou familial, est, en effet, extrêmement forte. Le temps passe : près de dix ans que Malamine végète. C’est dans ces moments de doute qu’il rencontre un personnage qui se fait appeler L’Osagefyo (le Rédempteur, en ashanti, langue du Ghana). Cet homme, entouré d’un groupe uni et décidé, a pour but de redonner sa dignité à L’hommeNoir. Il voit en Malamine un savant qui pourra être utile à la « cause » le moment venu. Notre héros se trouve ainsi réconforté et confirmé quand à la réalité de sa valeur, si peu reconnue par les Autres (les Blancs). Deux événements viennent brusquement bouleverser l’espace apaisé du « cercle » : d’une part Maurice, seul véritable ami de Malamine, abandonne Diane, sa copine, qui, sans papiers, va se réfugier chez Malamine qui ne sait que faire d’elle et d’autre part les agissements du jeune Traoré dont le comportement bizarre fait craindre qu’il ne soit le serial killer qui terrorise Paris. Héros – presque antihéros – intéressant, parce que devenu intolérant, Malamine concentre les frustrations d’un immigré ignoré par son pays d’accueil.
Le Retour au pays d’Alphonse Madiba dit Daudet (L’harmattan – 2010) du même Christophe Ngalle Edimo (scénario – Cameroun) et Al’Mata (dessin – RDC) ne se penche pas tant sur l’Europe que sur le retour du héros en Afrique. Alphonse Madiba dit « Daudet » a passé treize ans en Europe. Faute de diplômes universitaires et d’argent, il ne se résout pas à rentrer au pays. Il survit grâce aux copains qui ont un peu pitié de lui, et des petites arnaques. Jusqu’au jour où un arrêté d’expulsion arrive au foyer de travailleurs immigrés où il squatte. Il n’a plus le choix, il doit rentrer au pays. Madiba dit « Daudet » va alors emprunter une dernière fois de l’argent à un ami, lui voler un costume et une paire de chaussures neuves, et se faire fabriquer de faux diplômes. De retour en Balaphonie (son pays), Alphonse fait courir le bruit que s’il a tant traîné en Europe « c’est parce qu’il faisait les plus longues et les plus difficiles études ». Mais Alphonse aime tellement son pays qu’il a refusé les offres d’emploi des plus grandes entreprises françaises : il va d’abord se reposer un peu chez ses parents, avant de chercher un poste de ministre ou de directeur, pour aider à sortir le pays chéri du sous-développement. Sa façon de parler et son beau costume en font le héros du quartier. Le chef de quartier réunit un jour les familles du quartier afin qu’elles présentent leurs plus jolies filles à Alphonse : « Car un élément aussi brillant doit rester avec nous, pour le grand bénéfice du quartier », pense le chef. Alphonse voit donc toutes les jolies filles du quartier défiler chez lui, et il se sert sans rien promettre. Les parents du quartier ne se plaignent pas, ils grondent au contraire leurs filles, incapables de plaire au génial Alphonse Madiba. Mais cette période faste a une fin. La mère d’Alphonse s’impatiente, et les voisins s’interrogent. Alors, avec le reste de son argent, Alphonse prend un taxi pour la capitale où il se rend dans un ministère dirigé par Ekanga, un de ses anciens camarades de Paris. L’entretien est difficile, car Ekanga connaît bien le piètre niveau d’Alphonse, et reste intransigeant : s’il veut un poste qu’il fasse un dossier en bonne et due forme et qu’il se soumette à un test. Alphonse se rend dans d’autres ministères, essuyant autant d’échecs. Obligé de donner ses vêtements parisiens pour payer les nuits d’hôtel, le voilà rapidement mendiant et dans l’incapacité de retourner à la ville de ses parents. Ekanga, qui quittait son ministère en soirée, l’aperçoit et trouve une solution : les anciens d’une petite ville de province ont voté un budget pour l’apprentissage du français aux jeunes. Alphonse, avec son seul livre (Les Aventures de Tartarin De Tarascon, d’Alphonse Daudet), va désormais jouer à merveille son rôle d’instituteur, tout en restant un indécrottable beau parleur. Mais Daudet est nostalgique de Paris. Et le temps passant, sa vie simple et banale d’instituteur de petite ville de la brousse lui déplaît souverainement. Alphonse Madiba va s’appuyer sur l’influence du brutal et corrompu commissaire Langana Maurice pour lui fournir un faux passeport, une fausse nationalité, et une entrée à l’ambassade de France. Et Alphonse obtient son visa ! Mais au moment de prendre l’avion, Alphonse Madiba apprend que la France a rompu les relations diplomatiques avec son « faux » pays. Il retourne alors en brousse, rêvant toujours de construire un prochain projet de retour en France… Roman graphique sur un rêveur impénitent préférant vivre sa vie plutôt que de la regarder en face, Le Retour au pays d’Alphonse Madiba est aussi le miroir d’une réalité très africaine : comment avouer son échec quand tout un clan, toute une famille a placé ses espoirs en vous ?
Un constat frappe immédiatement les esprits à la lecture de toutes ses œuvres : si elles parlent toutes des relations entre l’Europe et l’Afrique, les Européens y sont très peu présents, voire inexistants à quelques exceptions près (Les Clandestins à la mer où les personnages secondaires – positifs comme négatifs – sont tous blancs). Ce sont, au mieux, des personnages secondaires (Malamine), des ombres (policiers, employés derrière un guichet…) ou au pire, ils n’apparaissent pas du tout. Cette quête de l’Europe reste des histoires africaines. Ce constat est encore plus visible dans Ils sont partis chercher de la glace (L’harmattan – 2010) des frères Anani (Togo). Au XVIIIe siècle, Africavi, jeune prince Ewé d’un petit village d’Afrique occidentale, est le fils du roi Africato fasciné par la culture européenne. Lors d’une période de sécheresse, Africato demande à un commerçant du nom de Souza d’apporter de la fraîcheur à son village. Une expédition est alors organisée pour « l’occident » afin de ramener un fameux produit aux effets refroidissant : la glace. Africavi y est associé sur ordre de son père : « Va mon fils, et reviens-moi civilisé !«  Cette quête conduit nos amis à travers bien des périples : rencontre avec des esclavagistes, tempête en mer, contact avec un peuple aux mœurs étranges, etc. Après de multiples aventures, nos héros ne réussissent qu’à ramener un tout petit bout de glaçon du Kilimandjaro au palais du roi… Récit d’aventures burlesques, Ils sont partis chercher de la glace… se veut également le témoin du choc des cultures que fut la rencontre entre l’Occident et l’Afrique. En opposition à son père, complètement persuadé de la supériorité de l’Occident, le jeune Africavi préconise de garder son identité. Et pourtant, pas un seul protagoniste de l’histoire n’est « Blanc », l’occident restant juste un but à atteindre durant toute l’histoire, sorte de toison d’or à la sauce africaine. Ce petit bijou d’humour illustre bien l’ensemble des œuvres sur l’immigration : l’Europe y est un mythe, à la fois terre promise quand on en rêve et terre de désillusions quand on y est.
De ce fait, les auteurs traitent peu de rencontres entre Occidentaux et Africains à l’occasion de cette migration « volontaire ». Tout juste peut-on noter dans la série des Africa comics, les quatre planches humoristiques du Malgache Élisé Ranarivelo sur la découverte de l’homosexualité affichée par certains occidentaux au su et vu de tous : Pourquoi lit-on dans le métro ? (Africa comics 2002).
Certains albums ont comme thème central les relations entre Africains et Occidentaux, en soulignant en particulier les différences culturelles.
Les deux tomes de La vie de Pahé (Bitam puis Panam) sont probablement ceux qui abordent le mieux cette relation. Autobiographie graphique de l’auteur, le Gabonais Pahé, La Vie de Pahé fourmille d’anecdotes cocasses sur les années soixante-dix en France (la mère Denis, Garcimore, le club Dorothée, etc.…) mais également toutes les différences culturelles entre la France et son pays d’origine : on ne joue pas avec les animaux dans le parc avec un lance-pierres, ne pas faire de bruit… La série est d’autant plus intéressante par le fait qu’elle évoque dans un premier temps les efforts d’une première acclimatation en France suivie d’une nouvelle épreuve culturelle du fait du retour de Pahé au Gabon où il est considéré comme un « Blanc » par ses camarades puis, dix ans après un nouveau séjour, du jeune adulte qu’il est devenu.
Ces allers-retours géographiques et culturels sont émaillés de tendresse, d’autodérision, d’humour et de piques bien senties à l’égard des uns et des autres. Pas de jugement de valeur, juste une forme de bilan amusé de nos différences. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que l’autre série de Pahé soit Dipoula, un petit garçon albinos, encore une histoire de blanc et de noir.
La scénariste Marguerite Abouet traite également de la migration dans les tomes V et VI de la série Aya de Yopougon où le jeune coiffeur Innocent se rend à Paris et se confronte à la dure réalité locale. Sa naïveté, sa bonne humeur et son absence totale de préjugés le feront se confronter à bien des situations délicates (nous sommes à la fin des années soixante-dix). Il en viendra même à découvrir son homosexualité, totalement refoulé dans son Abidjan d’origine. Si Innocent est en butte à certaines réactions racistes, l’album et ceux qui suivront (tome V et VI) se penchent plus sur les différences culturelles entre Européens et Innocent le (parfois) bien nommé.
Bien plus tôt, le Congolais Mongo Sisé avait baladé plusieurs de ses héros en Europe. C’était en particulier le cas de Bingo, sorte de Tintin en version africaine avec Bingo en Belgique, publié au tout début des années quatre-vingt. L’album ne se penche pas particulièrement sur la vie des immigrés en Europe ni ne prend de réelles positions idéologiques. Il s’agit surtout d’un album d’aventures où le jeune bingo se heurte à des trafiquants.
Cependant, les situations de Pahé, Abouet et Sisé sont particulières puisqu’ils ont tous émigré en Europe avant l’instauration des visas qui ont eu lieu à la fin des années quatre-vingt (le fameux visa Pasqua qui a tout changé). Les histoires qu’ils traitent se situent également dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Ce constat est encore plus vrai avec l’adaptation BD de L’Odyssée de Mongou (Éd. Les rapides – 2007) le roman le plus connu de l’écrivain centrafricain Pierre Sammy Mackfoy par son compatriote Didier Kassaï. Comme le roman, tout l’album traite de l’impact de l’arrivée des Occidentaux dans un village de Centrafrique. Mongou, ce chef Bandia voit les Européens, hommes d’armes et d’Église, arriver pour la première fois dans son village et en changer le destin, puis aide au recrutement des Tirailleurs et découvre la France… Une histoire collective et personnelle simplement « montrée », sans que des jugements de valeur interviennent. « L’odyssée » du héros, Mongou, qui se déplace en Afrique et en Europe, est influencée par les contacts incessants avec le monde européen. Après les premières rencontres, Mongou commence à collaborer avec les Occidentaux, persuadé que tout ce qu’ils proposent est bien pour son peuple. Impressionné par l’approche des Européens, par leurs méthodes de travail, par leur compréhension de l’avenir et par le pouvoir que leur confère la connaissance de l’écriture, Mongou s’avère être un protagoniste zélé de la transformation « proposée » par l’occident à l’Afrique. Il ne se plie pas par contrainte à la volonté des Européens, il est bel et bien persuadé des bienfaits de la civilisation occidentale. En ce sens, il s’agit bien d’une collaboration « positive ». De même, lors de son séjour en France, Mongou se confronte aux différences culturelles, mais le racisme ou toute forme de moquerie à son égard ne sont jamais évoqués. Un album intéressant sur la vision de l’Europe par les Africains dans la première moitié du XXe siècle.
Colonisation, évangélisation, vie commune, immigration, tous ces thèmes ont donc été régulièrement abordés dans le 9e art d’Afrique. Mais comme on peut le constater, peu de révélations, de protestations énergiques et ou satire au vitriol. Cela peut étonner de la part d’auteurs souvent très engagés dans leur activité de caricaturiste. Il s’agit sans doute tout simplement du reflet d’un milieu (la BD) qui ne s’est pas encore dégagé d’une certaine forme de néocolonialisme occidental. En ce sens, la BD d’Afrique est encore la fille de la BD franco-belge. Sans doute pour arriver à une réelle émancipation, lui faudra-t-il tuer le père… Un jour, peut-être ?

1. Publié aux NEA du Sénégal, scénario de Diong Cheikhou Oumar, illustrations de Alpha Diallo?
2. Daba Balla Keita in [http://w3.culture.gov.ml/article.php3?id_article=1889]
3. L’Homme du refus la résistance héroïque de Diéry Dior Ndella: Sénégal, 1978 – de Amadou Guèye Ngom et Seyni Diagne Diop (ill.) NEA Dakar
4. Lat-Dior, le chemin de l’honneur, drame historique en huit tableaux, Dakar, Imp. Diop, 1970, 100p.
5. Bâ, Thierno, Lat-Dior (BD en couleurs) : d’après la biographie établie par Thierno Bâ dans Le Chemin de l’honneur, Dakar, Nouvelles Éditions Africaines, 1975, 32p., ISBN 2-7236-0090-4
6. La Chanson de Kobis, Syros (Coll. Les uns et les autres), 2004. Réédition d’un premier ouvrage paru aux NEAS en 1994.
7. Un album canadien raconte superbement cette sanglante expédition : Le Roi noir n’est pas noir de Pierre Alban Delannoy et Frédéric Logez, Brûle maison, 2001.
8. Le plan d’ajustement structurel
9. [http://www.ananzie.fr/Les-Aventures-de-Kamuke-Sukali]
10. On peut rapprocher cette image du dessin L’Europe à tout prix de Alain Kojelé, prix RFI-Reporter sans frontières 2005.
11. Celui-ci raconte une expérience vécue, dans une sorte de quasi-reportage de 4 pages.
Erstein, le 20 août 2011///Article N° : 10969

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