[Un été au Brésil ] ÉPISODE 2 | Ton pays est raciste

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Célia Sadai est autrice et journaliste. Pendant cinq semaines, elle s’installe au Brésil et livre pour Africultures des chroniques de ce séjour. En interrogeant sans cesse son propre regard, Célia propose une immersion, à partir de son expérience personnelle, dans ce pays complexe d’Amérique latine, dirigé par Jair Bolsonaro, ancien militaire, ouvertement d’extrême droite.

Depuis mon arrivée à Rio, j’entends beaucoup :

— La France aussi est un pays raciste ! Et très violent avec les Arabes et les Noirs ! La police les tue. Et ce n’est pas comme ici, il y a une ségrégation dans les villes, comme aux Etats-Unis. Il y a une frontière entre les quartiers, les Noirs vivent ensemble et les Arabes aussi…

Une journaliste de São Paulo, un chauffeur Uber, un biologiste et un contremaitre de capoeira. Tous ont le même discours à propos de la France. Chose heureuse pour moi, ils ne me considèrent pas comme une européenne nourrie au privilège depuis le premier biberon. Pour eux, nous sommes plus ou moins à égalité en termes de violence institutionnelle et symbolique puisque

  1. Notre police assassine
  2. Notre président fait partie des présidents les plus détestés au monde.

Deux choses m’intriguent pourtant :

  1. Comment expliquer que des Brésilien.ne.s issu.e.s de tous horizons reconnaissent cette violence institutionnelle et symbolique, quand la plupart des citoyens français en nient l’existence ?
  2. Je n’avais jamais réfléchi à la cartographie de nos villes en termes de ségrégation. Enfin si, en ce qui concerne la banlieue. Mais pas dans les grandes agglomérations, précisément.

Lire aussi le premier épisode de la série : [Un été au Brésil ] ÉPISODE 1 | Actes manqués

Je suis née dans le quartier de Belleville-Ménilmontant à Paris à l’époque des squatts d’immigrés, après celle des bidonvilles. La première fois que je suis allée à la Place de la Bastille, j’avais 15 ans. L’esprit de quartier était alors très fort, et il n’y avait aucune raison de sortir de l’arrondissement où nous habitions. Hormis plusieurs longs séjours à l’étranger – et un séjour de sept mois à Marseille – je n’ai vécu qu’à Paris. Ici, à 11 000 km de chez moi, mon point de vue change. Je vois effectivement la cartographie de ma ville comme un conglomérat de communautés qui aujourd’hui survivent, avalées par la gentrification et la reproduction du même. Château Rouge-la Goutte d’Or, Barbès-Belleville-Ménilmontant, et tout ce qui rayonne de la Place d’Italie à Olympiades. Un quartier noir, un quartier arabe, un quartier asiatique. La question qui me taraude c’est : qui peut en sortir ?

Lire aussi notre série estivale de 2012 consacrée au quartier de Belleville à Paris 

À mon entrée au lycée, à l’âge de 15 ans, ma mère a changé de métier. Auparavant, elle cumulait les emplois de femme de ménage et d’assistante maternelle. Puis elle a réussi courageusement, à l’âge de 35 ans, un concours de la fonction publique et elle est devenue auxiliaire de puériculture. Ce qui voulait dire que pour la première fois de sa vie, ma mère allait travailler à l’extérieur de notre appartement, de notre immeuble. Ce fut un bouleversement pour toute la famille. Ma mère allait prendre le métro pour aller au travail. Je me rappelle lui avoir appris comment s’orienter dans les transports publics, ce que signifiait « prendre la ligne 11 en direction de Chatelet ».  En Algérie, ma mère avait quitté l’école à 11 ans. Elle s’est mariée à 18 ans. Elle est devenue mère à 19 ans. Prendre le métro, seule, pour aller au travail – avec le soutien de mon père – était un acte d’empowerment très symbolique. Ce qui me ramène à la même question : qui peut sortir de son quartier/de sa communauté dans une ville française ?

Ici, à Rio, la cartographie est absolument différente.  Il y a quelques jours, je suis allée passer un test d’entrée à l’école de langues Caminhos Language Center, située dans le quartier cossu d’Ipanema. (Quand je voyage, j’aime parler correctement la langue locale). Sur le chemin du retour, je me suis trompée de rue. Des enfants noirs partout, des parents noirs partout : c’était la sortie de l’école. L’ambiance étant très joyeuse, j’ai poussé ma ballade plus loin. Pour découvrir une route défigurée, éventrée par le manque d’entretien. Chaussée de tongs Havaianas, je butai à chaque pas sur un pavé déchaussé. Peu à peu j’ai compris que je marchais vers une favela. En plein cœur du quartier le plus blanc et le plus riche de Rio. À une rue près, je manquais cette réalité-là.

Lire « Aurora au pied du mur » de Oiara Bonilla. Dans le Hors Série « Décentrer, Déconstruire, Décoloniser »

***

Depuis mon arrivée à Rio, je pose beaucoup de questions :

— Tu t’identifies comme Blanc ?

— Je ne me considère ni comme Indio*, ni comme Blanc, ni comme Noir. Ici, c’est le Brésil, tout le monde est mélangé, métissé.

— Je ne comprends pas. Il n’y pas de mention de la race sur vos documents administratifs, comme aux Etats-Unis ?

— Non, il y a juste mention de la couleur de peau.

— Mais ça c’est lié à la race, donc c’est raciste !

— Non, c’est juste une manière de contrôler et d’identifier la population…

— Je ne comprends pas. C’est totalement contradictoire.

— C’est comme ça, c’est le Brésil, c’est très spécial ici.

Nous sommes dans un bar hipster du quartier de Gávea, et je réalise que le moment est mal venu d’interviewer Rafael plus longuement. Nous terminerons cette conversation plus tard.

Ce soir, tout le monde parle très vite, il m’est difficile de tout comprendre. Je manque une blague sur deux, et Milena a la gentillesse de me traduire en français les blagues les plus drôles. Je ris donc, en différé. Le reste du temps, je m’interroge.

J’ai vécu près de deux ans aux Etats-Unis, dans le cadre d’une bourse doctorale. À mon arrivée en Caroline du Nord, j’ai du faire une demande de carte de sécurité sociale américaine, nécessaire pour valider mon inscription administrative à l’université. Je me souviens en particulier qu’on me demandait de renseigner ma couleur de peau. J’avais le choix entre black, latina, asian et caucasian*. C’était il y a dix ans, j’ignore quelles sont les catégories raciales d’aujourd’hui. Bien malgré moi, j’ai dû cocher caucasian, c’est-à-dire blanche ; la catégorie arabo-berbère n’existant pas. C’est à peu près à cette époque que j’ai commencé à nourrir une certaine ambivalence vis-à-vis de la question identitaire. Quand je suis arrivée à l’université de Duke, on m’a expliqué que j’appartenais à la communauté noire :

  • Tu es descendante d’Afrique, ton peuple a chassé les colons, tu viens de la tribu berbère et tu viens d’un milieu pauvre, donc tu es noire.

Moi, j’étais contente d’appartenir à une communauté, donc j’ai dit oui, je suis symboliquement noire. Symboliquement, c’est tout. Je n’y croyais pas à l’époque, je n’y crois toujours pas aujourd’hui. Non, je ne suis pas noire, Brown à la rigueur ; mais ce n’est pas l’expérience vécue du noir que je vis au quotidien.

Cette histoire de mentionner la couleur de peau sur les documents administratifs me taraude. D’un coté, c’est un geste de racialisation, de contrôle et de classification qui me met mal à l’aise. D’un autre coté, c’est aussi ce qui permet de réaliser des statistiques ethniques – ce que nous sommes nombreux à réclamer en France.  C’est peut-être ce qui nous rend si fébriles quand il est question de la race. Car oui, nous sommes fébriles. Décoloniaux mais fébriles. Nous manquons de concepts – ils nous arrivent peu à peu du monde entier – et nous sommes piégés par la contradiction républicaine qui suppose l’indivisibilité du corps citoyen français. À ce titre, on peut dire que nos cartographies ségréguées sont anti-républicaines… Que changerait en nous la mention de la race sur nos documents administratifs ? Dans l’espace public français, nous – issus des mondes noir, arabo-berbère et asiatique – sommes racisés. Cela signifie-t-il pour autant que nous souhaitons exister dans ces catégories ?

