La bande dessinée au Mali

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Le Mali, pays sahélien de quatorze millions d’habitants n’a pas une grande tradition en matière d’édition. Durant longtemps, la seule maison d’édition du pays était un éditeur public, créé dans les années 1960 avec des capitaux de l’Etat : EDIM (EDitions Imprimerie du Mali). Cest seulement en 1988 que des éditeurs privés arriveront sur le marché.

 Le premier éditeur était Jamana : émanation de la coopérative culturelle multimédia du même nom, créée en cette année 1988 par le futur Président de la République, Alpha Oumar Konaré. Il sera suivi par la suite par Donniya (en 1996) dont le premier titre est un dictionnaire français-bambara puis par Le Figuier (en 1997), créé par l’écrivain Moussa Konaté. Celui-ci explique les raisons de son engagement dans un entretien datant de 1999 : « Il y avait d’abord le fait que mes propres livres étaient tous édités en France et introuvables en Afrique. Ou alors quand ils y arrivaient, c’était à des prix hors de portée, des livres vendus à 80 FF dans un pays où le SMIC est à 200 FF… Un autre point, aussi en liaison avec ma propre vie, c’est que j’ai lu assez tôt dans mon enfance : j’ai ce souci de faire lire les enfants. Nous avons donc démarré avec la littérature de jeunesse qui forme toujours environ 80 % de notre production. On a commencé avec des traductions et des adaptations de textes oraux traditionnels et maintenant nous allons publier des ouvrages de fiction destinés à la jeunesse. Ce qui est spécifique chez nous, c’est que tous les textes sont publiés en langue d’origine et en français, dans deux livres différents. C’est vrai que ça coûte cher, d’autant plus que nous avons opté pour une édition de qualité. Tout est en quadrichromie. Mais il y avait une demande, et ça nous a permis de tourner. Nous avons aussi eu une subvention d’une ONG canadienne. Mais elle concernait uniquement les frais d’imprimerie qui consistent en 25-30 % du coût du livre. Au début, c’était de la folie. Il n’y a pas de structures pour l’édition. On n’a pas de maquettistes formés ; les imprimeurs faisaient des journaux mais pas de livres ; les dessinateurs ont un talent brut ou alors ne sont pas du tout formés pour illustrer des ouvrages de jeunesse. Pour le papier, il n’y avait que le papier classique de 80 grammes. Il a fallu se battre, mais maintenant les choses se mettent un peu en place. Ceci dit, l’édition reste difficile. Il nous arrive parfois de faire le devis d’un ouvrage et à la veille de l’impression, le prix du papier augmente de 50 %… »

Aujourd’hui, le pays abrite une vingtaine d’éditeurs, toutes spécialités confondues, auxquels on peut ajouter une maison d’édition située à Paris : Cauris éditions, fondé par Kadiatou Konaré. Malheureusement, la plupart des titres sont tirés à un maximum de mille exemplaires et compte, pour l’essentiel de leurs ventes, sur les achats quelque peu démagogiques des différentes institutions de coopération. Si Le Figuier fut le premier à éditer des bandes dessinées et des livres pour la jeunesse (Sitan la petite imprudente, adaptation sahélienne du petit chaperon rouge, La Longue marche des animaux assoiffés écrit par l’écrivain Ousmane Diarra…), l’éditeur Donniya[1], né en 1996, sortait incontestablement du lot. Doté de leur propre imprimerie (Imprim Color), Donniya avait un studio de création, un studio graphique en PAO. Directrice, avec son mari, Svetlana Amegankpoé est une dessinatrice de talent qui a illustré plusieurs de leurs publications dont la plupart des ouvrages pour la jeunesse, présents au catalogue : La Petite souris qui a perdu son enfant, Monsieur déchéance,  Voyage en taxi-brousse, etc. Mais Donniya, qui n’est plus réellement active depuis quelques années, n’a jamais édité de bandes dessinées.

