[Documentaire] »Décolonisations » : « Cette histoire de résistances est celle de la majorité »

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Avec la série documentaire en trois volets Décolonisations, les réalisateurs Karim Miské, Marc Ball et l’historien spécialiste du fait colonial Pierre Singaravélou, déploient une fresque de plusieurs siècles de résistances à l’oppression et à la conquête coloniale. Incarnée par des hommes et des femmes qui ne sont pas nécessairement des figures politiques déjà présentes dans les manuels scolaires, l’histoire de ces révoltes commence avec la colonisation et ne s’arrête pas aux indépendances. Des soulèvements ont lieu dans tous les territoires colonisés. Le documentaire s’attarde sur plusieurs d’entre eux en Inde, en Indochine, au Kenya, en Algérie et au Congo. Des échos retentissent dans les Caraïbes également. Une série nécessaire où il est question de la circulation de ces luttes et de ce qu’elles peuvent dire au monde aujourd’hui. Un livre le prolonge dont la sortie est prévue en mars. En attendant l’intégralité de la série est disponible en ligne sur Arte à partir du 31 janvier. La diffusion télévisée est prévue pour le 7 janvier et d’ores et déjà des projections sur TV5 monde et la RTS sont annoncées.  En avant-première elle est diffusée à Nouakchott le 29 janvier ainsi que le 2 janvier, organisée par Traversées Mauritanides et les studios Holpac.

Rencontre avec Marc Ball et Karim Miské, qui ont par ailleurs déjà travaillé ensemble sur les documentaires : Juifs et musulmans et  Tunisie les voix de la Révolution

Le documentaire en trois épisodes s’ouvre avec une voix off qui dit “ça commence quel jour la lutte ? […] Elle commence au premier jour de la colonisation”. Vous introduisez ainsi l’angle du propos : les décolonisations à partir des luttes de celles et ceux qui les ont menés d’Algérie en Inde, d’Indochine au Congo. Comment est née et s’est construite cette série ?  

Marc Ball : Adopter le point de vue des colonisés a déjà été fait en documentaire et en fiction. Mais ce qui n’a a priori pas été fait c’est de les mettre ensemble, du Vietnam, de l’Inde, du Kenya, de l’Algérie…. Et de montrer à quel point l’expérience de la résistance leur est commune. Il s’agit de renverser la perspective qui ne raconte cette histoire que du point de vue des conquérants. Cette histoire de résistances est celle de la majorité des acteurs. La colonisation c’est une minorité de personnes qui vont dominer des immenses territoires. Raconter la résistance, c’est aussi raconter comment cette domination s’est opérée.

Karim Miské : On ouvre sur les luttes parce que dans n’importe quel endroit du monde un peuple qui se fait envahir résiste d’abord. D’un point de vue narratif il fallait pour nous évidemment se placer du côté des protagonistes de cette histoire, celles et ceux qui luttent pour se libérer. Ici, en Europe, dans les anciennes puissances coloniales, je ne pense pas que raconter l’histoire de ce point de vue ait été encore fait. Cela a déjà été fait dans les pays anciennement colonisés au moment des indépendances. Pays par pays. Et nous avons utilisé, dans notre documentaire, des archives de films de fictions ou documentaires faits par les indiens, les vietnamiens, algériens etc. Mais le fait en Europe de dire : “nous allons prendre le point de vue de celles et ceux qui se sont libéré.es de notre oppression, de notre emprise sur eux” était un mouvement inédit.

Les luttes, les dénonciations commencent dès le début des colonisations et elles prennent plusieurs visages.

