[Un été au Brésil] ÉPISODE 3 | Capoeira organique

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Célia Sadai est autrice et journaliste. Pendant cinq semaines, elle s’installe au Brésil et livre pour Africultures des chroniques de ce séjour. En interrogeant sans cesse son propre regard, Célia propose une immersion, à partir de son expérience personnelle, dans ce pays complexe d’Amérique latine, dirigé par Jair Bolsonaro, ancien militaire, ouvertement d’extrême droite. Retrouvez les épisodes précédents : Episode 1 | Actes manqués et Episode 2 | Ton pays est raciste

Hier soir, j’ai retrouvé Rafael, mon ami de la capoeira, Erika, la journaliste de São Paulo, et Daniel, un joli garçon qui travaille pour le media Globo, dans un bar du quartier de Botafogo rempli de hipsters avec des barbes taillées comme des logos. Erika me fait d’abord visiter le quartier. Des bars en enfilade, des terrasses bondées, et des écrans allumés partout car ce soir, le Brésil rencontre l’Argentine pour une place en demi-finale de la Copa America. Jusqu’ici tout va bien, la soirée promet d’être festive et je me réjouis d’assister à un match du Brésil… au Brésil. Un détail attire pourtant mon attention, j’en fais part à Erika :

— Pourquoi personne ne porte le maillot du Brésil ?

— Parce que le maillot du Brésil et la couleur jaune ont été réappropriés par Bolsonaro. Plus personne ne porte le maillot, c’est très mal vu, ça veut dire que tu es un fasciste pro-Bolsonaro. A camisa da seleção virou símbolo fascista.

En matière de foot, je suis tellement nationaliste que je chante la Marseillaise une main sur le cœur tout en agitant de l’autre main un drapeau algérien … Ce soir, le Brésil bat l’Argentine 2 à 0 : la joie des hipsters de Botafogo dure moins de 3 minutes. Dehors, personne ne klaxonne à tue tête, aucun drapeau du Brésil en vue : l’habitude de la victoire ?

Je profite de la présence de Rafael, Erika et Daniel pour achever une conversation que nous avions commencée à mon arrivée à Rio, au sujet de la blanchité. Pour Rafael, seule l’identité métisse existe. Daniel, qui lui est noir, m’explique qu’il habite le quartier blanc de Botafogo « parce qu’ici la police ne vient pas, c’est moins dangereux pour moi ». Erika quant à elle reprend les propos de Rafaella (relire l’épisode 2 ici) et se définit comme non-noire. Elle est toutefois surprise quand je lui dis qu’avec sa tête de Marocaine, personne en France ne la prendrait pour une blanche. À 10 000 km de mon pays, je réalise que les Français sont obsédés par le phénotype issu d’une souche blanche pure. Si ton phénotype ne convainc pas, il te restera toutefois ton prénom ou ton ADN pour prouver que tu n’es pas métèque. Bon courage.

Moi, j’ai un white passing, mais des cheveux à tendance crépue. Et mon origine est souvent une obsession pour ceux et celles que je rencontre, qui m’imaginent bien souvent brésilienne à cause de mes traits berbères, de mon visage hérité des multiples conquêtes de l’Afrique du Nord. J’aime lire la déception ou l’inquiétude sur le visage des gens quand je leur annonce que je viens d’Algérie, cette terre qui n’engendre que des terroristes et des islamistes. Je déteste lire le soulagement sur leur visage quand ils apprennent que je suis Kabyle – les Blancs d’Afrique, rassurants, qui vivent en tribu et mangent du porc et qui par ailleurs détesteraient l’islam et les Arabes :

  • Ah mais toi t’es Kabyle, c’est pas pareil !

Pourtant, au-delà des divisions entre Arabes et Berbères sur des critères de dark skin/light skin, tout le monde est passé par la case indigène quand il s’est agi de coloniser le peuple algérien. Et sans la Guerre d’Algérie, je n’aurais sans doute pas besoin de petites pilules bleues. Cela, même si j’ai un white passing.

Rafael a un peu bu, et semble touché par ces histoires de blanchité. Il évoque la capoeira organique, j’écoute attentivement :

— 90% de la population blanche se pense de façon universelle ; ça masque les vraies questions : comment rattraper la dette historique de l’esclavage ? Il y a un conflit et il faut trouver une solution pour réparer l’histoire. L’autre chose c’est quand tu dis putain tu peux pas faire ça, t’approprier la capoeira parce que tu es blanc… C’est faux, parce que ça fait partie de la culture brésilienne. À un moment donné, tout est mélangé, métissé, le Noir n’est pas noir, la Blanc n’est pas blanc, l’Indio n’est pas indio. Il y a des maîtres blancs, hétérosexuels, playboy* qui ont travaillé la capoeira pour l’enrichir et y incorporer tout un tas de choses… Et qui appellent ça capoeira organique, que ça plaise ou non…

JE NE SUIS ABSOLUMENT PAS D’ACCORD avec lui. D’abord, les Blancs au Brésil représentent une minorité, face à 54% de Noirs qui seront considérés comme negros (noirs) ou pardos (métisses) selon l’intérêt de chacun. La capoeira n’est donc pas métissée parce que c’est un raccourci commode, mais NOIRE. Et puis, que penser de cette capoeira organique qui semble née de la culpabilité des blancs brésiliens vis-à-vis de l’histoire des noirs brésiliens… Dois-je leur donner un mouchoir pour les consoler ? Je conseille à Rafael d’écouter la chanson de rap de Thiago Elniño, « Pedagoginga » :

— Pra superação, tanta humilhação / Atravessar o oceano para trampar na sua plantação / Café, algodão, cana, escravidão / Alforriaram o nosso corpo, mas deixaram as mentes na prisão / “Não! Abre logo a porra do cofre / Não tô falando de dinheiro, eu falo de conhecimento / Eu não quero mais estudar na sua escola / Que não conta a minha historia / na verdade me mata por dentro*

La capoeira n’est pas que la capoeira. C’est une pédagogie de l’éducation et de la résistance créée pour ceux qui n’ont pas accès aux savoirs institutionnalisés ; pour ceux dont l’histoire ne s’est pas institutionnalisée : les descendants d’esclaves. Pour rappel, la loi 10.639 relative à l’enseignement de l’histoire et de la culture afro-brésiliennes et africaines à l’école date du … 9 janvier 2003. Après des siècles d’invisibilisation des cultures noires brésiliennes, la capoeira est devenue plus qu’une pratique. Le cercle de la roda, c’est un cercle initiatique et autonome où se transmettent des savoirs ancestraux. Qui peut avoir l’arrogance d’en changer les structures ?…

Ce matin, dès mon réveil, mon téléphone sonne. C’est un message de Gabriel. J’ouvre la pièce jointe et j’atterris sur une publication Facebook de Jorge Itapuã Beiramar, fils de Mestre Nestor, fondateur du groupe Nestor Capoeira – c’est avec ce groupe que je m’entraine ici.

Son texte s’intitule : « APPRENDRE À TOMBER: parce que l’homme blanc doit changer d’avis ». Il s’y définit comme un Blanc privilégié, hétérosexuel et élevé dans l’élite brésilienne :

« —  J’ai décidé d’écrire ce texte à l’égard de tous ceux qui, soumis au racisme, se sentiraient offensés par un Blanc de l’élite brésilienne vendant son travail de préparation corporelle dans les médias sociaux sous le nom de Capoeira Organique. L’idée qu’un Blanc, comme moi, crée une pratique nouvelle de capoeira baptisée « organique », a pris une connotation élitiste. J’ai déconstruit mes schémas corporels, j’ai abandonné la standardisation d’une formation mécaniste de la capoeira, dont les répétitions infinies de coups, de mouvements et de séquences, et je suis allé à la recherche des principes fondamentaux du jeu de capoeira : connexion, fluidité et créativité. Puis, j’ai intégré des éléments d’autres pratiques corporelles comme la danse, le yoga et le qi gong. Malgré tout, je pense que nous Blancs sommes habitués à occuper les espaces du pouvoir, et que nous n’avons pas appris à renoncer à avoir raison. Cette fois-ci, je vais donc changer d’opinion et d’attitude : je n’appellerai plus mon travail Capoeira Organique, désormais rebaptisée Organic Movement ou Organic Flow. »

Même si je suis d’accord avec l’urgence de renoncer à avoir raison, je me dis que c’est trop facile de baptiser et de débaptiser – c’est encore pire de débaptiser avec héroïsme…

Je propose à Gabriel d’aller boire une bière cet après-midi pour parler de ce texte. Nous nous retrouvons dans un bar d’Ipanema. Gabriel est un peu nerveux parce que je l’enregistre avec mon IPhone. Moi, je suis nerveuse parce que c’est Gabriel. Gabriel est contramestre de capoeira, fils de mestra de capoeira, et enseigne la capoeira depuis vingt ans. Coté identité, il se décrit comme un « atlantique doté d’une double culture, brésilienne et française ». Je n’attends pas que nos bières soient servies pour commencer à m’entretenir avec lui :

– Gabriel, pour moi, la capoeira est un temple… Qui peut avoir l’arrogance d’en changer les structures ?

– La capoeira est en évolution permanente, d’autant qu’elle est mondialisée et appropriée du coup par des pays blancs comme la France ou les Etats-Unis… Enfin, pas si blancs que ça ! Mais cette évolution, je la trouve positive ! Par exemple, tu sais que le mouvement apaiando, c’est Mestre Camisa qui l’a inventé ?

-Euh, non. Je pensais que toutes nos attaques et esquives venaient directement des esclaves ou de Mestre Bimba. Toi qui enseignes la capoeira en France, dis-moi, y a forcément des choses qui ne passent pas pour des Français ? Genre les trois piliers de la ruse, la malicia, la mandinga et la malandragem?

-La malicia en France, c’est facilement compréhensible, c’est la ruse à des fins personnelles. La mandinga c’est difficilement accessible, elle est liée à des entités du candomblés ou de la nature qui nous donnent de la force pendant le jeu. Peut être que des Français issus de la diaspora noire peuvent comprendre la mandinga. En ce qui concerne la malandragemet la figure du bon malandrin qui ruse pour le bien commun… Je ne crois pas que dans une société égoïste comme la France il y ait de la place pour la malandragem. On voit ça plutôt dans des pays plus pauvres comme le Brésil où on vit encore grâce à l’entraide.

-Pour moi y a quand même toute une partie de l’enseignement en France qui relève de l’appropriation culturelle… La capoeira est noire, un point c’est tout.

-Je n’aime pas trop ce mot, « appropriation culturelle ». La capoeira est noire, oui, mais elle est mondiale et humaine, elle est à tous ceux et celles qui la transforment. Donc c’est oui et non. La capoeira n’appartient pas aux noirs.

-Moi je pense que la capoeira est une arme de défense pour les Noirs et qu’il n’ont rien à gagner à partager leurs outils avec les Blancs : qui veut partager sa propre stratégie de défense ?

-Celui qui voudra établir un dialogue, à égalité.

Je ne réponds rien à cette dernière réplique de Gabriel. D’abord parce qu’il est 17h et qu’après ma deuxième bière j’y vois de moins en moins clair. Aussi, parce que l’échange avec Gabriel me renvoie à une notion que j’éloigne de moi le plus souvent possible : l’humanisme. Dans les milieux où je milite, l’humanisme est ce qu’il y a de pire avec l’universalisme et le « citoyen du monde ». Dans ces milieux, un humaniste est une personne de gauche dotée des meilleures intentions mais qui n’accepte pas l’inégalité absolue qui divise le monde. Et qui tiendra donc des discours du type :

-Nan mais attends t’exagères ! Tu vois le mal par-tout ! On est tous logés à la même enseigne, on est tous des ETRES HUMAINS !

L’être humain. L’argument le plus fallacieux qu’on puise opposer à ma verve marxiste. Non, la capoeira n’est pas à tous. On ne peut pas en redistribuer les bénéfices à l’oppresseur, sinon c’est trop facile. Mais je dois avouer, ce soir, que la flamme de vie qu’il y a dans la notion d’humanisme me séduit un peu plus, à 10 000 km de la rage des militants racisés de Paris. Parce que c’est vrai, il faut le dire : l’humanisme, ça règle à peu près tout. Et ça maintient souvent le dialogue…

Aujourd’hui, Gabriel m’a emmenée au morro de Vidigal, une immense favela qui s’étend au dessus des plages d’Ipanema. C’est la première fois que je pénètre une favela depuis mon arrivée à Rio. Le Uber nous dépose tout en bas du morro. Puis nous montons à bord d’un van, jusqu’à mi-hauteur environ. Sur le court trajet, je peux observer le contraste avec le reste de la ville. Des trottoirs éventrés, des ordures amoncelées, des tonnes d’échoppes en tous genres mais aucune grande enseigne avec pignon sur rue, une route pentue sans feux de circulation où le ballet des mobylettes augmente la sensation de danger…

Nous retrouvons Ninho, un capoeiriste noir du groupe Senzala, qui mène un projet social autour de la capoeira et du théâtre, avec des enfants et des jeunes de Vidigal. J’assiste au cours des enfants, dispensé dans une bonne humeur qui me frappe. Autour de nous, il n’y a rien qu’un bidonville dans la ville, où même les taxis ne se rendent pas. Une petite fille rit aux éclats toutes les 3 minutes. Elle a un rire communicatif. Demain c’est elle, j’espère qu’elle ne changera pas. Après le cours, j’échange avec Ninho. On est sur la même longueur d’ondes sur à peu près tout. Grâce à son projet, des enfants sont sortis de la favela. Car la question, on l’a déjà posée : qui peut sortir et avoir l’accès ? Ninho croit dans la tradition orale, c’est pourquoi il mêle théâtre et capoeira : pour raconter d’où vient la capoeira. Ça me plait, parce que dans la tradition orale comme dans le théâtre, il faut un cercle, un plateau où raconter. La cercle de la roda, c’est un arbre à palabres…

Célia Sadai

* Ici playboy signifie bourgeois.

* Pour surmonter tant d’humiliation / Traverser l’océan pour piétiner votre plantation / Café, coton, canne, esclavage / Ils ont renforcé notre corps / mais ils ont laissé nos esprits en prison / Non! Ouvre le putain de coffre tout de suite / Je parle pas d’argent, je parle de connaissance / Je ne veux plus étudier dans ton école / qui ne raconte pas mon histoire / en vérité ça me tue de l’intérieur

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