Entretien d’Olivier Barlet avec Yamina Benguigui

Paris, septembre 1997
Print Friendly, PDF & Email

Votre film tourne beaucoup autour de la question du regroupement familial. Quel en était en définitive le pourquoi ?
Personne n’est clair sur ce sujet. A partir de mai 68, un mouvement est apparu pour défendre les droits des immigrés, insistant sur leur éloignement de leur famille, mais c’était un mouvement d’intellectuels sans que les immigrés en fassent partie. L’aspect économique a joué : un immigré qui gagne 1000 F en renvoie 800 chez lui. Sous Giscard, on eut ainsi l’idée de mettre un terme à cette fuite de devises. La crise économique de 1976 et l’arrêt de l’immigration imposait aussi de stabiliser les immigrés présents qui, regroupés avec leur famille,  » fabriqueraient  » de la main d’œuvre à domicile. Le balayeur Mohamed et sa femme Fatima feront neuf balayeurs… Mais ils ont oublié une chose : que l’école est obligatoire ! Ils ne sont pas devenus balayeurs ou OS : l’école a marqué la différence avec leurs parents.
Le retour était donc remis en cause ?
Non car ça n’a pas été pensé. En 76, Stoleru met en place une aide au retour de 10 000 F qui n’a pas fonctionné. Mais il appuyait sur quelque chose de sensible : le retour demeurait dans la tête de nos parents. Les cartons étaient entassés dans le couloir, prêts à partir…
Vous dites dans votre livre que ce film a été pour vous un voyage initiatique.
Nous faisions partie d’un troisième monde : le Maghreb nous avait abandonné et pour la France, nous n’existions pas. J’ai voulu aller aux origines de cette histoire. L’idée de séparer dans le film les pères, les mères et les enfants permettait de comprendre les uns et les autres, et que chacun s’écoute. Je me suis préparé à ce voyage : il n’était pas question d’aborder l’immigration sans tenir compte de mon propre parcours. Au fur et à mesure de cette aventure, je me suis installée, calée, insérée dans la société, alors que ce n’est jamais clair pour personne. Je crois savoir maintenant ce qu’est être citoyen ! Nous étions sans cesse d’ici et de là-bas, alors que nous n’étions rien là-bas où nous ne sommes que des émigrés, en décalage total, notamment au niveau de l’émancipation des filles.
La différence était-elle très forte ?
Comme on me préparait au retour, on m’enfermait ! Les filles algériennes étaient plus émancipées que moi ! Les filles maghrébines de l’immigration sont toujours sur le fil du rasoir de la schizophrénie… Des douleurs et des chocs inimaginables ! Et nos parents nous apprenaient à ne rien dire…
Les jeunes de l’immigration ne revendiquent plus la différence comme ils le faisaient dans les années 80 : pourquoi un tel changement ?
La Marche des Beurs des années 80 était un vrai mouvement de citoyens : une reconnaissance du fait qu’on appartenait à la France et une main tendue : arrêtez de nous tirer comme des lapins ! Mais il revendiquait une reconnaissance des enfants, non des parents. Du coup, nous ne reconnaissions pas nos parents, qui se sont toujours tus et avaient peur de l’autorité. Ma mère tombait presque dans les pommes quand le facteur arrivait ! SOS racisme a ensuite récupéré un mouvement qui aurait pu être un mouvement de citoyens en affirmant une différence : ça nous arrangeait, nous qui n’avions pas réglé nos problèmes d’identité ! Le climat de la guerre du Golfe nous a rangé du côté des Arabes puisque nous nous disions que nous étions des Arabes : nous nous sommes identifiés à un leader débile qui tenait la dragée haute aux Américains et au monde entier… Nous étions encore dans la différence : nous revendiquions d’être Arabes, se projetant dans une mémoire qui n’est en rien la nôtre ! La montée de l’intégrisme, islam conquérant, que l’on exprime par exemple en se serrant la main comme dans les banlieues, allait dans le même sens, plutôt que de se battre ici parce que je suis Française. Se battre, c’est voter, alors que chez nous, c’était la honte puisqu’on déconsidérait la société française, mettant la montée du racisme en avant. On déplaçait à nouveau le problème : revendiquer un autre territoire ! Faire ce film était donc ruer dans les brancards !
Comment a-t-il été reçu par la communauté maghrébine ?
Quand je l’ai montré à des salles avec plus de 80 % de Maghrébins, c’étaient des cris : enfin, tout le monde se déculpabilisait, se retrouvait, et disait  » oui, on va peut-être enterrer nos parents ici ! oui, j’ai donné quarante ans de ma vie pour construire les autoroutes etc !  » C’était la dignité qui prenait la place sur la honte ! Le déracinement est une catastrophe : on ne retourne jamais sur sa terre comme on est parti. Peut-être après deux ou trois ans, mais pas après tant de temps. Pour nos parents, reconnaître qu’on ne les attend pas là-bas signifiait une mort immédiate ! Et personne n’avait osé soulever le problème de la vieillesse dans l’immigration maghrébine. Nos parents ne parlent ni de retraite ni de vieillesse : ils disent  » je suis malade  » ! Rien n’est encore nommé.
Un trait sans doute commun à toute l’Afrique est une retenue et une grande discrétion sur soi. Comment êtes-vous arrivée à faire ainsi parler les gens ?
Je ne me suis jamais positionnée en tant que réalisatrice : j’ai dit ce que j’allais faire, mais sous la forme d’une conversation et non de questions et de réponses. J’ai toujours été sincère en racontant quelque chose de ma vie, en sachant que c’était la méthode. Si vous demandez à ma mère comment elle va, elle répondra :  » ça va ! « . Et les enfants ?  » Ça va !  » Mais il paraît que Mouloud était malade ?  » Non, non, ça va !  » Si par contre vous remarquez que votre mère est très malade parce que son fils etc, elle ne vous laisse pas terminer :  » moi, mon fils etc.  » Il s’agissait de les remettre dans le même contexte que leur vie sociale où les femmes sont toujours au moins à deux, sans les agresser, en respectant les silences. Je relançais toujours par le début d’une autre histoire.
Vous avez pourtant systématiquement gommé ce que vous disiez.
Oui, c’est ma façon de réaliser mes documentaires. Je crois qu’ainsi, la personne est avec vous : il n’y a pas quelqu’un au milieu, pas d’intermédiaire ! De la même façon, il n’y a pas de commentaires. Quand Canal + a su qu’il allait durer trois heures sans commentaires, ils ont poussé de hauts cris ! Je leur ai expliqué que j’avais un regard plus cinématographique que reportage. J’ai été à l’école de Jean-Daniel Pollet. On y rentre comme dans un film.
C’est vrai que ce n’est pas de la fiction mais qu’on nous raconte une histoire.
Voilà. Chaque personne arrive avec sa personnalité et prend tout l’espace. Mon travail était de construire et de faire en sorte qu’on ne les oublie pas. Je suis aux antipodes de Mireille Dumas qui s’impose tellement qu’on ne voit plus qu’elle ! Pas besoin d’être Maghrébin pour être touché.
Et le choix des musiques ?
La musique joue un grand rôle car elle incarne la mémoire : Enrico Macias etc.
Le constat sur les femmes est très amer…
Les pères avaient une fonction d’aller travailler. Les mères n’avaient que les murs. Elles n’ont pas fait le choix de venir : elles ont suivi le mari. Souvent un mari qu’elles n’aimaient pas puisque mariées d’office par la famille. Et elles se retrouvaient en France dans des conditions de bidonvilles où il leur fallait aller cherche l’eau à pied etc. Elles quittaient la place de la femme dans la société maghrébine : la famille, le hamam, les mariages et les circoncisions qui sont organisés par les femmes etc. Avec les assistantes sociales, elles ont évolué mais se sont retrouvées coincées car elles ont menti à la famille du pays. Les femmes maghrébines se griffaient, s’éclataient le front sur un mur : j’ai vu tout cela au quotidien ! J’ai compris plus tard que cela s’appelait la dépression. Une fois que ma mère était malade et se laissait carrément mourir, le médecin lui a dit :  » rentrez dans votre pays : c’est lui qui vous manque « . Et elle s’est mise à pleurer en silence. Ce médecin avait compris le déracinement d’un exil sans choix. Les pères, eux, étaient venus pour travailler et évoluer. C’est pour cela que je commence le film qui leur est consacré par ceux qui, après huit heures de chaîne à l’usine, s’endimanchent le soir pour aller suivre des cours de français ! On les a malheureusement freinés…
Justement, ce freinage… Pourquoi n’y a-t-il jamais d’expression d’immigrés dans les télévisions françaises ?
Même les leaders des mouvances culturelles actuelles des immigrés ne montrent pas leurs parents ! Comme s’ils étaient sortis de rien ! Ils en ont honte ! Pourtant, la France n’aurait pas les problèmes de banlieues qu’elle connaît si on avait reconnu et montré nos parents. Je me suis battue pour faire ce film : la 2, la 3, Arte me l’ont refusé. Alors que sur Arte, on aurait pu faire un débat après le film avec des gens ordinaires, pas des sociologues et des spécialistes ! Trois heures sur les Maghrébins : qui cela allait-il intéresser ? Alors que tout le courrier que je reçois me demande pourquoi le film ne passe pas sur une chaîne publique !
Quel rôle a joué le fait d’être une femme ?
Un tel film ne pouvait venir d’un garçon. Les mères ne se seraient pas exprimées ainsi. Et les frères ont intégré le message des pères : ils ont toujours la gêne et le complexe de  » pleurer  » devant un Français, c’est-à-dire de se livrer tels qu’on est.
Comment avez-vous ressenti l’affaire du foulard islamique ?
L’affaire de Creil m’a interpellée en tant que femme musulmane. S’agissait-il d’une malédiction d’être née musulmane ? On nous voile ; on nous enferme ; on ne se marie pas sans l’accord d’un homme. J’ai essayé de voir comment le même verset du Coran était vécu dans des sociétés différentes : j’ai compris que c’étaient les traditions qui remontaient et non l’islam lui-même. L’excision est une tradition pharaonique… Je n’allais pas me laisser enfermer ainsi. Je crois qu’on est dans un problème identitaire de gens qui n’ont pas de place : les garçons ont fait la Marche des Beurs et les filles ont porté le voile. C’était pour elles une façon d’être libre, et notamment vis-à-vis de leurs parents qui ne sont pas toujours d’accord. La femme iranienne est combattante. En appliquant le Coran à la lettre, mon frère n’a pas le droit d’entrer dans ma chambre ; on ne me touche pas ; si je porte le voile, je peux conduire ma voiture jusque tard la nuit ! Le problème est qu’elles se situent en tant que musulmanes et non en tant que citoyennes. Toujours la logique de la différence…Ce n’est pas en mettant un voile dans une société non-musulmane qu’elles résoudront les choses. Les laisser faire, c’est les laisser aller droit dans le mur, avec la schizophrénie au bout.

///Article N° : 181

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire