[Un été au Brésil] ÉPISODE 4 | Indie Reubeu.e

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Célia Sadai est autrice et journaliste. Pendant cinq semaines, elle s’installe au Brésil et livre pour Africultures des chroniques de ce séjour. En interrogeant sans cesse son propre regard, Célia propose une immersion, à partir de son expérience personnelle, dans ce pays complexe d’Amérique latine, dirigé par Jair Bolsonaro, ancien militaire, ouvertement d’extrême droite. Retrouvez les épisodes précédents : Episode 1 | Actes manqués, Episode 2 | Ton pays est raciste, Épisode 3 | Capoeira organique.

Ce matin, à mon école de langue d’Ipanema, on a fait un cours sur « os relacionamentos » ; c’est-à-dire qu’on a passé en revue la liste inépuisable des types de relations amoureuses qui existent au Brésil :

  1. dar em cima
  2. paquerar / flertar
  3. pegar
  4. ficar
  5. estar a fim dele/dela
  6. enrolar
  7. namorar
  8. noivar
  9. casar
  10. separar

En gros : tu commences par dar em cima : tenter de flirter avec quelqu’un. Ensuite c’est paquerar ou flertar : tu flirtes. Ensuite c’est pegar : tu chopes. Après tu es à une étape au-dessus, c’est ficar : que tu embrasses ou que tu couches, ficar c’est le contraire de l’engagement. Et tu peux ficar dix minutes ou dix ans avec une personne sans aller plus loin. Après, ça devient émotionnellement plus compliqué : « estou a fim dele/dela », c’est qu’il/elle m’intéresse amoureusement, donc que je commence à être à fond sur lui/elle. Du coup je fico souvent avec lui/elle jusqu’à l’étape de enrolar, de commencer quelque chose de plus sérieux, avant de se namorar et de devenir um casal, un couple. Si tu as trouvé le love, tu pourras ensuite te noivar et te casar avant de te separar. Et selon que tu auras un gout plus ou moins prononcé pour le drame, tu seras dans un relacionamento de type : 1.aberto (relation ouverte), 2.ciumento (relation de jalousie), 3.grudado (« les mains serrées » : le contraire d’indépendant), 4.vai e volta (qui se sépare et qui revient), 5.indepedente (indépendant.e), 6.entre tapas e beijos (qui s’embrouille tout le temps), 7.enrolados (ceux qui ne savent pas quel est leur statut).

Je trouve que l’amour à la brésilienne, c’est compliqué. Et en même temps, c’est pas mal tous ces cadres dans lesquels tu mets tes émotions… Je raconte tout ça à Giulia, mon amie de France qui vient d’arriver à Rio pour squatter mon Airbnb et terminer son deuxième livre. Les petits compartiments à émotions, ça ne lui plait pas vraiment :

— Je sais pas trop… J’aime pas l’idée que tout soit dit, que tout soit acté…

— Mais tu ne trouves pas qu’au moins, comme ça, chacun sait quoi attendre de l’autre. Je veux dire, ça protège… En France, y a toute une nébuleuse autour des relations… On ne parle jamais directement, on ne sait pas à quoi s’attendre, on passe notre temps à interpréter des signes…

— Oui mais dans ces silences et ces non-dits, il y a de la place pour la poésie !

— Oui, et aussi pour de la surinterprétation et de la souffrance !

Moi, j’aime pas souffrir. Mais j’aime vivre hors des cadres. C’est une équation impossible qui me pousse à prendre parfois ou souvent des petites pilules bleues, et à trier mes émotions, comme me l’a appris le Dr Khelil.

Avec ma copine Leila, on se dit toujours qu’on est des « indie reubeues ». Des reubeues, mais outsider. Genre, on n’est pas musulmanes, on ne parle pas l’arabe et surtout on ne va JAMAIS passer l’été au bled. Et puis on ne lisse JAMAIS nos cheveux crépus. Avec Leila, on a toujours aimé être à contre-courant et échapper aux labels. Mais parfois, la liberté que te donne l’indépendance, ça te colle aussi le vertige, la nausée ou l’angoisse.

J’ai donc constaté que plus j’avance dans la trentaine, plus j’apprécie les cadres. Et petit à petit, j’ai changé de fonctionnement. Avant, j’habitais le vide abyssal des possibles. Aujourd’hui je crée des possibles en négociant les limites du cadre. Libre et enfermée. Comme dirait Gabriel, il faut toujours un pôle négatif et un pôle positif pour équilibrer une situation.

C’est d’ailleurs comme ça qu’il décrit sa ville de naissance, Rio.

— Rio c’est une ville qui a une personnalité forte, où tout le monde se sent bien, parce qu’il y a un pôle négatif et un pôle positif. S’il n’y avait pas l’insécurité, la violence ou la misère, les Cariocas compenseraient peut-être moins avec la joie, l’esprit de fête, la chaleur…

— Je suis d’accord avec toi. Si on pense à Paris, les deux pôles sont présents mais ils sont plus neutres, il y a moins d’écart entre chacun des deux. Il y a quelque chose de plus neutre à Paris…

Notre ami Bonezinho conclut :

— Paris s’éteint à partir d’une certaine heure. Rio reste toujours allumée.

Rio ne s’éteint jamais, Bonezinho a raison. Je le sais parce que depuis mon arrivée à Rio, je ne m’éteins jamais. Je suis épuisée mais je n’arrive pas à m’éteindre. Le repos me semble vain face aux possibilités qu’offre la ville. Je me suis si longtemps ennuyée à Paris, que je compense… et je me couche bien souvent au lever du soleil, quand je ne vais pas directement à mon école de langue à 9h du matin.

Il me reste moins de deux semaines à passer ici. Je n’ai toujours pas commencé à faire de tourisme. J’ai beaucoup réfléchi et j’en suis venue aux conclusions suivantes.

  1. Je suis née et j’ai grandi dans la ville la plus visitée au monde : Paris. Ayant grandi dans un quartier populaire avec quelques bidonvilles, j’ai toujours méprisé l’appétit débile des touristes pour ma ville, pour chez moi. J’ai toujours eu envie de leur dire :

— Vous ne savez pas qui on est, vous ne savez pas ce qu’on vit, foutez le camp.

Parce que les touristes ne sont jamais venus nous voir, parce qu’on n’a pas des têtes de monuments.

  1. Je crois que les touristes français font partie du groupe humain pour lequel j’ai le plus de mépris au monde. Ils parlent fort, ils sont nuls en langues étrangères et ils critiquent tout. De quoi me donner parfois l’envie de rester mutique pendant plusieurs heures plutôt qu’on apprenne que je suis française.
  2. A-t-on vraiment envie de monter au Corcovado ou au Pão de Açucar quand on visite un pays qui vient de basculer à l’extrême droite ?

— Non, je ne pense pas.

Céline veut partir pour quelques jours à Ilha Grande, une ile paradisiaque avec une centaine de plages à deux heures de Rio. Je refuse cette parenthèse de repos, je ne peux pas renoncer au Rio chaotique et électrique qui m’empêche de dormir. Quand je veille, je négocie les limites d’un cadre dans lequel j’étouffe, et qui voudrait que je sois :

  • Gringa
  • Branca
  • Estrangeira
  • Turista
  • Europeana
  • Francesa

Voici tout ce que je refuse d’être et que je suis malgré moi, avec mon voyage sponsorisé par Airbnb (logement à Copacabana) et Uber (deux à trois trajets par jour, car j’achète ma sécurité). Une gringa, blanche, étrangère, touriste, européenne et française. Mais quand je marche dans la ville, j’emprunte l’attitude d’une Carioca qui serait chez elle, à la maison. Ça fonctionne tant que je ne parle pas, évidemment. J’arrive toutefois à maintenir l’illusion avec des petits mots comme Bom dia, Boa tarde ou , expression qui signifie à l’origine Està bom = OK. Quand tu dis , tu peux lever le pouce aussi pour renforcer d’un geste ton OK.

Pour éviter de rentrer dans les cases mentionnées ci-dessus, j’en appelle aux mêmes fictions identitaires qu’en France. Parce que ce qui m’obsède le plus, c’est de ne pas être prise pour une Française, ici comme là-bas. Donc je convoque l’Algérie, qui ne m’a rien demandé. Il me faut en moyenne 5 minutes avant d’expliquer à mes interlocuteurs que je ne suis pas française mais africaine d’Algérie. Pourquoi ça ? Parce que quand tu viens d’Algérie, il n’y a qu’en France que c’est négatif. Ailleurs, c’est sympa d’être algérien.ne, on te répond :

—  Aaaah ! Zinedine Zidane !!

Donc l’ambiance reste bon enfant, il n’est pas question de :

  • Guerre de conquête
  • Colonisation
  • Guerre d’indépendance
  • Indépendance
  • Guerre civile
  • Terrorisme
  • Islamisme
  • Frères musulmans
  • FIS et GIA
  • Abdelazziz Bouteflika
  • Immigration
  • Cailleras
  • Bougnoules
  • Bavure policière
  • Ratonnades
  • Prison
  • VOUS LES REUBEU.E.S

Je pense que si je déteste autant les cases, c’est parce que je viens d’Algérie. Quand tu viens du pays le plus haï de France, tu existes dans toute l’imagerie de la haine. Parce qu’il faut beaucoup d’images pour nourrir la haine. La plupart du temps, j’ai la sensation qu’on m’attend au tournant, qu’on attend un faux pas de ma part qui justifierait le :

— Qu’est-ce que je t’avais dit ? Je lui fais pas confiance c’est une sale race.

La sale race des Arabes. Et dans ces moments-là, je peux vous dire, on s’en fout de ta berbérité qui faisait fantasmer il y a encore une heure. Un faux pas = bougnoulisation immédiate.

Souvent depuis petite, je mélange les émotions. On me dit très sensible, plus que la moyenne. Je ne sais pas ce que c’est la moyenne française de la sensibilité. Je sais juste que côté haine, j’ai aussi grandi au-dessus de la moyenne française. Quand j’avais 6 ans, je priais Dieu pour être américaine ou française ; pour cesser d’être algérienne. Je nourrissais une mélancolie très étrange pour mon âge, et je m’inventais des fictions qui commençaient toutes par :

— Et si Papa et Maman n’étaient pas nés en Algérie ?

Bref, j’étais une petite fille dans le tourment et je suis devenue une adulte plutôt tourmentée mais on ne dirait pas que je le suis, parce que je brise les cadres, y compris ceux qui détermineraient ma santé mentale.

Une indie reubeue, ça ne chute pas. Ça s’adapte.

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