Entretien de Boniface Mongo Mboussa avec Henri Lopès

Paris, octobre 1997
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Ce qui est frappant lorsqu’on lit Le Lys et le flamboyant, c’est sa parenté avec votre avant-dernier roman : Sur l’autre rive. Dans ces deux livres, les personnages principaux sont des femmes artistes. Toutes les deux sont en conflit avec leur familles respectives ; elles ne s’épanouissent qu’à la suite d’une fuite du foyer conjugal. Mais , il y a aussi une différence entre les deux romans au niveau de la narration. Dans Sur l’autre rive, la narratrice est l’héroïne elle-même. Dans Le lys et le flamboyant, le narrateur est un métis sino-congolais qui, tout en évoquant la vie de son héroïne Kolélé, nous raconte sa propre histoire. Partagez-vous cette lecture de votre roman ?
Totalement. Je n’ai plus rien à ajouter, sinon que je ne m’étais pas rendu compte qu’il y avait une similitude entre l’héroïne de mon précédent roman et celle du Lys et le Flamboyant. Effectivement, toutes deux sont des artistes, toutes deux font une rupture pour un plus grand épanouissement personnel. Mais ce qui m’a bien sûr le plus intéressé, c’étaient les différences. C’est-à-dire raconter une autre histoire. Cela dit, on peut effectivement noter que toutes mes histoires sont des variantes de la même histoire. Tout récemment, Sembène Ousmane aurait dit :  » Chaque film d’un cinéaste est le brouillon du suivant.  » Je crois que tout romancier peut souscrire à cette formule heureuse.
Justement dans votre oeuvre prédomine le thème de la femme. Qu’est-ce qui justifie cette obsession ?
Il y a plusieurs explications. D’abord des raisons littéraires. J’ai longtemps été envoûté par Aragon. Et vous savez le rôle que joue la femme dans son oeuvre. Il y a ensuite des explications dans ma vie. Je suis un fils unique, et j’ai été pendant longtemps élevé par ma mère. Cela m’a sans doute amené à vouer un respect particulier à la femme. Par ailleurs, quand je vois une belle femme, je ne peux m’empêcher de me retourner et de la regarder de manière inconvenante. Et plus riche que toutes les explications que je viens de donner, il doit y avoir des raisons que je ne peux expliquer et que je laisse aux psychanalystes.
Après avoir lu Le Lys et le flamboyant, j’ai pensé qu’on pouvait l’intituler : Le livre de sable. C’est-à-dire un livre dans lequel on peut imaginer à l’infini un scénario d’écriture et de contre-écriture. Est-ce dans cet esprit que vous l’avez conçu ?
Absolument ! C’est une espèce de système comme jadis la publicité de Dubonnet présentait l’image d’un chat enroulant une bouteille de Dubonnet sur laquelle il y avait une autre image d’un chat enroulant une bouteille et ainsi de suite à l’infini ; où bien comme ces poupées russes, les matriochkas. Bien que ce ne soit pas le ton général du livre, celui-ci adopte quelquefois le ton du canular. C’est de la supercherie : on ne sait pas à quel moment le narrateur est le véritable narrateur, à quel moment, c’est son double. Et ce système de doublure des personnages qui se ressemblent, qui se reconnaissent comme étant une part de l’autre va même plus loin. Il y a dans le roman un autre personnage : Léon, le fils de Kolélé. Eh bien ! Lorsque Houang le narrateur du roman lui reproche de jouer son ange gardien, Léon lui répond à peu près ceci : «  N’oublie pas tu es né le jour de Noël. Donc tu te prénommes aussi Noël. Moi, je m’appelle Léon : l’anagramme de ton prénom. Par conséquent, nous sommes des frères.  » De ce point de vue, je ne dirais pas que ce roman est une farce, parce que ce n’est pas une fois encore son ton général, mais il y a tout une série de clins d’oeil qui se font au cours du récit.
En tous cas, ces clins d’oeil sont troublants. On ne sait plus où se situe la ligne de démarcation entre l’imaginaire et la réalité, puisqu’à la fin du prologue, le narrateur écrit :  » Lopès a transformé en roman des souvenirs dérobés à Simone Fragonard. Moi, c’est la vie réelle de cette femme que je vais vous raconter.  » En lisant ce passage, j’ai pensé immédiatement à Borgès, notamment à son livre L’auteur et autres textes. Il n’est pas, me semble t-il, innocent que vous ayez mis en exergue de votre livre un texte de Pessoa, l’auteur du masque par excellence. Ce livre constitue peut-être ainsi une rupture par rapport à vos romans précédents ?
Là encore, je dirais que chaque œuvre, tout en étant l’amélioration de la précédente, est à chaque fois une rupture ou un nouveau tournant. En ce qui concerne la parenté avec Borgès, je me le suis fait dire, quand je racontais ce qu’allait être mon livre à quelqu’un :  » Borgès fait ça « . Et, je dois avouer à ma grosse honte ne pas avoir encore lu Borgès. J’ai acheté un certain nombre de ses ouvrages depuis. Ils sont dans ma bibliothèque ; je vais m’empresser de les lire maintenant. Je n’ai pas voulu le faire auparavant pour ne pas être influencé par sa manière. Quant à Pessoa, c’est quelqu’un qui effectivement me hante beaucoup. Je ne l’ai d’ailleurs pas mis en exergue par hasard, étant donné la manière dont le récit est construit. Mais je devrais ajouter, qu’il y a aussi un autre jeu : le désir de troubler, de perdre le lecteur avec deux autres réalités, celle de la fiction et celle de l’histoire. A quel moment est-on dans la chronique historique ? A quel moment est-on dans l’imaginaire ? Il est évident que Kolélé est un personnage virtuel. Et, comme toute virtualité, elle est faite d’images de synthèse – la synthèse de plusieurs vies de personnages que j’ai connus, ou dont j’ai entendu parler. Ce personnage virtuel entre par moments dans des points précis de l’histoire. Que ce soit en Chine, que ce soit en France ou en Algérie. Elle rencontre même quelquefois des personnages qui ont existé. C’est par exemple le cas au festival d’Alger au cours de cette soirée où l’on voit Archie Shepp, Nina Simone, Myriam Makéba en train de jouer. Cette soirée a véritablement existé. J’y ai assisté. Je l’ai reconstruite en y ajoutant le personnage de Kolélé. Ceux qui ont assisté au festival d’Alger, et plus particulièrement à cette soirée, seront troublés. Je voudrais ajouter que ce jeu (soulignons-le : on n’écrit sérieusement qu’en jouant), je l’ai déjà utilisé dans Le Pleurer-Rire. C’est pourquoi j’y avais mis en exergue cette belle phrase de Boris Vian, qui aurait pu aussi bien accompagner Le Lys et le flamboyant :  » Cette histoire est vraie, puisque je l’ai inventée d’un bout à l’autre.  »
Votre écriture est très limpide, mais elle est en même temps complexe, parce que les personnages qu’elle met en scène sont baroques. On le voit dans Le chercheur d’Afriques ; on le voit aussi dans Le Lys et le flamboyant. Dans ces deux romans, les personnages sont en quête de leur identité. Mais cette quête débouche souvent sur des déconvenues. C’est le cas du narrateur du Chercheur d’Afriques qui va à la recherche de son père et tombe amoureux de sa soeur Fleur. Dans Le Lys et le flamboyant, Houang devient l’amant de la tante de Kolélé.
Ce n’est pas sa tante. Elle est une de ces métisses qu’il appelle Tantine. Et il dit au début d’un des chapitres du roman :  » En ces temps-là, toutes les métisses des deux rives du fleuve Congo étaient mes tantes.  » Ce n’est donc pas sa véritable tante. Disons quand même, qu’il nourrit un certain respect pour elle. Mais que ce soit dans Le chercheur d’Afriques ou dans Le Lys et le flamboyant, cet « inceste » se fait par méprise et non par désir. Il se trouve paraît-il des lecteurs qui m’accusent d’écrire des livres immoraux, à cause de ces soit-disant incestes. Mieux vaut en sourire.
Alors, vous avez parlé de recherche d’Identité, d’Identité variable. Je crois que c’est le thème principal de toute mon oeuvre. Et peut être encore beaucoup plus dans Le Lys et le flamboyant qu’ailleurs. D’abord, parce que cette femme a plusieurs noms, et j’ai eu peur à un certain moment que le lecteur ne se perde. Je me suis demandé s’il ne valait pas mieux choisir un seul nom. Et puis, je les ai maintenu en veillant effectivement à prendre le lecteur par la main à chaque fois, pour qu’il reconnaisse que c’est le même personnage. Mais ces changements de noms montrent effectivement que c’est un personnage… je ne dirais pas en quête d’identité mais qui est constamment prêt à évoluer, qui ne veut pas s’enfermer dans une seule identité. Et elle dit, au moment où elle se trouve dans un village en France sur l’île de Noirmoutier, qu’elle a naturalisé son âme. Là, on est dans l’image non pas seulement de la femme de demain, mais aussi de l’homme de demain. Par ailleurs, vous avez dit que mon écriture est classique. Je le pense aussi. Vous ajoutez qu’il y a du baroque là-dedans. Soit ! Mais je serais très heureux alors que vous écriviez un article sur le baroque de mes personnages, parce que vous m’apprendrez beaucoup sur moi même !
Je n’y manquerai pas ! Ceci dit, au début de votre carrière d’écrivain, vous vous êtes proposé de décrire « l’Afrique indépendante ». Maintenant, vous mettez en scène l’Afrique qui précède les Indépendances. J’irais même plus loin, en disant qu’il y a chez vous un retour vers l’enfance. S’agit-il là d’une démarche volontaire ou d’un simple hasard de l’écriture ?
Là, vous touchez quelque chose de capital en moi. C’est sans doute le fait que je vieillis. Plus on vieillit, plus on regarde vers son enfance, et plus on est étonné de constater qu’elle nous soit si présente. Il y a certainement dans cette attitude la manifestation d’un mouvement naturel chez tous les hommes, mais qui a été renforcé chez moi par deux écrivains. L’un est l’Autrichien Rainer Maria Rilke qui conseille toujours de revenir à l’enfance ; l’autre mon compatriote Tchicaya U Tam’si. Un jour où je l’invitais à rentrer au Congo, Tchicaya m’a répondu :  » Toi, tu habites au Congo ; moi, le Congo m’habite.  » Aujourd’hui, souvent Tchicaya m’habite, moins par ses écrits que parce qu’il me disait dans les dialogues que nous avions. Je suis d’ailleurs en train d’écrire un article là-dessus. Je lui reprochais souvent de décrire l’Afrique qui précède les Indépendances dans ses romans. J’étais sévère à son égard à ce propos. Quant à moi, j’écrivais l’après des Indépendances pour me séparer d’un certain nombre d’écrivains qui m’avaient précédé. Aujourd’hui, je m’aperçois qu’avec ce raisonnement, je faisais preuve d’une étroitesse d’esprit. En fait, je ne comprenais pas ce que recherchait Tchicaya. Je crois que l’écrivain doit chercher partout dans sa mémoire, mêlant celle-ci à son imagination. Il doit même chercher dans les temps antérieurs, qu’il n’a pas vécu.
Ma question va sans doute vous paraître simpliste… Pourquoi avoir choisi comme narrateur de votre dernier roman un métis sino-congolais. ? Est-ce un clin d’oeil à l’Histoire ? Là, je fais allusion à la construction du Chemin de fer Congo-Océan qui a drainé plusieurs nationalités au Congo. Ou s’agit-il d’une simple fantaisie littéraire ?
L’un et l’autre. Mais c’est d’abord un clin d’oeil à l’Histoire, parce que ça existe. Je peux vous en citer quelques exemples. Pour vous qui êtes Congolais, je peux vous dire que Georges Lao est un métis sino-congolais dont le père justement est venu pour la construction du Congo-Océan. Si vous prenez l’Afrique dans son ensemble, on relève plusieurs autres cas. Il y a un ministre gabonais fort connu qui possède d’ailleurs un nom chinois. Par ailleurs, j’ai voulu clouer le bec de ceux de mes lecteurs qui oublient que je suis un romancier, et non un individu qui raconte platement sa propre histoire : ils ne voient qu’autobiographie dans chacun de mes livres. J’essaye donc de les dribbler. Dans Le Chercheur d’Afriques, mon narrateur, qui me ressemble par certains côtés, a les yeux verts. Dans Sur l’Autre Rive, j’ai écrit à la première personne en me mettant dans la chair d’une femme. Là, puisque c’est un métis sino-congolais, il n’y aurait théoriquement pas de confusion. Mais plusieurs personnes m’ont dit :  » Tiens ! Je ne savais pas que tu avais des origines chinoises « . Alors, je souris en leur faisant remarquer que  » bien sûr Lopès est un nom d’origine chinoise « . Je pourrais aller plus loin en vous disant que je me suis amusé dans ce livre. Car à un moment du récit, le narrateur rencontre à Bruxelles une personne qui ressemble à Lopès à s’y méprendre. La seule différence, c’est qu’il a des yeux verts. Quand Houang (narrateur) lui demande, si c’est bien lui Lopès. L’autre lui répond que ce serait possible mais qu’il s’appelle plutôt André Leclerc. Or, André Leclerc, c’est le narrateur et personnage du Chercheur d’Afriques.
Dans l’interview qu’elle accorde au journal Tam-Tam, Kolélé dit que l’Indépendance représente à ses yeux la véritable révolution que son pays ait connu. Partagez-vous ce point de vue ? Si oui, peut-on à l’heure actuelle affirmer que l’Indépendance a été une révolution quand on connaît ses conséquences… ?
Avant de le dire dans cette interview, Kolélé m’en a convaincu. A force de l’écouter, j’ai fini par le croire, et je suis capable de vous défendre son point de vue qui est devenu le mien.
Vous savez, j’appartiens à un pays où l’on a beaucoup parlé de la Révolution des 13, 14 et 15 août 1963. C’est tout juste s’il elle n’était pas plus grande que la Révolution française. J’ai participé à ce mouvement, mais je dois dire que j’étais toujours en retrait ; je n’avais pas la force de convaincre des gens de ce que nous étions ridicules par moments, mais j’en avais de plus en plus conscience. Et je me suis rendu compte que dans la vie quotidienne, la Révolution de 1963 n’avait pas apporté de grands changements dans notre pays. Ce qui a apporté des changements, c’est l’Indépendance ; peut-être pas d’améliorations dans la vie, mais ça été quelque chose dont nous avons mésestimé l’importance. En effet, alors que nous avions été habitués pendant des siècles à être commandés, à obéir, à être pris en charge, brusquement nous nous sommes trouvés au poste de commande, et c’est nous qui devions nous insérer dans le monde moderne. Ça, c’était un tremblement de terre dont nous n’avons pas pris conscience. Nous avons continué à chanter, à danser, etc. Ce que J’aime dans cette interview (qui a connu d’ailleurs plusieurs versions avant de devenir ce quelle est), c’est le fait que Kolélé, bien qu’appartenant au monde musical, est très critique à l’égard de notre musique. Je crois que c’est une critique de l’intérieur extrêmement saine.
Vous venez à l’instant d’évoquer la double vie que vous avez menée au Congo en étant à la fois écrivain et homme d’action. Peut-on dire que l’écriture a été pour vous une sorte de thérapie ?
Absolument ! J’ai dit quelque part que j’écris pour me soigner. Je suis un malade perpétuel. Quand je ne suis plus malade, je suis touché par les événements de la vie qui appartiennent soit au domaine politique, soit à la vie personnelle. Et à chaque fois, c’est l’écriture qui m’aide à surmonter mon vague à l’âme. A mon sens, écrire constitue le meilleur médicament qu’on ait jamais inventé.

Né en 1937, Henri Lopès est un écrivain congolais (Brazzaville).Il a assumé de hautes fonctions politiques et administratives dans son pays (Premier ministre de 1973 à 1975) avant de devenir (depuis 1982) fonctionnzire international de l’Unesco à Paris. La récente parution de Le Lys et le Flamboyant aux éditions du Seuil complète un œuvre jusque là composée d’un recueil de nouvelles (Les Tribaliques, Clé, 1971), et de cinq romans : La Nouvelle Romance (Clé, 1976), Sans Tam-tam (1977), Le Pleurer-Rire (1982), Le Chercheur d’Afrique (Seuil, 1989), et Sur l’Autre Rive (Seuil, 1992). Ses écrits réalisés au Congo révèlent les contradictions de L’Afrique indépendante ;elle évoque surtout le combat que l’individu mène contre les entités collectives en s’appuyant sur la lecture et le savoir. Son œuvre parisienne très intimiste est une quête identitaire de ses principaux personnages à travers le temps.///Article N° : 195

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