Papa Barly entre les deux Matonge

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Entre Bruxelles et Kinshasa, entre la Belgique et le Congo Démocratique, Barly Baruti agite les milieux de la bande dessinée. Un moment seul représentant de la BD africaine en Europe, il veut désormais développer cette forme d’expression dans son pays d’origine, après avoir gagné le respect de sa terre d’accueil.

A 18 heures, la nuit est tombée brusquement sur Kinshasa, comme un rideau noir sur une scène de théâtre mouvementée. Assis devant l’immeuble d’une amie, Barly Baruti discute en lingala avec Arsène, 7 ans. Régulièrement, on vient lui présenter un voisin qui l’aborde toujours de la même façon : « Bonjour Papa Barly ». Désormais, Barly Baruti, 41 ans, vit près de Bruxelles. Cette fois, il est à Kinshasa pour participer au troisième Salon africain de la bande dessinée et de la lecture pour la jeunesse. Déjà, en juillet dernier, il était venu animer avec Warnaut le stage de formation pour les dessinateurs du cru et des bédéistes d’autres pays africains. Déjà, l’an passé, il avait participé à la deuxième édition du salon. Déjà, en 1991, il avait lancé à Kin, alors capitale du Zaïre, le premier salon sur la BD en Afrique, avec ses amis de l’ACRIA (Atelier de création, recherche et initiation à l’art). Que s’est-il passé entre les deux premiers salons ? La guerre. Cette guerre qui n’en finit pas en République Démocratique du Congo.
De Kis à Kin
Un trait réaliste, des mises en couleur soignées sur des scénarios de qualité : Barly Baruti joue depuis près de dix ans dans la cour des grands, en Europe. Avec la séries « Eva K. » (3 tomes) et les aventures de Mandrill (3 tomes parus), il se positionne, avec son compère scénariste Franck Giroud, comme une valeur sûre de la BD franco-belge. Avant ces séries publiées chez de grands éditeurs français, Barly a réalisé de nombreux albums à Kinshasa, comme Papa Wemba, ou La voiture, c’est l’aventure, dans des styles graphiques aussi différents que surprenants.
C’est que dans sa famille d’artistes (son père et sa sœur sont peintres), le jeune Barly s’intéresse très tôt à la bande dessinée : il est littéralement accroc à Jerry Spring. Encore à l’école, il dessine sa première BD (un western, bien sûr), et commence à exposer dans sa ville natale, Kisangani. Il gagne en 1983 un concours sur l’Africain vu par la BD occidentale : premier voyage en Europe, au festival d’Angoulême, où il fait la connaissance de Lob et d’Annie Goetzinger. Cette première sortie du pays sera rapidement suivie par des publications dans les magazines Kouakou et Calao, largement diffusés dans toute l’Afrique. Il s’installe à Kinshasa, où BD institutionnelle et peinture lui permettent de progresser dans son art.
L’électrochoc Moebius
En 1989, sa rencontre avec Jean Giraud– alias Moebius – va tout changer. Après avoir lu les albums de Barly, le grand maître reconnu internationalement lui lance : « Ta BD, elle est complètement nulle… Je ne t’aiderais pas en te disant autre chose. C’est pas que tu ne sais pas dessiner, mais tu ne vas pas plus loin, tu ne te forces pas… ». Ensemble, ils travaillent un scénario que Barly garde toujours dans un fond de tiroir avec l’idée d’en faire un album. Depuis cette « révélation moebiusienne », il dit travailler autrement : « Désormais, je bosse avec beaucoup de documentation, et je fais attention à soigner mes premier, deuxième, troisième plans, et même les plans que le lecteur ne voit pas« .
En 1992, il se trouvera de nombreux points communs avec le scénariste Franck Giroud : l’un et l’autre ont la même volonté de dire des choses importantes avec des bandes dessinées. Depuis 1993, il est installé dans une petite maison de brique rouge à Dilbeek, dans la banlieue bruxelloise (« au début, les gens sont très froids« ), mais il s’étonne grandement lorsqu’il doit représenter la BD belge aux Journées africaines de la bande dessinée de Libreville, lui qui a été l’objet de trois ordres d’expulsion de son actuel logement. Il élève seul son fils Barly, 15 ans, et ses deux filles, Gislaine, 19 ans, et Jenny, 11 ans : « J’aimerais bien me remarier maintenant, car là, je suis un peu SDF, Sans Demoiselle Fixe« .
D’un Matonge l’autre
Dans la quartier Matonge de Bruxelles (enclave congolaise au cœur de la capitale européenne), Barly est connu comme le loup blanc. Qu’il passe dire bonjour au bar l’Ekeseni (« c’est différent », en lingala), où s’arrête manger des mapapous (des ailes de poulets) à la terrasse d’un restaurant, tout le monde le salue. Et cette notoriété n’est rien à côté de sa célébrité dans le Matonge original, quartier festif et populaire au cœur de la Cité de Kinshasa. Là, il redevient Papa Barly, apprécié, écouté, et respecté, pour sa personnalité et son parcours hors du commun. Dans cette capitale culturelle qu’est Kinshasa, il lui suffit de poser le pied dans un concert pour que l’homme au micro salut Barly Baruti à la première occasion venue dans sa chanson. Et lui de commenter : « C’est par la bande dessinée que je me suis fait connaître ici, pas par la musique ». Car Kin exporte bien ses musiciens : Papa Wemba, un ami de Barly, sort tout droit de Matonge, alors que Kofi Olomidé a « grandi » à Bandal, autre quartier chaud de la Cité. Egalement musicien, Papa Barly a sorti un album et a lancé le festival « L’autre musique », mais la BD demeure son activité principale. Sa popularité auprès des Kinois vient également de « Caribou », une émission télévisée quotidienne qu’il a animé pendant trois ans en posant des questions à des invités avec des dessins.
Après avoir lancé l’ACRIA au début des années 90, Barly Baruti veut désormais prendre ses distances avec l’association pour que les jeunes dessinateurs kinois prennent leur destin en main. En revanche, il développe en ce moment un projet d’édition à Kinshasa avec deux jeunes auteurs du cru : Hallain Paluku et Al’Mata. La suite de La voiture, c’est l’aventure devrait commencer à paraître début 2001 à Kin, sous forme de fascicules de 12 pages et à un prix modique, pour trouver un public populaire. Car lorsqu’on lui oppose l’argument du manque d’argent dans ce pays en crise, Papa Barly s’enflamme : « Il faut arrêter de dire que la BD est un luxe. Les gens continuent de boire, de s’habiller à grands frais. Beaucoup boivent deux ou trois bières par jour : ils peuvent bien, une fois par mois, acheter une BD au même prix qu’une seule bière ! S’il faut que les gens mangent, ils doivent aussi savoir pourquoi ils n’ont pas assez à manger, il ne faut pas négliger l’information et l’éducation. La BD pourrait occuper la fonction d’un La Fontaine des temps modernes : quelque soit le sujet abordé, les gens lisent quand même. La BD peut jouer à la fois le rôle du griot et du fou du roi ». De Bruxelles, Papa Barly continue donc à soutenir la bande dessinée dans son pays, la RDC. Et en Europe, il défend la BD africaine en général, congolaise en particulier, pour ne plus jamais avoir à entendre cette phrase : « C’est pas mal, pour un Africain« . 

///Article N° : 1570

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