entretien d’Olivier Barlet avec Henri Duparc

Montréal, mai 1998
Print Friendly, PDF & Email

Pourquoi tant de méfiance pour financer votre film ?
C’est à cause de la méconnaissance totale du milieu immigré de ceux qui ont eu mon scénario entre les mains. On me reprochait souvent de montrer des situations conflictuelles exagérées et caricaturales. Est-ce que ceux qui avaient analysé mon scénario avaient serré une seule fois la main d’un immigré à Paris ? Comment comprendre une société immigrée quand il n’existe aucune communication, quand il n’est établi aucun lien ? Ce film, moi je ne l’ai pas improvisé ! Pour faire ma maquette, j’ai fréquenté plusieurs foyers, pour y découvrir les gens. Ce que j’ai écrit n’est pas le seul fruit de mon imagination. Mon scénario est basé sur une véritable enquête et ceux qui n’avaient aucune connaissance de ce milieu furent un peu désorientés.
On vous reprochait d’être caricatural ?
C’est encore une fois lié à un manque de culture sur l’Afrique et sur les moeurs des populations immigrées en Europe. Le fait, par exemple, de laisser échapper un rot après un repas va offusquer un Occidental qui ignore que c’est là une marque de politesse pour certaines sociétés africaines ou maghrébines – le signe que l’on a bien mangé, accompagné de remerciements. On ne va pas se mettre à comparer systématiquement deux sociétés différentes, il faut essayer de se comprendre. On ne peut pas comparer un immigré à un Européen sans tenir compte de leur culture et de leurs traditions. Certes, il existe un tronc commun défini par le travail et lié aux problèmes quotidiens, mais le reste leur est propre.
L’ensemble du public hier soir a énormément ri, y compris les nombreux Africains présents dans la salle, et cela malgré la caricature du milieu…
Pour moi, la caricature est de l’art : je trouve génial de grossir les défauts d’une personne et de l’amener ensuite à en rire. Ce que j’ai vu, aussi bien à Abidjan pour la première projection, qu’ici à Montréal, c’est que les réactions du public sont identiques dans ces deux pays. C’est donc que quelque part, j’ai réussi mon propos.
Le risque d’un tel film ne serait-il pas conforter une certaine image du Noir dans le public occidental, étant donné les clichés qui y sont retravaillés ?
En Europe, l’image du Noir a été confectionnée par un parti politique sans connaître celui-ci. On a en France une certaine image cultivée par les médias de l’Africain-guerrier se livrant à des génocides. Le Noir français est différent : il ne vit pas le même quotidien, n’a pas les mêmes projets d’avenir. D’autre part, si je caricature, c’est pour avoir le courage de nous regarder tels que nous sommes pour nous corriger, sinon nous pratiquons la politique de l’autruche. Les Africains ne se rendent pas compte qu’il y a une récupération politique de leurs problèmes. Si nous voulons aller de l’avant, il faut avoir le courage de se critiquer soi-même. Et peut-être que ce film que l’on trouve aujourd’hui caricatural ne le sera plus dans quinze ou vingt ans. Mais tout n’est pas caricature dans le film : il y a deux femmes africaines qui sont superbes, et des Maghrébins qui est très bien même si l’avocat est un peu caricaturé… Il faut avoir l’honnêteté intellectuelle de se débarrasser de certains carcans pour dire  » je suis comme ça, acceptez-moi comme ça.  »
Ça a une vraie valeur thérapeutique…
Oui. Il ne faudrait pas voir derrière chaque caricature un acte raciste. Ce serait débile ! Le racisme est tout à fait différent. J’ai bien le droit, en temps que cinéaste africain, de venir – peut-être demain – faire un film sur les habitants de Montréal et me payer leur tête si je vois des choses qui me paraissent très différentes de la manière dont – moi – je conçois les choses.
C’est-à-dire que la caricature n’est pas forcément le mépris ?
Evidemment non ! Que cela soit dans Bal poussière, dans Rue Princesse ou dans celui-là : je caricature. Ce n’est pas du mépris. Je pense que ceux qui y voient du mépris ont eux-mêmes beaucoup de choses à cacher. Et quand dans un film je fais l’apologie des prostituées, cela ne signifie pas que les prostituées sont les plus belles de la Terre, mais c’est une manière de prendre conscience, à travers elles, des problèmes qui se posent chez nous pour essayer de les résoudre. Il faut comprendre les métaphores. Et si je heurte des gens en allant au bout de mes idées, cela ne me dérange pas.
Est-ce que l’on peut dire que le type d’humour que vous développez a une spécificité ivoirienne ?
Je ne pense pas, non. De manière générale l’Africain a un humour assez prononcé, l’Ivoirien peut-être un peu plus. Mais c’est dans ma façon personnelle d’écrire, d’imaginer, que je développe beaucoup d’humour. Je ne conçois pas de faire un film – par exemple sur le thème de l’immigration – sur un ton dramatique. Je ne cherche pas à créer volontairement la polémique. J’ai voulu faire un film sur l’intolérance : il faudrait que les gens arrivent à se rencontrer, qu’ils fassent l’effort de se connaître, de communiquer afin de renforcer leur tolérance, les uns par rapport aux autres. Dans Bal Poussière, quand je traite de la polygamie sur le ton de l’humour, c’est vrai que l’on rit, mais après on réfléchit. Pour moi, l’humour est une arme puissante pour faire passer des idées. En étant caustique, on amène le rire jaune d’abord et la réflexion ensuite.
Effectivement, vous partez d’un sujet grave et commencez par faire une enquête…
Ecrire un scénario me prend un an et demi ou deux ans. Lorsque j’ai cerné mon sujet, il faut que je sache comment l’aborder pour décrire les principaux événements sans pour autant faire de la provocation. On peut dire des choses assez fortes en contournant la violence.
Sur ce film en particulier vous disiez être parti d’un fait divers existant ?
En effet je ne l’ai pas inventé. Je me suis demandé pourquoi cet homme avait opéré de cette manière : on refuse qu’il fasse venir sa deuxième épouse en France ; il contourne la loi en la faisant passer pour sa fille. C’est pour lui une façon de se mettre en règle avec la loi. Ce n’est pas un délit, c’est déjà un processus d’intégration. Il respecte l’ordre social (il travaille), l’ordre étatique (il paye des impôts) et l’ordre national (sa fille va à l’école). Etant en bon termes avec la loi, il n’y aurait à la limite aucune raison de le condamner. Comment la justice et la police interprètent les choses : c’est là où il y a intolérance. Si l’un de ses interlocuteurs, policier ou magistrat, avait communiqué et essayé de comprendre, peut-être que le film se serait arrêté plus tôt… Mais étant sans arrêt suspecté, un climat conflictuel s’installe jusqu’à la fin du film.
Vous disiez que vous avez été obligé et que vous êtes arrivé à mettre en place une co-production Sud-Sud, ce qui est assez exceptionnel dans l’histoire du cinéma africain. Comment y êtes-vous parvenu ?
Bal Poussière était déjà une production Sud-Sud. En ce qui concerne Une Couleur Café, je n’arrivais pas à trouver de financement en France. Ayant rencontré le directeur du Centre Cinématographique Marocain que je connais depuis les années 70, et qui m’avait décrit les qualités de son laboratoire, j’ai envisagé d’aller travailler au Maroc, et il a décidé d’entrer en participation dans mon film. Cela me réjouit énormément de pouvoir travailler avec des techniciens africains sans devoir payer des charges sociales exhorbitantes pour des techniciens européens qui alourdiraient mon budget de production. D’ailleurs mon premier assistant est sénégalais, mon régisseur est ivoirien, mon régisseur adjoint et ma maquilleuse sont sénégalais, j’ai des techniciens burkinabés, guinéens, maliens… J’ai ouvert la production et la distribution à toutes les compétences de la sous-région africaine. Je pense que l’on peut arriver à faire des films à quatre ou cinq millions de francs sans avoir à se sentir pris en otage par ceux qui donnent des fonds.
Et la post-production ?
J’ai fait toute la post-production au Maroc.
Et vous arrivez à une qualité internationale ?
Je ne me plein pas du tout. Dans un an et demi, deux ans, je reviendrai certainement en utilisant le même circuit de travail, en prenant en Afrique ce qu’il y a de valable. Dorénavant, s’il y a des choses que je n’arrive pas à faire en Afrique, peut-être que je ferai appel à l’Europe, mais je jouerai à cent pour cent la carte de la coopération Sud-Sud.
Vous avez travaillé avec Kahena Attia sur le montage. C’est quelqu’un qui intègre tout à fait bien la culture africaine dans son travail.
Si elle n’a pas eu l’occasion de monter mes films précédents c’est qu’à chaque fois où j’aurais pu faire appel à elle, elle était déjà sur un montage. En général, il faut que j’ai beaucoup d’affinités avec les gens avec qui je travaille : il faut que je sente qu’il y a des atomes crochus. C’est pourquoi je prend le plus souvent les mêmes comédiens, les mêmes techniciens – africains, j’entends. Depuis plus de vingt ans que je travaille avec mon machiniste, il y a des moments où, sans que j’ai besoin de m’exprimer, il arrive à sentir ce qu’il faut faire…
Etait-il difficile de faire collaborer Noirs africains et Maghrébins ?
On revient au point de départ du film : cela permet au gens de se connaître, de communiquer et de se découvrir. Pendant les trois ou quatre mois que j’ai passé au Maroc pour la post-production, j’ai découvert des gens qui avaient envie de travailler avec moi. Si ces personnes n’avaient pas formulé ce désir auparavant c’est que l’on ne se connaissait pas.
Dans la plupart de vos films, les hommes n’ont pas la partie belle et ce sont plutôt les femmes qui permettent de faire avancer les choses dans la société, dans le récit, etc…
Je suis convaincu depuis très longtemps que ce sont les femmes qui peuvent faire avancer les choses en Afrique. C’est pourquoi vous ne verrez jamais dans aucun de mes films une femme qui ne soit pas la belle image de la femme africaine. Je considère l’homme comme une quantité négligeable dans la mise en place d’une véritable société africaine. De façon basique, c’est par les femmes que devraient partir les choses, l’homme étant un pion pour aider à consolider. Et si le comédien jouant le personnage principal est caricatural, les femmes ne le sont pas ; elles sont superbes à tout point de vue.
Pour ce personnage principal, vous avez repris Gabriel Zaon qui avait joué dans Joli-Coeur. Vouliez-vous conserver la même image ?
Je l’avais déjà testé dans un de mes précédents films, et je m’étais dit que je ferais un long métrage avec lui. Et quand j’ai eu la commande par Médecins du Monde de réaliser ce film sur le sida intitulé Joli-Coeur, j’ai fait appel à lui parce que c’était pour moi le dernier test avant le long métrage, et il a été sublime : c’est un excellent comédien.
Est-ce que vous êtes déjà précis sur vos projets suivants ?
Non, pas pour le moment. Il faut revoir entièrement le problème de la production audiovisuelle en Afrique. Il faudra, pendant un certain temps, régler les difficultés de distribution, les rejets liés au fait que les films africains sont passés de mode. Est-ce qu’il ne faudrait pas revenir sur des séries télévisées ou travailler en vidéo pendant deux ou trois ans, le temps de voir les spectateurs et les donneurs de fonds européens « virer leur cuti » ? Je pense que pendant quelque temps, un an ou deux, je vais plutôt travailler en vidéo.
Y a-t-il des possibilités de production en vidéo avec la RTI (ce qui n’était encore pas le cas il y a quelques années) ?
Non, il y a encore des problèmes financiers. Mais un long métrage comme Une Couleur Café pourrait être tourné directement en vidéo, puisque les chaînes de télévisions sont nos premiers acheteurs, quitte à revenir ensuite au support film.

///Article N° : 525

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire