[Un été au Brésil ] ÉPISODE 5 | O jeito carioca

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Célia Sadai est autrice et journaliste. Pendant cinq semaines, elle s’installe au Brésil et livre pour Africultures des chroniques de ce séjour. En interrogeant sans cesse son propre regard, Célia propose une immersion, à partir de son expérience personnelle, dans ce pays complexe d’Amérique latine, dirigé par Jair Bolsonaro, ancien militaire, ouvertement d’extrême droite. Retrouvez les épisodes précédents : Episode 1 | Actes manquésEpisode 2 | Ton pays est raciste,Épisode 3 | Capoeira organique,  Episode 4 | Indie Reubeu.e

Depuis mon arrivée au Brésil, je suis en détox des réseaux sociaux. Bon, je n’utilise ni Insta ni Twitter mais je consulte Facebook chaque jour ouvré, non ouvré ou férié. Je suis de l’ancienne génération : j’aime écrire de longs textes, j’aime le débat d’idées et l’esprit de contradiction. Il y a quelques jours, j’ouvre l’application Facebook. Dans mon fil d’actualité, tout le monde parle de l’Algérie et des Algériens. Je me dis que c’est normal, car l’équipe de football d’Algérie vient de remporter la Coupe d’Afrique des Nations (CAN). Je regarde de plus près et je vois partout en lettres de feu :

NÉGROPHOBIE

Puis un commentaire me tord instantanément le ventre et le cœur :

« Il faudrait remettre la peine de mort pour ces chiens d’Algériens ».

J’ouvre la messagerie Facebook et sollicite l’aide d’Amel, ma jeune amie étudiante et activiste qui a le recul d’une vieille âme. Elle m’explique les faits qui m’ont échappé. Mamoudou Barry, un enseignant-chercheur originaire de Guinée, a été la victime d’un crime raciste le 19 juillet, à Rouen. Trois ans jour pour jour après un autre crime raciste, celui d’Adama Traoré. Et la même sidération, de 2016 à 2019 : la négrophobie tue.

À la mort de Mamoudou Barry, les premiers soupçons auraient été portés sur un « Algérien supporter de l’équipe d’Algérie ». Et voici ce que j’ai pu comprendre, en gros :

  1. Quand le véritable suspect a été identifié – il n’est pas algérien – la communauté algérienne a poussé un soupir de soulagement à l’unisson. Un peu comme quand on attend, fébrile, l’identité d’un terroriste après une attaque. On croise les doigts pour ne pas entendre, encore une fois, un nom et un prénom arabes. Jusqu’ici ça se tient.
  2. Le problème, c’est l’empathie. Une fois révélée l’identité du suspect, la communauté algérienne a fait OUF C’EST PAS NOUS, ON S’EN LAVE LES MAINS. On est d’accord, c’est inacceptable.
  3. ON S’EN LAVE LES MAINS n’est pas passé inaperçu. Et depuis que les Algériens et ceux de la diaspora s’en sont lavé les mains, les Noirs les invitent à déconstruire leur négrophobie, qu’elle soit systémique ou intériorisée. Fair enough. C’est la moindre des choses.
  4. Et puis ça s’est empiré des deux cotés. On souhaite la mort des uns, la mort des autres. On se traite d’esclave ou d’esclavagiste.Sales blancs, sales macaques, sales bougnoules, sales n—-s

Amel me conseille de garder distance et empathie, parce qu’il n’y a que l’empathie qui peut nous sauver de la haine. Mais je suis trop paniquée pour mobiliser de l’empathie. Et je mélange à nouveau les émotions, à voir mes communautés s’étriper en public. Voilà que j’ai peur de rentrer en France. Je sais que les conflits intercommunautaires de la CAN, c’est du sérieux. Derrière le football, il y a la politique. Il y a plusieurs années, en pleine Coupe du Monde, j’ai posté sur Facebook une photo de moi agitant un drapeau algérien. J’ai par la suite reçu de mon entourage des injonctions à prouver que j’aimais la France malgré tout. Suite à cet épisode, j’ai publié une tribune sur Rue89 où je m’exprimais au sujet de ma double identité. Le football, c’est politique. Je ferme brutalement l’application Facebook. Je vais rejoindre Gabriel à la plage d’Ipanema.

On regarde l’océan déchaîné. Quatre sauvetages en moins d’une heure, sous les applaudissements des Cariocas, des gringos, et des vendeurs de queijo qualio, d’açai et d’empanadas. Le sauveteur en question n’a aucune réaction face à tout cet amour : il vient de manger et maintenant son l’estomac est retourné comme l’Atlantique. Une fois passé ce moment d’héroïsme trivial, je raconte la grande dispute à Gabriel qui me répond:

— Il faut garder de l’empathie et respecter le mouvement naturel des peuples et des communautés. Si aujourd’hui les Noirs en veulent aux Arabes, il faut le respecter, ça fait partie de leur réparation en tant que communauté déshumanisée depuis plus de cinq siècles.