La place de la BD dans l’édition malienne

Cependant, cette multiplication d’éditeur qui touche le pays depuis vingt ans a eu évidemment un impact indirect sur le développement du 9ème art national et lui a permis de prendre une certaine ampleur. L’histoire du 9e art malien reste d’ailleurs très emblématique de ce qui se passe dans l’ensemble des pays d’Afrique. En effet, si la naissance d’un mouvement de promotion en faveur de cet art se situe dans les années 2000, les premières traces remontent à quelques décennies. Et comme souvent en Afrique, le démarrage de la bande dessinée malienne ne peut se démarquer de celui de l’illustration et de la caricature. Tout commence en 1978, avec la sortie de la première revue africaine de bande dessinée dans une langue véhiculaire africaine, le bambara : Koteba kura. Cette revue, qui ne connut que deux numéros, était dessinée par Yacouba Diarra (Kays) et Boubacar Doumbia, ce dernier étudiant à l’INA, et était une initiative du linguiste Gerard Galtier.

Par la suite, l’année 1983 voit le lancement de Podium, supplément sportif du seul journal autorisé de l’époque : L’Essor. Le lecteur pouvait y découvrir les aventures de Bouba, mini-série BD dessinée par l’illustrateur Sidi Sow. Celui-ci, aujourd’hui disparu, s’était déjà fait remarquer en illustrant la revue Soundjata, lorsqu’il était étudiant à l’Institut National des Arts (INA).

La fin des années 1970 correspond à une timide ouverture politique de la part du président-général Moussa Traoré qui arrive à attirer certains intellectuels comme Alpha Oumar Konaré. Celui-ci devient ministre de la Culture en 1978 avant de démissionner de son poste deux années plus tard. En 1983, il lance le trimestriel Jamana, revue culturelle de la coopérative du même nom. On y trouve toujours Sidi Sow mais aussi Kays qui y dessinait en particulier des caricatures et des petits strips. C’est le début d’une carrière dans le milieu pour celui-ci puisqu’il illustrait auparavant essentiellement des brochures et des livres scolaires.

Dans le même temps, la Coopérative Jamana lance Grin-Grin, un magazine d’information pour les jeunes, abondamment illustré. Presque tous les dessinateurs de l’époque passent par ce magazine qui va vite devenir une référence dans le jeune lectorat du pays. Presque tous les dessinateurs de l’époque sont passés par ce magazine lu par un grand nombre de jeunes. Une pépinière commence à se constituer. Sidi Sow, Yacouba Diarra, (Kays), Modibo Samakou Keita (MOK[2]), Bakoro Doumbia, Dellesi Traoré, Nouhoum Traoré, Modibo Sidibé, Aly Zoromé, Emmanuel Bakary Dao illustrent des articles ou dessinent quelques cases de BD. Les premières séries de la BD malienne sont lancées et font connaître certains dessinateurs auprès du jeune public.

C’est le cas de Kays qui dessine la série  Saro  de 1990 à 1998, mais aussi  L’Aigle noir, de 1988 jusqu’en 1998. Il y lance aussi  Les Trois amis  (n°27 à 30 puis dans les numéros qui suivront le N°75),  Karatou le truand  (24 et 25),  Les Curieux (N°41 à 52)…

Aly Zoromé, qui deviendra un auteur prolifique par la suite, y commence sa carrière avec  Omarou le gourmand. Mahamane Imrane Coulibaly dessinera la série Toto du n°25 au n°34, plus d’autres aventures comme La Symphonie des amoureux. Enfin, Banouh (Nouhoum Madani Traoré) débute avec Youba  avant de se consacrer à l’illustration et à la production de planches diverses.Malgré quelques interruptions, Grin-Grin est toujours diffusé à 1000 exemplaires mais le journal n’abrite plus de séries régulières de BD même si Kays y produit encore des séries de temps à autres, comme ce fut le cas en 2011 avec Les aventures de Nassou.

Entre temps, le pays verra la création du premier journal satirique : Le Scorpion (avec les deux anciens de Grin-Grin que sont Modibo Samakou Keita alias MOK et Dellesi Traoré) en 1991, année du renversement de Moussa Traoré par un coup d’état militaire et l’instauration de la démocratie. Le succès de Grin-Grin donnera des idées aux dessinateurs qui en composaient l’équipe.

Durant les années 1993-1994, Kays participe comme secrétaire général au magazine de BD Donko (qui signifie la connaissance en bambara), « édition bimensuelle des illustrateurs de l’IMA[3] ». D’autres dessinateurs y participeront comme Modibo Sidibé, Aly Zoromé, Nouhoum Madani Traoré. Mais cette revue ne dépassera pas le N°00. A la même époque (en décembre 1993), Mok lance Janjo bimensuel dont il voulait faire un outil de promotion de la BD Malienne, mais celui-ci n’aura qu’un seul numéro. De 1990 à 1997, avec l’arrivée de la démocratie dans le pays, la caricature apparaît dans la presse nationale et la presse satirique fait son apparition.

C’est le cas en particulier de La Cigale muselée mais aussi Le Vendu, Le Hérisson, Sud Info, Le Zénith, l’Aurore dont les caricatures étaient faites par Emmanuel Dao (qui lancera son propre journal satirique : La Cravache, en 1996), Modibo Samakou Keïta (MOK) et Mahamane Imrane Coulibaly. En 1997, à la fin de son premier mandat, le président de la république éditera même un recueil de caricatures intitulé « Le Miroir satirique ».

Des revues aux albums de BD

En 1997, les éditions Le Figuier, créé par l’écrivain Moussa Konaté, sort  Comment le lièvre sauva les chèvres de Yacouba Diarra (Kays). Cette adaptation d’un conte animalier devient le premier album BD du pays. Il sera suivi, en 2001, par La Revanche du chasseur du même auteur, chez le même éditeur. Cet ouvrage en couleur s’appuyait sur un conte mêlant personnages humains et animaux. Le grand chasseur Fagnouma-Blen offre un morceau de viande aux vautours au terme de chacune de ses chasses. Un jour, pour tester la gratitude des rapaces, il s’allonge sur le sol et fait le mort. Le lièvre, son complice, annonce la nouvelle aux autres animaux et notamment à la hyène et aux vautours. S’ensuit un jeu de ruse où chacun se méfie de son voisin tout en essayant de le piéger.

Ces deux productions furent l’occasion, pour Kays, de s’échapper de Grin-Grin et de produire deux albums de trente-six pages. Cette même année voit la création de l’hebdomadaire Le Canard déchaîné. Le premier caricaturiste fut d’abord le très populaire Mamadou Diarra (Mad) qui sera remplacé par la suite par Kays avant de revenir dans le journal par la suite après le retrait de ce dernier. Depuis quelques années, Mad y anime dans chaque numéro, Canardages, un strip de quelques planches où il commente l’actualité politique ou sociale.

Tiré à deux mille exemplaires, Le Canard déchaîné publiera également chaque année une à deux compilations de ses meilleures caricatures.

2002 voit l’association amiénoise « On a marché sur la bulle » organiser, en partenariat avec le CCF de Bamako, un atelier encadré par Barly Baruti et Nicolas Dumontheuil et auquel participent Massiré Tounkara (né en 1979), Julien Batandéo (né en 1979) d’origine togolaise, et Papa Nambala Diawara (né en 1953). Suite à ce stage, les auteurs décident de s’unir et de créer l’atelier BDB (Bande des dessinateurs de Bamako (le nom était une trouvaille de Barly Baruti).

À la fin du stage, Batandéo, Nambala Diawara et Tounkara sont choisis parmi les six participants au 8ème rendez vous BD d’Amiens.