Je n’écoute plus les blagues de la bande d’amis, je cogite. Erika, une journaliste de São Paulo, interrompt mes pensées :

— Tu sais Celia, ici on se dit pays métis et post-racial, mais c’est une façade… Tout le monde a du sang mélangé, et les vrais Blancs représentent une minorité. Mais c’est cette minorité qui est aux commandes du pays. Tu retrouves des inégalités entre les races partout. Les noirs travaillent pour les Blancs, les noirs vont à l’école publique, les noirs vivent dans des favelas… Ils n’ont pas d’accès à une vie meilleure. Ils meurent plus tôt que les Blancs, aussi.

Erika est une femme déconstruite, avec une grande conscience de ses privilèges et qui sait situer sa parole en toutes circonstances. Elle est surprise quand je lui explique qu’avec sa tête de Marocaine, je ne lui donne pas quinze jours avant d’être victime de racisme en France. Car ici, le Blanc peut avoir une « tête d’Arabe ». Ce qui me fait réaliser qu’en France, on est quand même dans le phénotype de la race pure avec un côté aryen qui me donne la nausée.

Je vais bientôt rentrer. Demain matin, je dois rejoindre Rafaella au posto 9 d’Ipanema. Je l’ai rencontrée pendant mon doctorat, à Paris. Elle travaillait sur des autrices noires brésiliennes issues de favelas. Elle même a grandi dans une favela de São Paulo. Nous ne nous sommes pas vues depuis cinq ou six ans.

***

Et la journée fut belle, en compagnie de Rafaella. On a bu des caïpirinhas à la fraise sous le soleil d’Ipanema, on a plongé sous les vagues de l’océan, elle a fait des offrandes à Iemanja et je l’ai écoutée pendant plusieurs heures parler de ses recherches post-doctorales, et surtout de féminismes pluriels. Partout autour de nous, des jeunes d’une grande beauté passent l’après-midi à chercher la posture idéale pour un selfie. Un spectacle d’un rare narcissisme, qui me touche et m’insupporte à la fois. Un groupe d’amis s’installe à coté de nous et jouent du baile funk avec une enceinte JBL et un maximum de décibels. La même scène en France aurait été interrompue au bout de deux ou trois minutes. Ici les gens se lèvent, et dansent.

Hantée par mes démons identitaires, je détourne le regard et demande à Rafaella :

— Tu t’identifies comme blanche ou comme india ?

— Ni l’un ni l’autre. Je m’identifie comme non-noire. Ici, ne pas être noir, ça signifie beaucoup plus de choses que d’être blanc ou indio. À la rigueur, on peut dire que je suis brune.

Sa réponse me plait et m’offre enfin une piste. J’avale une gorgée de caïpirinha à la fraise, mais des morceaux de fraises restent coincés dans la paille. Je n’atteindrai pas l’ivresse aujourd’hui… En France, on oppose « blancs » et « non-blancs »/« racisés ». D’une certaine manière, parce que les blancs sont majoritaires face au groupe minoritaire des racisés. Au Brésil en revanche, plus de 50% de la population est noire. Mais dans ce groupe de racisés, il y a des blancs et des bruns d’Afrique du Nord et d’Asie. Quelle communauté d’expérience ont-ils avec les noirs ? Je n’aime ni la verticalité ni la hiérarchisation, mais il existe des tensions au sein du groupe des racisés, et la principale manifestation de ces tensions, c’est la négrophobie. Ce qui exceptionnalise l’expérience noire globale et justifierait que l’on parle de blancs, de bruns ET de noirs. Et donc de « non noirs ». Moi, si j’énonce que je suis « non blanche », je nie mon white passing. Et ce qu’on recherche ici, ce sont des catégories cohérentes. Et puisqu’il faut être cohérent, je demande :

  • Ici on appelle les noirs negros comme si pretos était une insulte. Mais pretos renvoie à une couleur de peau alors que negros c’est le nom donné aux noirs par les colons… ALORS POURQUOI ??
  • Celia, ne dis jamais pretos quand tu parles des noirs ! Ici, c’est une insulte.
  • Mais c’est une couleur de peau ! En France comme aux Etats-Unis, on n’emploie pas le mot N-, il est banni du langage !
  • Ici, les noirs se sont réappropriés negros. C’est peut-être un mot d’origine coloniale, mais quand tu dis negro, tu t’inscris dans toute l’histoire de la résistance et des luttes des Noirs au Brésil !
  • En fait tu me parles de Négritude ?
  • Exactement !
  • En France, la Négritude c’est archaïque. Surtout Senghor, qui est perçu comme un token, un alibi de la Coopération et de la Françafrique.
  • Mais il n’y a pas qu’une seule Négritude ! Ici tu es en Amérique Latine, pas en Afrique !

