entretien d’Isabelle Merle des Isles et Alexandre Mensah avec Mme Falgayrettes-Leveau

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Dapper inaugure une nouvelle approche…
La Fondation avait besoin d’évoluer, de s’ouvrir plus largement sur le monde, n’englobant plus seulement l’Afrique mais aussi les Antilles, les Caraïbes et les Africains-américains ; tout à la fois pour les remettre ensemble mais aussi pour montrer leurs différences. C’est aussi une ouverture vers l’art contemporain avec pour commencer la prochaine exposition consacrée à Lam, cet artiste ouvert à toutes les cultures avec ses origines chinoises, cubaines et africaines. Ce que nous montrerons, je dirais presque que c’est l’âme africaine de Lam. Pour l’instant, je ne vais pas faire découvrir de jeunes artistes africains ou antillais parce que c’est trop tôt. Je le ferai certainement après, car je ne pouvais pas introduire de rupture avec ce que le public est accoutumé à trouver. Il faut qu’on amène progressivement notre public à regarder les choses. Je ne pouvais pas ouvrir avec Lam, les gens n’auraient pas compris, d’où cette première exposition générale. En s’ouvrant aux Caribéens et Africains-américains, l’évolution du musée reflète aussi ma vie. Je dis toujours que c’est un peu le temps de la maturité parce que je fais aujourd’hui quelque chose que je n’aurai pas pu faire il y a quinze ans, matériellement mais aussi en terme d’énergie… C’est aussi une ouverture aux arts vivants que permet la salle de spectacles, avec des concerts – on va commencer avec quelqu’un que je connais depuis longtemps et que j’aime beaucoup, le percussionniste Guem – des chorégraphies, des rencontres et des projections. Les rencontres seront articulées autour des objets. On a commencé avec les Yorouba, puis Youssouf Tata Cissé nous parlera des Bambara et des Dogons. Il est important de donner l’occasion à des chercheurs de rencontrer nos membres et notre public sur des thèmes que l’on ne peut pas traiter dans les expositions. C’est une autre manière plus vivante d’aborder les objets… Pour les chorégraphes, je n’ai pas hésité parce qu’il ne leur est pas donné beaucoup d’espace, à part ceux qui ont un très grand nom. Là, j’ai souhaité faire une place au contemporain en étant attentive à la relation entre le travail sur le corps et dans l’espace avec la sculpture. La salle est donc rattachée au musée et sa programmation sera liée aux thèmes des expositions ou à une thématique qui s’en approche. Même si cette salle de spectacles est la grande nouveauté, notre priorité reste la partie muséographique avec les expositions et le livre d’art, ce qui représente 70 à 80% de notre activité. On repart avec deux expositions par an.
Cette exposition inaugurale rassemble des œuvres provenant de musées ou collections particulières du monde entier et certains lui ont reproché son contenu très généraliste.
Certaines personnes n’ont pas bien compris pourquoi nous ne restions pas dans des thématiques précises comme pour les expositions Dogons et Corps sublimes. Là, je ne voulais pas faire de regroupements géographiques parce que ce n’est pas pertinent pour les cultures africaines. On le sait tous. On ne peut pas dire que l’on va faire toute la Côte d’Ivoire, avec tous les Baoulé et tous les Dan. Ça n’a plus de sens puisqu’on sait que ces frontières sont artificielles et qu’il y a des recoupements selon les peuples. Un peuple peut très bien faire un masque qui sera utilisé aussi, par le biais de sociétés initiatiques communes, par un peuple voisin qui ne l’a pas fabriqué. C’est le cas pour les Baga et les Nalu. Dans ce cas, le masque appartient aux deux mais cela pose des problèmes d’attribution, un des critères de présentation des objets en histoire de l’art auquel on n’échappe pas. Je voulais donc sortir du regroupement géographique, même s’il existe par commodité, et je suis partie de l’histoire parce que rarement, dans les livres d’exposition, on traite du contexte historique. On entre tout de suite dans la partie géographique ou dans la dimension ethnique liée aux oeuvres. C’est pour cela qu’un texte a été confié à Marianne Cornevin.
Oui, le texte est remarquable mais, en voyant l’exposition, je n’ai pas retrouvé cet aspect pédagogique. Je l’ai un peu regretté car, pour un public qui n’est pas expert, c’est lui donner des repères. Où vous situez-vous finalement dans vos choix muséographiques ? Recherchez-vous un résultat esthétique sans autres préoccupations ou êtes-vous soucieuse des éclairages anthropologiques ?
Je me trouve entre les deux. Je veux faire un effort pour donner des informations en sachant qu’il n’y en a généralement pas assez. Lorsque vous allez au Louvre, vous n’avez même pas le nom des peuples. Vous allez tirer des cartels qui sont je ne sais où. A la Fondation Bismark, avec l’exposition Barbier-Müller, c’est la même philosophie. Je ne cherche pas à ce que l’on regarde uniquement les objets mais je ne veux pas non plus submerger l’espace de panneaux. Je n’ai pas encore résolu la question, je me la pose à chaque exposition. On pourrait peut-être développer davantage la feuille de présentation de l’exposition, sur une double page au lieu d’une simple, mais nous ne voulons pas faire de petit journal comme les musées nationaux, de peur de ne plus vendre le livre qui n’est d’ailleurs n’est pas très cher. On nous demande véritablement plus d’informations dans l’exposition elle-même et c’est vrai qu’il y a un effort à faire.
Comment vous positionnez-vous par rapport aux autres lieux liés aux arts premiers, au Quai Branly, au Louvre, à Bismark et Barbier-Müller ?
Ça fait quinze ans que nous existons et je crois que tout ça est complémentaire. Je fais partie de la commission du musée du Quai Branly depuis trois ans. Eux vont avoir un lieu beaucoup plus grand et pluriel avec plus de moyens, voué à la recherche, avec des rencontres avec les pays africains. Ils ont beaucoup de projets et sont aussi plus politiques. Moi, je suis privé, ce n’est pas du même ordre. Mais je sais quels sont leurs projets et ils savent quels sont les miens. Nous ne nous considérons pas comme concurrents, il y a une telle différence de moyens. Mon budget pour ce lieu-là est de 7 millions par an. Eux ont beaucoup plus de monde et peuvent obtenir tous les objets qu’ils veulent en tant que musée d’Etat. Je suis beaucoup plus limitée.
Reste que transformer un musée précieux et un peu élitiste en un espace culturel ouvert et vivant est un pari difficile qu’une programmation expérimentée et une courte période d’adaptation devraient permettre de gagner. Le public en France reste bien moins accoutumé qu’aux Etats-Unis, en Suisse ou en Allemagne, au dynamisme des fondations privées. La collection Dapper n’est cependant pas personnelle, comme peut l’être celle des Barbier-Müller, et au-delà des débats souvent stériles sur la justification et la constitution des Musées des Arts Premiers, rien ne vaut un tel outil pour faire le lien entre la connaissance de ces civilisations et la rencontre avec des formes culturelles en évolution.

*Du nom d’Olfer Dapper, humaniste hollandais qui fut le premier, en 1668, à écrire un ouvrage sur l’Afrique qui reste de référence.///Article N° : 1758

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