Pourquoi avoir choisi d’incarner cette histoire par des personnalités qui ne sont pas nécessairement des hommes et femmes politiques ? Il est tout autant question de mouvements populaires emmenés par des personnes du peuple comme Mary Nyanjiru au Kenya, de symbolique transmise par le football avec l’équipe indienne du Mohun Bagan que d’intellectuels comme Kateb Yacine ou Frantz Fanon

Marc Ball: En inversant la perspective, l’idée était aussi de ne pas adapter le point de vue des colonisés de manière globale, comme une masse indistincte, mais d’incarner ce point de vue à travers des trajectoires personnelles. C’est aussi une manière de rendre hommage à celles et ceux qui se sont libérés et dont l’histoire n’a pas été retenue. Et donc ces femmes et ces hommes ne sont pas uniquement issues des élites, ils viennent aussi et surtout du peuple. Ils ont pris toutes sortes de voies, pour se libérer ; par la littérature, par les armes, par le football, etc. Montrer toute cette diversité de trajectoires et de chemins était essentiel pour comprendre la mécanique coloniale, et comment ils s’en sont libéré.

Karim Miské : C’est difficile de raconter plus de 150 ans d’histoire en moins de trois heures, donc c’est l’idée de la métonymie : la partie qui parle pour le tout. C’est l’histoire de ce mouvement global de décolonisations qui se passe sur trois continents : Asie, Afrique, Europe avec aussi quelques incursions dans la Caraïbe. Cela raconte ce que les historiens appellent aujourd’hui l’impérialisme collectif européen, à savoir à la fois sa naissance et sa chute. A la fin du 19e siècle, lesEeuropéens arrêtent de se faire la guerre entre eux pour préférer collaborer à coloniser le reste du monde. Cela commence avant le Congrès de Berlin. L’Indochine ne peut pas être colonisée si les Anglais ne laissent pas les bateaux français se ravitailler au Cap de Bonne-Espérance. etc.

Cet impérialisme collectif on le fait vivre en considérant qu’une métropole parle pour une autre, ou qu’un résistant à cet impérialisme parle pour un autre : une Kenyane qui combat les Anglais c’est la même chose qu’une Algérienne qui se bat contre les Français ou un Congolais qui se bat contre les Belges. C’est comme cela qu’on fait un mouvement d’une histoire à l’autre, d’un territoire à l’autre en montrant que c’est la même lutte qui se poursuit. Et ce n’est pas une vue de l’esprit : on le voit au moment du premier congrès anti-impérialisme de Bruxelles, il y a réellement des liens qui se font entre des combattants de différentes tendances politiques – même si ce sont les communistes qui l’organisent -. Une collaboration se met en place entre Asiatiques et Africains pour dire “on va mettre les Européens dehors”.

La meilleure manière d’incarner cela était de nous concentrer sur des épisodes et trajectoires précis en sachant que chaque histoire en raconte mille autres. Nous mentionnons Lalla Fatma N’Soumer sans en parler par exemple. C’est une manière de faire entrer le spectateur dans notre atelier de documentariste : il y a plein d’histoires intéressantes à ce moment-là, en Indonésie, en Kabylie, nous allons finalement vous détailler celle de la rânî LakshmÎ Bâî, en Inde. Paradoxalement le fait de s’attarder sur des chapitres précis permet d’embrasser des fresques plus larges.

Marc Ball. Cela se traduit aussi par l’usage du tutoiement dans la voix off et du “nous” qui se transforme au fil des histoires. On adopte le point de vue de chacun des personnages, de manière subjective ou introspective. Et toutes ces histoires, toutes ces réalités forment à la fin un panthéon de héros méconnus. C’est une invitation à se réapproprier ces histoires et à voir qu’elles nous ont libéré, nous aussi, Européens, des délires coloniaux et conquérants de l’époque.

Ces femmes et ces hommes ne sont pas uniquement issues des élites, ils viennent aussi et surtout du peuple. Ils ont pris toutes sortes de voies, pour se libérer ; par la littérature, par les armes, par le football, etc.

Comment avez-vous arbitré vos choix de personnages ?