« Ici tu es en Amérique Latine, pas en Afrique ! » : je réalise avec tristesse la vérité – mon point de vue est définitivement eurocentré. Je ne conçois la carte du monde qu’avec l’Afrique au Sud et puis à l’ouest, tout à gauche, les Amériques. Je n’ai pas une compréhension atlantique du monde, mais méditerranéenne. Ça peut faire dire des bêtises. Rafaella poursuit :

  • Le décolonial est né de la pensée de l’Argentin Walter D. Mignolo, du Portoricain Ramón Grosfoguel et de l’Argentine Maria Lugones, pour montrer que la colonisation de l’Amérique n’a rien à voir avec celle de l’Afrique. L’Afrique est postcoloniale ! L’Afrique c’est Edward Saïd ou Frantz Fanon !
  • En France, on conçoit le décolonial comme la déconstruction des substrats coloniaux – la colonialité – qui résistent dans les structures du présent…
  • Oui mais tu ne peux pas appliquer le décolonial à la France et encore moins à l’Afrique ! Le décolonial est né pour parler d’une situation bien particulière et propre uniquement à l’Amérique latine.

Lire aussi « L’approche décoloniale interroge les fondamentaux avec lesquels nous pensons notre monde » de Claude Rougier (RED). Dans le hors série « Décentrer, Déconstruire, Décoloniser » 

Ce que Rafaella me dit avec tact, c’est qu’en France, nous avons une pratique d’appropriation de concepts étrangers à l’Europe qui peut nous faire dire des bêtises, qui peut parfois nous pousser à tomber dans l’idéologie. Et moi, je me demande pourquoi en France, on n’arrive pas à produire du concept ? Je me demande pourquoi on attend dix ans avant de lire des traductions d’ouvrage théoriques déjà datés pour les faire entre dans notre champ épistémologique ?

Rafaella est universitaire. Peu à peu et sans qu’elle s’en rende compte, elle m’offre un séminaire passionné d’études de genre. Rafaella est bisexuelle et non genrée. Elle ne croit pas dans la binarité du genre, ce qui est intéressant pour une féministe :

  • Il y a plein de cultures ancestrales qui n’ont pas de genre. Dans la culture yoruba, le mot femme n’existe pas !

Son féminisme à elle est un féminisme organique, organisé autour d’une entité – Iemanja, la déesse des eaux et la mère des orixas – et le concept de « doloridade » que l’on pourrait traduire par « dolorité ». Un concept qui se substitue à celui de « sororité », car il faut être sœurs aussi dans la douleur. Elle a ses règles aujourd’hui. Elle part vider sa coupe menstruelle dans l’océan, en offrande à Iemanja. Je regarde la scène, avec mes yeux de gringa*. Je l’envie, parce qu’elle sait comment se protéger. Elle sait comment entrer en contact avec d’autres présences au monde. Elle connaît le lignage pluriséculaire de femmes qui sont ses modèles. Moi je n’ai que la Kahina, reine guerrière berbère et icône de l’amazighité, et j’ai déjà beaucoup de chance de l’avoir…

Tout à coup remonte à mon esprit un ouvrage de la philosophe noire brésilienne Djamila Ribeiro, O que é lugar de fala ? dont Gabriel m’avait chaudement recommandé la lecture :

— O falar não se restinge ao ato de emitir palavras mas de poder existir. Pensamos lugar de fala como refutar a historigrafia tradictional e a hierarquização de saberes consequente da hierarquia social.

Rafaella me propose de marcher vers la Pedra do Arpoador, le meilleur spot paraît-il pour assister au coucher de soleil sur Rio. Dans le ciel, agiles comme des drones, les hélicoptères de l’armée surveillent la vie des morros, ces favelas perchées dans la montagne qui me rappellent les villages de Kabylie… La police à terre, l’armée dans le ciel. Allons voir ce coucher de soleil.

* « Indio », ou « indien », renvoie à la communauté descendante des Premières Nations.

* Caucasian s’emploie pour Blanc.

* uma gringa : une blanche, ici je fais référence aux touristes européens, ce que je refuse d’être mais que je suis bien malgré moi.

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