Entre février et fin mai 2002, à l’atelier BDB sis au CCF, les trois auteurs planchent sur une histoire courte appelée « Horizon Amiens », histoire qui anticipait sur le voyage des trois auteurs qui n’étaient jamais venus en Picardie. Les planches de cette petite histoire seront tirées en grand format et exposées au festival dans le cadre d’une exposition sur la BD malienne intitulée « Mali : les cases de la BD Africaine ». Par la suite, pendant les dix jours qui précèdent le festival, les trois auteurs participent à un deuxième stage de dix jours sur les techniques de coloriage, stage animé par Jean Denis Pendanx (Labyrinthes, Les Corruptibles, Abdalahi …).

Ces stages inauguraient une série de plusieurs autres auxquels participeront les dessinateurs maliens, en particulier trois stages encadrés par Alain Brezault à l’occasion des différentes éditions du festival Étonnants voyageurs, mais aussi un atelier commun fait avec l’association L’Afrique dessinée (Saint Ouen – France) en 2006.
Cette participation au festival d’Amiens marquera les trois auteurs. Pour la première fois, dans un salon français de BD, des auteurs Maliens participent, font des interventions dans des collèges et lycées ainsi que des séances de dédicaces.

Cette même année verra deux membres rejoindre l’association. Le premier est Aly Zoromé (caricaturiste au quotidien L’Essor et illustrateur pour enfants). Bien que connu des autres, celui-ci n’avait pas participé au stage pour la simple raison qu’il était au même moment dans un atelier d’illustration avec Kays, Mahamane Imrane Coulibaly, Maïga et d’autres dessinateurs ; atelier animé par l’auteur Congolais Dominique Mwankumi.

Le second est Georges Foli rencontré lors du festival Étonnants Voyageurs. Leur collaboration interviendra quelques mois plus tard. À partir de 2003, Georges Foli s’occupera de tout ce qui est organisation et administration du groupe de dessinateurs.

Lors de l’édition 2003 du festival de BD d’Amiens, Julien Batandéo, Massiré Tounkara et Papa Nambala Diawara exposent une affiche sur la cathédrale notre dame d’Amiens, commandé par l’association «On a marché sur la bulle » et la ville d’Amiens.

Cette année constitue le véritable démarrage pour toute l’équipe. Ils créent l’association Esquisse et lancent un fanzine en noir et blanc : Ébullition. Celui-ci comptera deux numéros avec la participation des auteurs congolais, Cyprien Sambu Kondi, et français Gabriel Muguet qui vivaient à l’époque dans le pays.

En parallèle, Julien Batandéo auto édite un premier album de trente pages, Tchécoroba, entièrement en noir et blanc et couverture souple. Tchécoroba présentait une succession de gags en une planche, centrée sur la vie de famille et les difficultés comiques d’un homme à rester fidèle à son épouse.

Cette même année, Balani’s, une boîte d’événementiel et de production de groupes de rap fondée par Lassana Igo Diarra, décide de se lancer dans l’édition d’ouvrages pour la jeunesse et de bandes dessinées.
Sa première production est un conte pour enfant accompagné d’une cassette audio (Les Jumeaux à la recherche de leur père), un texte d’Ousmane Diarra dessiné par Massiré Tounkara. Le premier tome, qui sort en 2003, rencontrera un certain succès. Il sera suivi, en 2005, par un deuxième tome. Le duo rééditera l’expérience en 2006 avec La Princesse capricieuse, chez le même éditeur.

Peu à peu, l’association se structure et étend ses activités. Entre 2005 et 2009, Esquisse organise trois éditions du salon de la BD de Bamako qui rencontre un vrai succès. Puis, en 2008, l’association Esquisse devient le Centre de la bande dessinée de Bamako et quitte le CCF où elle était installée depuis quelques années, pour s’installer dans un local qu’elle loue dans un quartier périphérique de Bamako. En parallèle à la bande dessinée, les différents artistes du Centre de la bande dessinée produisent des supports pédagogiques et didactiques, des posters, des livrets de santé ce qui leur permet d’avoir une source de revenus supplémentaires.

En effet, à l’image de ce qui se passe dans la plupart des pays africains, la plupart des auteurs ont tous un travail à côté qui leur permet de subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille. Il est vrai que la bande dessinée ne rapporte guère de revenus réguliers aux artistes, du fait de publications aléatoires et – on l’a vu – d’une faible présence de planches de BD dans les quotidiens et hebdomadaires généralistes et satiriques du pays.

Progressivement, le Centre de la bande dessinée de Bamako cesse ses activités, faute de combattants, ceux-ci cessant de se réunir tout au long de l’année 2012.

Le nombre d’auteurs extérieurs au Centre de la bande dessinée qui se sont fait connaître sont d’ailleurs rares, la seule exception étant Aly Zoromé qui se fait régulièrement remarquer par une production régulière et, au final abondante.

C’est le cas en 2008, année où les éditions Edis sortent, grâce à un soutien public, une série de trois albums sur la fraude dans le milieu scolaire : Le Prix de la fraude dessiné par Aly Zoromé. Le premier album traite de la triche aux examens, le deuxième aborde les pratiques maraboutiques et le troisième, la prostitution à l’école (ce que l’on appelle les notes sexuellement transmissibles). Edis sortira deux autres BD du même dessinateur : Tomon, le village – cimetière, scénarisé par Samba Niaré, enseignant de formation, qui traite d’un village ravagé par le sida et A l’abandon, sur les enfants scolarisés mais livrés à eux-mêmes au sein de leur famille[4].

La même année, Balani’s lance une série intitulée Issa et Wassa avec des dessins de Massiré Tounkara sur un scénario de Mahamadou Traoré de Seydou, originaire de Seydou. Orientée sur la protection de la nature, la série édite en même temps les deux premiers tomes : Le Forestier du Baoulé (2008) et Woroni du Bafing (2008). Les deux jeunes héros que sont Issa et Wassa vivent des aventures qui mettent en exergue les beautés naturelles du pays. Chacun des neuf parcs animaliers maliens aurait dû faire l’objet d’un album, mais la série se limitera à trois tomes. Le dernier, Selingué, prévu en début d’année 2011 n’a jamais été édité.

Cette initiative fait des émules puisqu’au début de 2010, sont créés les éditions Tombouctou, nouvelle maison dirigée par Aïda Diallo et Ibrahima Aya, auteurs engagés en faveur de la lecture des jeunes. Leur premier titre est tiré d’une collection de bandes dessinées documentaires qui prévoit la découverte de diverses régions du Mali, à travers les voyages des jumeaux Awa et Adama. Il s’agit d’Awa et Adama à Wadakédji, dessiné par l’infatigable Aly Zoromé. Wadakédji est le nom d’une association de communes des cercles de Yanfolila, Kati et Bougouni au centre du pays. Chaque étape du voyage des enfants est l’occasion d’une découverte des particularités de la région et aussi l’occasion d’aborder des thèmes plus généraux comme l’importance de l’état civil du droit de vote ou la culture du karité… La série devait faire appel à plusieurs auteurs : Julien Batandéo pour le deuxième et Tounkara pour le troisième, le centre de BD de Bamako devant coordonner l’ensemble pour ce qui était de la réalisation des dessins. Mais l’ensemble des trois tomes de la série sera finalement dessiné par Aly Zoromé.

La fin d’année 2010 a vu la sortie du Mali de Madi, l’un des tous premiers albums BD du continent à raconter l’histoire d’un pays d’Afrique. Dessiné par Massiré Tounkara, scénarisé par le jeune français Sébastien Lalande, cet ouvrage revient sur les cinquante années d’indépendance du pays. Le Mali de Madi a été édité par la maison Princes du Sahel (EPS), éditeur généraliste local qui faisait une première incursion dans ce domaine. Très didactique, l’album retrace le parcours de Madi, reporter de 1960 à 2010, et entraîne les lecteurs à la découverte du Mali moderne : grandes périodes et acteurs politiques, développement économique et mise en place des principales infrastructures, avènement de la démocratie, grands hommes qui font ou ont fait le rayonnement du pays, mais aussi évènements culturels internationaux, exploits sportifs et évolutions sociales. Malgré un terrible drame personnel qui l’oppose à son frère, Madi, véritable passeur de mémoire, consacre sa vie à transmettre l’histoire contemporaine de son pays.

Kèlèkoté, en temps de troubles politiques

Jusqu’en 2011, le 9ème art malien a donc connu une progression notable. Le nombre de productions était en hausse constante et le milieu faisait de plus en plus parler de lui. Les raisons tenaient essentiellement à l’installation de la démocratie dans le pays en 1992, ce qui a entraîné une grande liberté de la presse et, on l’a vu, un développement de l’édition. C’est également le résultat d’une forte présence dans le pays d’ONG, d’associations et autres organismes de développement, ce qui permettait à certains éditeurs astucieux de recevoir du soutien lorsqu’ils abordent certains sujets comme l’écologie, la nature, le SIDA….

Malheureusement, le coup d’état de 2012, suivi par les troubles importants que connaît le pays dans le nord met un coup d’arrêt à la production locale. A ce jour, les séries Issa et Wassa ou Awa et Adama n’ont pas eu de suites. Seules quelques BD didactiques financées par des institutions internationales ont vu le jour. Ce fut le cas avec A ka nyi ! A man nyi !, ouvrage sur l’environnement dessiné par Julien Batandéo (sur un scénario de Célia d’Almeida) réalisé par les éditions Prince du sahel pour le ministère de l’environnement, avec le soutien du PNUD en 2014.

Dans ce climat morose, la sortie de la revue satirique Kèlèkotè[5], en décembre 2013, apparait comme une source d’espoir pour le milieu des dessinateurs. Ce bimensuel, tout en couleurs, présente plusieurs séries de strips non signés reproduites d’un numéro à l’autre : Kacou la belle-mère, Fatou wèrè wèrè, Yssouf et Sididié, Malho, Affaire Ba

Puis en 2014, le Centre de la bande dessinée de Bamako coordonne la première revue BD en couleur du pays, 100% BD citoyenne, financée par la coopération Suisse au Mali avec des histoires de Mad (Mamadou Diarra), Massiré Tounkara, Julien Batandéo et Augustin Koné. Mais comme les précédentes tentatives, 100% BD citoyenne, dont le contenu avait une connotation très didactique, ne connaîtra qu’un seul numéro.

Enfin, le mois d’avril 2016 verra la première exposition sur la bande dessinée malienne à la galerie Médina (Bamako), à l’occasion de la 6ème édition de Kalan Kadi, le festival de littérature de jeunesse de Bamako. L’affiche avait été dessinée par Massiré Tounkara.

Quelle visibilité internationale ?

Dans un milieu du 9ème art africain, pour lequel, à l’image du milieu littéraire, il est nécessaire d’acquérir une certaine visibilité internationale afin d’atteindre une meilleure légitimité intérieure, les auteurs maliens font exception à cet axiome. Centrés sur leur pays, ils ne cherchent guère à se faire remarquer à l’extérieur. Si en 2006, deux auteurs maliens, lauréats du concours Africa & mediterraneo, ont été publiés dans le collectif  Africa Comics 2005 – 2006 à savoir Montar Fofana (avec les cinq planches de Yagaré Bouré, la mauvaise épouse) et  Lassana Fofana (avec Réalité – quatre planches), ces deux auteurs sont totalement inconnus au Mali et représentent une exception.

En effet, seul Massiré Tounkara, est visible à l’étranger. Il a tout d’abord dessiné une planche intitulée « Droit d’asile » dans le collectif  L’Illustration universelle des droits de l’homme (2006 – Glénat) ainsi qu’une histoire courte (Vie de m…  sur un scénario de Fatimata Wagué) dans le recueil algérien La Bande Dessinée conte l’Afrique (Éditions Dalimen) sorti à l’occasion du festival panafricain d’Alger, en 2009. En 2013, il participe au collectif Sommets d’Afrique publié chez L’harmattan BD et dans lequel il dessine le « chapitre cinq, « Monts Hombori », mis en images par le très dynamique dessinateur malien Massiré Tounkara qui traite, en dix planches, l’histoire d’une ascension très délicate et dangereuse : un escaladeur européen souhaite grimper à mains nues au sommet du Tondo, situé dans le prolongement de la falaise de Bandiagara, dans la région de Mopti. Il rêve d’effectuer cet exploit le long d’un à-pic qui fut, selon la tradition orale, déjà escaladé à une époque lointaine par des ancêtres. La légende dit qu’ils trouvèrent là-haut un arbre sacré portant toutes les feuilles des arbres de la terre. Malgré l’interdiction ordonnée par le chef du village le plus proche de ce massif rocheux, le Blanc refuse d’écouter ses sages conseils… Le récit est bien traduit en images rigoureuses, dans le style graphique caractéristique dont Massiré Tounkara fait preuve depuis plusieurs années, avec son art accompli pour dessiner les paysages et l’architecture que les hommes ont su y intégrer pour mieux se fondre dans ce décor intemporel…[6] »

Un autre moyen de se faire connaître en dehors des frontières physique du pays reste le net. C’est le cas depuis le 15 mai 2017 de Kays qui dessine sur le site « série dessinée »[7] les aventures de La famille aux mille mensonges sur un scénario d’un couple franco-malien.

Le bilan peut paraître mince. Il démontre surtout qu’il est possible de faire carrière loin des yeux de l’Europe.

Pourtant, celui-ci s’intéresse au Mali. La preuve en est la sortie en 2009 de  La Compagnie des cochons par Arnaud Floc’h, auteur français vivant une partie de l’année à Bamako, et qui y situe l’intrigue (policière) de cette dernière oeuvre. Dix ans après  Mali mélo, carnet de voyage auquel avait participé Patrick Cothias et Régis Loisel, grands noms du 9ème art français, on peut également citer les deux tomes de Abdalahi qui retrace le parcours de René Caillé dans son long et pénible voyage qui le conduisit à Tombouctou (Jean Denis Pendanx et Christophe Dabich), ainsi que Les Deux princes de Serge Saint Michel et Bernard Dufossé (auteurs de Kouakou), BD qui raconte l’histoire de Soni Ali ber, grand empereur Songhaï. Enfin, en 2011, est sorti dans la collection Géo BD, Le crochet à nuages de Marko et Béka qui se déroule en pleine sécheresse en pays dogon.

Le cas malien reste assez unique du fait de son histoire récente et le petit nombre d’artistes concernés. Ces deux conditions réunies rendent possible l’étude des conditions de son éclosion et de son développement. De façon plus générale, la BD malienne est la démonstration que la volonté et la cohésion d’un groupe sont des atouts indispensables pour faire naître un art dans un milieu défavorisé. Vivre au Mali, l’un des pays les plus pauvres du continent, n’a donc pas empêché certains auteurs de faire carrière et de publier.
On s’en doutait, mais cela se confirme : il y a une vie en dehors de l’occident….

 

[1] http://www.editionsdonniya.com/
[2] MOK est décédé le 23 juin 2016.
[3] IMA : Association malienne des illustrateurs.
[4] Tomon existe également en version bamanankan et senara (Kataha). A l’abandon est sorti en version tamasheq, songhay (I funadi), fulfude (Yoppaabe) et bamanankan (Kelennabila).
[5] Cf. http://www.kelekote.com/
[6] Alain Brezault in Richesse et variétés de la BD africaine : http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=11468
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