Karim Miské : De fait, il fallait limiter les territoires. Il fallait créer des lignes narratives, les entrecroiser. Nous avons choisi trois territoires en Afrique, deux en Asie : Algérie, Kenya, Congo, Indochine et Inde. Et les métropoles coloniales : françaises, anglaises et belges. Il y a aussi des exceptions ; nous parlons de la guerre du Rif qui nous fait mentionner l’Espagne. Lamine Senghor nous emmène à Dakar. Nollywood à Lagos. Et puis au-delà des territoires, nous avons créé d’autres lignes narratives avec la guerre, la culture, etc.

Marc Ball. Nous voulions en effet embrasser plusieurs perspectives de lutte, culturelles, armées, selon les classes sociales, le genre …Ce qui nous permettait de faire les choix c’était la trame narrative : comment on avance d’un épisode à l’autre, dans l’histoire de cette lutte, à partir d’expériences communes. Ce que l’on raconte pour le Kenya à un moment donné raconte la même chose ailleurs, en Algérie par exemple. Ou l’histoire de Lumumba au Congo, que l’on raconte, est aussi, d’une certaine manière, celle de Um Nyobé au Cameroun. Ou encore : nous avons choisi de parler de l’équipe de foot indienne Mohun Bagan qui bat les Anglais en 1911, et non pas d’évoquer, plus tard, l’équipe de foot du FLN (Front de libération nationale) en Algérie. C’est ainsi que nous avons travaillé pour articuler les récits, pour pouvoir avancer en fonction des trois temps qui découpent le film : « l’apprentissage », « la libération » et « le monde est à nous ».

Lire aussi : « Quelles que soient les origines, il y a toujours un moment où on n’entre pas dans l’identité qu’on nous assigne ». Entretien avec Karim Miské à propos du livre “N’appartenir”

Vous parlez de territoires, qu’en est-il de la place des Antilles et de l’Amérique dans votre série ?

Karim Miské. Nous ne parlons pas des décolonisations en Amérique, au Nord comme au Sud, parce que les indépendances ont été le fait des descendants de colons. Ce sont les Blancs qui ont gagné, donc pour nous, c’était une autre histoire que nous ne pouvions pas mettre dans le même ensemble.

Marc Ball. Haïti et la Martinique font tout de même une incursion dans la série à travers deux personnages, l’anthropologue Anténor Firmin et le psychiatre Frantz Fanon.

Dans ces luttes décoloniales, des personnages comme Alice apparaissent. Missionnaire, elle témoigne des oppressions coloniales par la photographie pour les dénoncer. Que permet ce genre de personnages ?

Karim Miské : C’est une manière de dire que ce n’est pas une question de couleur de peau mais de quel côté on se range par rapport à une injustice.

Marc Ball : Et elle, comme tous nos personnages, montrent que la décolonisation n’est pas un moment qui serait celui des indépendances avec une lutte, une révolte, et c’en serait fini de la colonisation. Les luttes, les dénonciations commencent dès le début des colonisations et elles prennent plusieurs visages. Une simple missionnaire avec son Kodak est un coup de plus porté à l’impérialisme colonial.

Entre Bandung ou autre sommets politiques de l’époque qui marquent les soulèvements anticoloniaux, vous avez préféré montrer le Festival panafricain d’Alger par exemple de 1969. Pourquoi ?

Marc Ball : Parce que c’est là, où l’on voit les gens qui s’emparent de la rue, qui se libèrent. Pour nous c’est ça l’indépendance. C’est une conquête politique mais davantage encore symbolique. C’est un continent qui retrouve son souffle. D’où l’extrait avec Miriam Makeba sur scène qui s’empare du micro et chante avec sa propre respiration.

tous nos personnages, montrent que la décolonisation n’est pas un moment qui serait celui des indépendances avec une lutte, une révolte, et c’en serait fini de la colonisation.

Dans les derniers volets, vous insistez sur l’enjeu de la transmission à travers notamment des paroles de survivants Mau-Mau. Que nous disent-ils encore aujourd’hui ?

Karim Miské : Ils se battent pour que le sens de leur lutte ne meure pas avec eux. Le sens de cette lutte ils le lèguent au Kenya mais aussi aux Anglais. Et nous avec notre film c’est une manière de transmettre à chacun et chacune où qu’ils et elles soient, le sens de ces luttes. Ce n’est pas une question d’où on est né, où l’on vit, qui sont nos ancêtres mais de quel côté l’on se place face à une injustice.

 

Vous publiez un livre en mars prochain issu du documentaire. Comment le complète-t-il ?

Karim Miské. C’est un prolongement de la série documentaire avec tous les personnages dont il est question dans le film. Avec aussi des encadrés et des analyses complémentaires ; Par exemple lorsque nous évoquons Mary Nyanjiru et la révolte des femmes de Pangani au Kenya, Pierre Singaravélou a écrit un article sur une autre révolte au même moment au Nigéria : en pays ibo, plus de 10 000 femmes sont parties à l’attaque de plusieurs bâtiments publics, à la surprise totale des anglais.

Lire aussi : Chant poétique et politique, les mondes en relation. Hors Série « Décentrer, Déconstruire, Décoloniser »

Votre bande son complète le propos du documentaire avec du Fela Kuti, Leyla Mccalla, Niska, Zao ou encore Lili Boniche.

Marc Ball : La musique est un personnage à part entière. Elle permet de réenchanter les archives. Quand Véronique Lagoarde-Ségot choisit de mettre de la musique congolaise sur des femmes en vélo en Angleterre, cela pose un point de vue congolais sur ces images. La musique n’est pas là pour illustrer une région, une époque. Elle porte une énergie, un élan qu’il y a dans ces luttes : “you can’t kill the vibe”. C’est pour ça que le hip hop est évidemment présent ; c’est ça le hip hop, comment je ressasse l’histoire, les musiques, le jazz, le funk… et comment je les remets au goût du jour. La série s’inscrit complètement dans cet esprit.

Le documentaire est projeté sur Arte. Coproduit par la télévision sénégalaise, y sera-t-il diffusé ?

Karim Miské : Nous préparons une avant-première à Dakar, peut-être à Nouakchott et à Pondichéry. C’est important de le diffuser un peu partout. Quelque chose s’est oublié aussi dans les pays anciennement colonisés à savoir que cette lutte a été commune à plusieurs territoires. Après les indépendances, chacun est parti créer son propre roman national. Bien sûr, nous, nous parlons à partir de France, même si nous avons des attaches ailleurs, néanmoins nous essayons de proposer une histoire pour tous, et non uniquement pour un public occidental. Et une histoire qui ramène une mémoire manquante, non qu’elle ait été occultée, mais qu’elle semble faire moins sens. À partir de la conférence panafricaine de 1900 par exemple, jusqu’au sommet d’Alger de 1973 il y a quelque chose de l’ordre d’une espérance commune. Aujourd’hui on est dans des égoïsmes de chaque Etat-Nation : de fait nous sommes dans un monde fait d’Etat-Nations où chacun a eu besoin de se replier sur lui-même. On espère que ce film sera vu dans le monde entier et en premier lieu dans les pays concernés, c’est à dire là où des peuples se sont libérés.

Marc Ball : C’est pour cela que nous avons choisi la séquence sur le festival d’Alger et qu’elle est importante. On y voit une utopie qui prend forme. Rien n’empêche que cela se reproduise. Cette conscience de la multiplicité des cultures qui nous constitue, dans le respect de l’autre, était le message de ce moment. Avec les indépendances, ces messages d’internationalisme se sont perdus quelque peu mais cela peut ressurgir à tout moment. L’histoire qu’on raconte montre que les liens ont existé et qu’il suffit peut-être de les raviver.

Entretien de Anne Bocandé avec Marc Ball et Karim Miské

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