Je suis d’accord avec lui. L’Arabe est haï en France. Mais pas déshumanisé. Je comprends peu à peu ce que j’ai pu lire sur Facebook : « privilège arabe », « light skin », « arab tears ». La panique me quitte peu à peu, l’empathie remonte. Je rentre à Copacabana pour me préparer : ce soir je sors avec Erika et mes copines à la Pedra do Sal pour écouter une samba da rua.

Dans le Uber qui nous conduit à la fête, Erika m’explique l’histoire de cette « Pedra do Sal »:

— Le quartier s’appelle Pequena África. C’est un lieu très important pour la culture noire à Rio, un lieu de résistance où se sont formés des quilombos, où est apparue la samba de rue… À l’origine, c’est un marché aux esclaves…

Le show de samba n’a pas encore commencé. J’ai vidé mon verre de caïpirinha en moins de 5 minutes, j’avais soif. J’adore acheter des caïpirinhas aux vendeurs de rue, qui font rouler leurs petits chariots d’un endroit à l’autre, tels des traqueurs d’esprit de fête. Celle que je bois est blasphématoire aux yeux des Cariocas qui refusent de l’appeler caïpirinha. Appelons-la donc batida :

  • Cachaça 51, la moins chère du commerce, un tord boyaux
  • Des fraises mixées
  • Du sucre
  • Des glaçons
  • Du lait condensé, oui oui

Ma batida, je la bois comme un milkshake vanille du MacDo.

J’en suis à mon deuxième verre quand commence le show de samba. La place est pleine à craquer. Environ mille personnes qui reconnaissent dès ses premiers accords le titre de Chico Buarque, Apesar de você. Erika m’explique :

— C’est une chanson qui prétend parler d’une dispute d’amoureux, mais qui cache une critique de la dictature militaire, en 1970. Tu entends quand tout le monde chante en chœur lailailai lêlêlê ? Ce sont des parties censurées en fait…

Ce que me raconte Erika ne me surprend pas. Le Portugais du Brésil est presque impossible à comprendre si on l’apprend dans les livres, tant l’implicite et la polysémie gouvernent la langue. Un mot = dix formes de réalités possibles. J’imagine que c’est ce qui se passe quand on vient d’une culture d’oppression. À la fin de la chanson de Chico Buarque, le cavaquinho et le pandeiro accompagnent un autre refrain, surgi cette fois du public :

— Eeeeeeee Bolsonaro, vai tomar no cu* !

Cette soirée à la Pedra do Sal m’a beaucoup marquée. Le lendemain, j’en parle à Karim, un ami de Paris de passage à Rio.

— Ce qui nous manque en France, c’est la musique. Un répertoire que l’on connaisse tous par cœur et qui nous rassemble, qui nous ferait oublier le reste.

Avec Karim, on se dit qu’hormis le rap et Aya Nakamura, on n’écoute pas de musique française, encore moins toutes générations confondues. Ça nous sauverait peut-être, de suspendre parfois la colère, ensemble.

Ici, il y a de quoi faire en termes de fêtes traditionnelles brésiliennes. En hiver (été européen), il y a les festas juninas, typiques du Nordeste, qui s’étendent de juin à août. La culture du Norte et du Nordeste dite brega s’affiche dans des feiras où les Cariocas se déguisent en paysans (ce qui est un peu classiste), vêtus de chapeaux de paille et de chemises à carreaux. On peut y goûter la cachaça de jambu qui anesthésie la langue, et on peut y danser le forró ou du brega, comme l’un de mes groupes préférés, Banda Calypso.


Malgré tout, la suspension de l’incrédulité par la musique ne fonctionne pas plus longtemps que le temps de la musique. Parmi les personnes que j’ai rencontrées depuis que je suis arrivée à Rio, 1 Brésilien.ne sur 2 souhaite quitter le Brésil pour la France, l’Allemagne, et surtout le Portugal. Parmi les motivations des prétendant.e.s à l’exil :

  • sécurité physique des noirs
  • sécurité physique des personnes gays et trans
  • impossibilité pour les noirs d’accéder au marché de l’emploi
  • climat hostile depuis l’élection de Bolsonaro
  • droit des femmes (à l’IVG entre autres)
  • ralentissement du marché de l’emploi

Oui parce que je parle du goût pour la fête, de la chaleur et de la joie. J’en parle même beaucoup. É o jeito carioca. C’est l’esprit carioca. Mais les frises chronologiques nous enseignent autre chose :

1985 : fin de la dictature militaire
1989 : premier vote au suffrage universel direct
2003 : premier élan démocratique avec Lula
2019 : l’extrême droite brésilienne s’empare du pouvoir

Cette frise, elle me fait penser à mes années d’études africaines, à la Sorbonne. Les guerres de conquêtes dites de « pacification », la soumission, le réveil anticolonial, l’action décoloniale et l’indépendance, puis l’échec des indépendances, la Françafrique et la corruption, la dictature, les guerres civiles, l’ingérence des ex-colons… Plus jeune, je me demandais comment on pouvait survivre à autant de changements sans devenir fou. Sans que le Moi collectif ne devienne fou.

Depuis mon arrivée à Rio, je n’ai jamais entendu quelqu’un se plaindre. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de conscience politique. Ce qui est absent, c’est plutôt l’amertume. Ici, on s’en tient aux faits d’une frise chronologique, sans noyade dépressive comme nous, en Europe. Mais la dépression rôde, elle est latente selon mon amie Diana. Diana souhaite quitter le Brésil pour la France, avec son mari Thiago et sa fille Iara. Diana est juive du côté de son père, et india du côté de sa mère. Mais comme elle me l’explique :

— Au Brésil, Indio ça ne compte pas ! Tu es blanc ou tu es noir. Les indios sont la communauté la plus invisibilisée du pays…

Donc ici, Diana est blanche… Son conjoint est noir. Leur fille, métisse. Depuis mon arrivée à Rio, Diana et Thiago sont le deuxième couple mixte que je rencontre : ça ne se fait pas :

— Quand les gens rencontrent Thiago, ils me demandent de quel pays il vient. Comme si je ne pouvais pas être en couple avec un noir d’ici. Il y a plus de respect pour les noirs qui viennent d’ailleurs !

Les mots de Diana me rappellent ceux de James Baldwin en exil à Paris. La façon qu’avaient les Français de se comporter chaleureusement avec lui, noir des Etats-Unis, tout en déshumanisant les noirs arrivés d’Afrique…

— Nous sommes allés en France l’an passé avec Thiago. J’ai été bouleversée par l’expérience qu’il a faite d’être noir en France. Il s’est senti tellement mieux qu’ici, au Brésil ! Le Brésil, c’est pas pour les débutants.

J’imagine à peine la violence quotidienne subie par Thiago au Brésil s’il se sent mieux dans un pays aussi négrophobe que la France… Je plaisante :

— T’inquiète pas Diana, quand tu viendras en France, tu auras droit au psychanalyste-psychologue-psychothérapeute-psychiatre et même gratuit si tu veux. La dépression, c’est notre deuxième sport national, après le foot…

À 10 000 km de mon pays, je n’arrive pas toujours à comprendre si nous sommes un peuple fragile, ou si nous sommes un peuple qui souffre. Sans doute un peu des deux. Ce que nous n’avons pas, ce que nous ne portons pas, c’est un masque qui recouvre cette souffrance. Nous sommes à vif, pour reprendre les mots du rappeur Kery James. Ici, même les formules de salutations sont conjuratoires :

E AÍ TUDO BEM TUDO BOM TUDO LEGAL BELEZA

Une suite de mots légers, souvent vidés de leur sens comme des onomatopées, qui fonctionnent comme une amorce joyeuse à toute conversation :

ALORS TOUT VA BIEN TOUT VA BIEN TOUT VA SUPER BIEN

Ça aussi, c’est le jeito carioca : ne pas laisser de place pour le ÇA VA PAS. Je me dis que je n’ai pas rencontré ceux qui craquent. Parmi mes amis cariocas, certains ont grandi dans des favelas. La plupart viennent de milieux très privilégiés. Tous sont âgés de la trentaine et ont un emploi. Ils ne sont pas le reflet de Rio, mais de la Zona Sul, la Zone Sud de Rio. Et ce que je raconte, c’est aussi le reflet de la Zona Sul. Je vis à Copacabana, je vais à l’école à Ipanema, à la plage à Barra da Tijuca, faire la fête à Botafogo, Santa Teresa, Lapa… Je ne connais presque rien de la Zona Norte, le Rio des classes populaires et ouvrières, où certains Cariocas font trois à quatre heures de route chaque jour pour aller travailler parce que l’agglomération ne permet pas d’aller plus vite. Et j’en reviens à la question au départ de ce feuilleton d’été : qui a accès à la sortie ?

Célia Sadai

 

 

* « Eeeeeeee Bolsonaro, vas te faire enculer ! »

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