Essia Jaibi : « Nous ne sommes pas sortis d’une censure pour tomber dans l’autocensure »

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Metteure en scène, auteure, à 30 ans, Essia Jaïbi a déjà un parcours riche d’expériences dans la production, la création et la diffusion d’œuvres culturelles. Elle a participé à l’organisation de festivals en Tunisie tels que « Ephémère », « Chouftouhounna », et de nouveaux concepts « Tunis sur le divan » et « La nuit des étoiles ». En ce mois de juillet, elle mettait en scène les cérémonies d’ouverture et de clôture du festival de cinéma Manarat.

À Carthage Dance, en juin dernier, elle présentait, pour la première fois, sa création On la refait à Halfaouine. Essia Jaibi y a bousculé l’espace pour que la scène soit une allée centrale avec les gradins de chaque côté. S’ouvrant sur la musique « Everyday » de Buddy Holly, la pièce met en scène trois personnages, dans une mise en abyme de leurs pratiques artistiques.  Majd Mastoura, Mouna Belhaj Zekri et Mouïn Moumni s’interrogent, en tant qu’artiste, sur leur place dans la société, le métier même d’« artiste », ce qu’il peut signifier, impliquer, quelles responsabilités, et ce, dans un jeu théâtral où s’alternent prises de paroles individuelles, mouvements et déplacements collectifs. Dans cette création, comme dans la précédente, Madame M, Essia Jaibi déplace le spectateur de sa posture commune de « passif », et fait par ailleurs intervenir une voix off récurrente qui l’interpelle.  Rencontre avec la créatrice sur sa démarche artistique, son parcours, ses projets.

Quel a été le processus de création de On la refait présentée à Carthage Dance, au Théâtre national tunisien dans le quartier Halfaouine ?

J’observe de l’intérieur la position de l’artiste en Tunisie. On peut tout autant être apprécié et admiré, et la seconde après être stigmatisé, lynché, rejeté. Ce sont des questions qui me tourmentent depuis un moment. La position de l’artiste dans la société n’est pas très claire. Parce qu’il y a un amalgame entre différentes formes d’art ; l’art contemporain est stigmatisé comme étant trop élitiste, le théâtre serait dans un entre-deux, le cinéma se popularise de plus en plus, la télévision est ici considérée comme de l’art alors que l’on sait, qu’aujourd’hui en Tunisie, c’est principalement du divertissement. Tout ce mélange fait qu’on ne sait pas ce qu’est véritablement l’art, ce qui se fait en profondeur et ce qui serait de l’anecdotique, qui crée, qui reproduit, qui copie l’étranger.

Ce qui est important pour moi est d’interroger. Je n’ai pas de réponses à donner. J’aime le processus de questionnement de notre positionnement. Qui suis-je moi aujourd’hui ? Et ce, à partir de ma position de femme, de mon âge – j’ai 30 ans-, de mon lieu – j’ai vécu en France, je vis en Tunisie, de qui je m’entoure, où je travaille – les lieux sont importants, avec quels moyens etc.

À partir de ce positionnement, je me demande ce que représente l’art pour moi. Pour On la refait, créée en un mois, nous sommes partis de questions très personnelles. Ce n’était pas facile : au théâtre on a parfois tendance à se cacher derrière un sujet, une thématique, une histoire, un dialogue, et là il n’y avait rien d’autre que nous-mêmes. Nous étions la matière de réflexion et celui ou celle qui réfléchissait en même temps. Cela a créé des discussions intéressantes avec des blocages, des crises, des fulgurances. Il fallait transposer notre matière en jeu théâtral, trouver une harmonie globale, tout en gardant chaque singularité.

C’était une expérience inédite, incroyable. Tout jeune artiste devrait passer par une création de ce type : se risquer à partir de soi réellement. Nous nous questionnons : Pourquoi on fait ce métier, où l’on va, l’absurdité parfois de ce métier. Va-t-on réellement passer les 40 prochaines années de nos vies à faire cela ?  Et puis nous avons travaillé notre jeu avec de la mises en abîme dans la mise en abîme en conservant la singularité de chaque artiste.

Tout le long de la pièce, une voix off interpelle le spectateur.

C’est ma voix. Je fais souvent cela. Je parle au spectateur.rice. Je joue le rôle de déstabilisatrice et de guide. Je suis le personnage de la metteure en scène, je provoque l’artiste, l’interroge sur sa place de comédien.ne, son espace. Le spectateur.rice fait partie intégrante de cet espace. Je trouve cela bizarre aujourd’hui de ne pas interroger sa place, de juste dire « payez, asseyez vous et regardez-nous pendant deux heures et après allez écrire ou parler entre vous ». J’aime bien la proximité, que le public se regarde regarder. C’est pour cela que j’aime la bifrontalité. Dans Madame M, c’est très frontal, les spectateur.rice.s sont sur la scène. Comme lorsque je travaillais dans la rue, j’aimais à la fois interroger, intriguer et provoquer le public.

Je trouve qu’il y a un travail à faire aujourd’hui pour le déstabiliser, surtout en Tunisie. Il y a une sorte de passivité dominante du spectateur.rice, accentué par la télévision, les médias, les réseaux sociaux. On est consommateur d’arts et de divertissements, alors que je pense vraiment que les gens ont besoin d’expérience. Nous essayons de leur faire vivre une expérience, d’intégrer le public à la création. Je ne suis pas dans du théâtre participatif. Je suis davantage dans du théâtre expérientiel ; le spectateur.rice reste spectateur.rice mais on l’interpelle, lui fait vivre quelque chose autre que simplement le fait de regarder, sans rentrer dans le fonctionnement même de l’intrigue et de l’histoire.

Nous ne sommes pas sortis d’une censure pour tomber dans l’autocensure. Je refuse d’être dans l’autocensure.

 

Cela se retrouve aussi sur Madame M, la création avec laquelle vous êtes en tournée actuellement. Pouvez vous nous parler de cette pièce ?

Madame M c’est l’histoire d’une famille tunisienne composée d’une mère célibataire et de ses cinq enfants. Ils font la connaissance d’une journaliste très ambitieuse. Et cette rencontre va provoquer un ensemble d’événements qui vont mener à une tragédie et vont révéler, disloquer, démanteler ce fonctionnement familial. Sur quoi tient une famille aujourd’hui en Tunisie ? Nous explorons la question des non-dits, des secrets, des normes. C’est aussi un questionnement autour de la critique des médias, et de la question de la responsabilité des journalistes. Dans la forme j’ai essayé de bousculer un peu les codes du théâtre dans le rapport à l’espace. J’aime bien jouer avec cela. Ma mère [N.D.L.R : la comédienne Jalila Baccar] joue le rôle de la mère dans cette pièce. C’est la première fois qu’elle jouait dans une pièce qui n’était pas mise en scène par mon père [N.D.R.L : Fadhel Jaïbi] . Le plateau bouge, est en mouvement, comme s’il y avait une caméra.

 

Je ne suis pas dans du théâtre participatif. Je suis davantage dans du théâtre expérientiel ; le spectateur/trice reste spectateur mais on l’interpelle, lui fait vivre quelque chose autre que simplement le fait de regarder

Quel est votre parcours qui a permis ce processus de recherche notamment sur la place du public ?

J’ai étudié en France après une classe préparatoire littéraire en Tunisie. J’ai fait des études théâtrales à Paris 3 puis un master recherche en dramaturgie à Paris 10 avant de faire un master professionnel en « projets culturels dans l’espace public » à la Sorbonne. Ce master m’a ouvert les voies vers énormément de formes originales et décalées au niveau de l’espace et de la mise en scène. J’y ai rencontré Laurent Petit, de l’Agence nationale de Psychanalyse urbaine (ANPU). La psychanalyse urbaine est entre  la recherche et quelque chose de clownesque et théâtral. J’étais à l’époque entre Paris et Tunis. Je voulais tester quelque chose dans la rue à Tunis, nous étions après la Révolution. Je voulais monter un projet qui puisse prendre la température de la rue en Tunisie, questionner ce qu’il est possible d’entreprendre, et ce, à travers l’art. Quand j’ai rencontré Laurent Petit cela m’a intéressé mais sa méthode était très franco-française. Je ne voulais pas ramener cela tel quel à Tunis. J’ai adapté la méthode. J’ai créé de nouveaux protocoles sur la base de l’ANPU en partenariat avec leur équipe. Avec « Tunis sur le divan », nous avons psychanalysé pendant quelques semaines Tunis : avec un travail de recherche sur l’histoire de la ville, ensuite une étape « divan » où nous interrogions le maximum de personnes dans la rue, en les installant dans des divans. Cette matière a été ensuite analysée pour décrypter les traumatismes de la ville. Nous proposions alors des « traitements » : certains très réalistes, d’autres complètement artistiques. Nous avons fait une restitution publique sous forme théâtrale d’une fausse émission télévisée. J’ai très envie de poursuivre ce projet. C’était une première étape, elle ne raconte pas tout Tunis.

En 2016, vous participiez aussi au festival d’arts féministes Chouftouhonna avec une installation. Pouvez-vous nous en parler ?

C’était une installation sur l’intrusion et le voyeurisme envers les homosexuel.le.s en Tunisie. Cette création avait pour titre « Une chambre à elles ». J’avais construit une chambre, (enfin pas toute seule !) installée dans la rue. À l’intérieur deux femmes y vivaient. De l’extérieur, c’était donc une énorme boite de 3 mètres sur 3, fermée, avec pleins de trous partout. Les personnes regardaient par les trous. À l’intérieur nous avions aménagé la boite comme une chambre. Elles vivaient, mangeaient, jouaient de la musique. Elles avaient une chambre à elles. Elles parlaient entre elles. Les gens non seulement regardaient mais filmaient. Elles me racontaient que du fait de ces intrusions ressenties, elles avaient l’impression que la boite se compressait comme chez Boris Vian. Elles avaient eu peur, c’était une impression. Autour de la boite-chambre, j’avais écrit une fiction, l’histoire de ces deux filles, de leur rencontre, de leur histoire d’amour. Je l’avais coupé en petits bouts et réparti un peu partout. Et donc pour connaitre leur histoire, il fallait la reconstituer, chercher, à partir de ces bouts de feuilles. Mais personne ne cherchait à connaitre l’histoire, juste les personnes les regardaient, quitte parfois à se contorsionner, à s’accroupir pour avoir accès aux différents trous de la boite. Je l’ai présenté pendant ce festival Chouftouhonna, un festival important, que j’apprécie beaucoup, qui, je pense, change vraiment les choses en Tunisie. C’est un festival qui ne ressemble à rien d’autre ; pluridisciplinaire, avec des résidences, des conférences et des rencontres aussi.

De 2014 à 2016, vous avez également participé à l’organisation du festival Ephémère à Hammamet. Puis vous avez construit le projet « La nuit des étoiles ». Là encore il s’agissait de déplacer la place communément acquise du spectateur passif.  

C’était un parcours déambulatoire sur 15 hectares de jardin dans le centre international de Hammamet. Avec Selim Ben Safia, nous étions concepteurs de ce projet pluridisciplinaire, avec des artistes étrangers et tunisiens. C’était la première fois que j’interrogeais vraiment le rapport aux spectateurs et spectatrices. Pendant 2h30, ils marchaient, déambulaient. Je me suis rendu compte que les gens étaient assez méfiants, car habitués à autre chose. Nous l’avons refait avec d’autres artistes et d’autres mises en scènes au palais de Halfaouine, dans le même état d’esprit. Le principe était de faire par ailleurs rencontrer des artistes qui ne se connaissaient pas sur l’idée de résidences. Nous avons fait cela en 2016 et 2017. Il n’y a pas de financements pour ce genre de choses en Tunisie parce que ça n’entre dans aucune case disciplinaire.

La formation est quasi-inexistante, l’institutionnalisation ne suit pas, les moyens de production sont faibles. La création ne peut pas se suffire à elle-même

Comment justement créez-vous aujourd’hui en Tunisie ? Avec quels moyens ?

C’est très dur. Pour différentes raisons. La politique culturelle n’est pas adaptée à ce qui se fait aujourd’hui en matière de création. J’ai déjà eu quelques subventions des ministères mais je ne me base pas sur cela. La danse et le théâtre sont des domaines qui souffrent en Tunisie en matière de soutiens publics. Et pour ce qui est des mécènes et d’autres partenaires, étant donné que ce n’est pas une industrie, comme le cinéma, c’est plus difficile à défendre. Et pour ce qui est des financements étrangers, le problème est qu’il faut correspondre à une mode, à un style ou représenter la femme, les homosexuels, ou la souffrance suite à la Révolution « du Jasmin ». Je n’entre pas dans ça. J’exprime ce que j’ai envie d’exprimer. Je ne veux pas coller à une mode, un air du temps, à des créneaux définis pour nous. Et même si certaines de mes créations pourraient être dans ces cases, je refuse de me vendre à travers cela. C’est alors très difficile. J’ai autofinancé Madame M . D’ailleurs ayant étudié en France ; aujourd’hui, je n’ai pas forcément l’impression d’avoir les outils pour pouvoir créer comme je veux en Tunisie, disposer de financements etc. C’est la raison pour laquelle j’ai repris un master à Paris Dauphine-Tunis, ici à Tunis en Management et politiques culturels. Et j’enseigne aussi à la fac, un cours d’« Initiation aux pratiques culturelles dans l’espace public ».

J’ai envie de comprendre les rouages du métier. J’ai envie de produire aussi. Prenons l’exemple du cinéma tunisien : il vit une éclosion incroyable au niveau national et international parce que tous les secteurs du métier sont en train de se renouveler. De la formation, à la production, jusqu’à la diffusion. Le théâtre non. La formation est quasi-inexistante, l’institution ne suit pas, les moyens de production sont faibles. La création ne peut pas se suffire à elle-même. Il faut que suivent la formation, la production, et aussi les média. Les critiques sont des miroirs aussi pour les créateurs.

C’est difficile donc en Tunisie, mais en même temps ça bouillonne de partout aujourd’hui, et c’est génial d’en faire partie. Chaque deux jours il y a des spectacles, des créations, des festivals, des lieux qui se créent, des films qui font le tour du monde. C’est une période de bouillonnement créatif et artistique mais qui, malheureusement, n’est pas suivi par l’institution. Qui a même tendance à ramollir tout ça.

Quels sont vos sources d’énergie ?

Même si j’ai vécu en France, Je suis convaincue qu’on est beaucoup plus utile ici en Tunisie qu’ailleurs. Chaque petit pas qu’on fait ici a un impact réel sur la vie culturelle et artistique, c’est important, donc il faut tenir bon. Ça tient du patriotisme ! Et puis si on parle de Révolution, c’est pour la défendre, pas pour dire qu’elle ne nous a pas rapporté grand-chose et qu’on préfère (re)partir en France ; ce n’est pas ma manière d’envisager les choses. Et puis l’entourage est très important ; la famille réelle, et la famille artistique. De plus en plus j’ai une équipe avec qui je travaille, on se motive ensemble. C’est ce genre d’énergies qui donnent envie. Et juste je regarde autour de moi, on n’est pas les seuls à résister. Faut tenir bon !

Comment envisagez-vous la suite, notamment avec Madame M et On la refait ?

Khaoula Barnat

Nous avons une tournée avec Madame M, au Caire, au Canada, à Beyrouth. J’aimerai aussi retravailler On la refait. C’est difficile de diffuser aujourd’hui en Europe parce qu’on ne prend pas en compte les déséquilibres financiers, les difficultés pour se déplacer. On parle de « citoyen du monde », ce n’est pas vrai. Ce n’est pas la même chose d’avoir un passeport tunisien et un passeport français. Nous avons eu des demandes de la part d’associations tunisiennes en France, c’est très bien et avec plaisir, mais j’aimerai aussi être considérée comme une créatrice comme le serait une italienne ou une allemande. Ce n’est pas forcément le cas. On me met plutôt dans des festivals type « jeune création », « migration », ou « jeune création maghrébine ». Je n’ai pas envie d’être bloqué dans ces cases, dans ces réseaux qui nous enferment. Alors oui ça met du temps, mais j’ai envie de suivre la route que suivrait n’importe quelle créatrice de mon âge, et avec mon expérience. Et ce n’est pas facile. Je ne parle pas seulement de la Tunisie mais de se faire une place sur la scène internationale. Si on ne joue pas sur un certain réseautage, sur un certain lobby, et sur certains sujets à la mode, c’est plus difficile. Quand on est français ou française on a la possibilité de parler de ce qu’on veut, plus ou moins, quand on est tunisien ou tunisienne il faut parler de sujets qui attirent l’attention, et non de ce qui nous questionne réellement ou nous taraude. Si ça se poursuit c’est aussi parce que certains artistes jouent le jeu, ça aide, c’est évident. Mais je me dis que nous ne sommes pas sortis d’une censure pour tomber dans l’autocensure. Je refuse d’être dans l’autocensure. Si un sujet m’interpelle et me donne envie d’en parler, c’est que je dois le faire.

Chaque petit pas qu’on fait ici a un impact réel sur la vie culturelle et artistique

Quels sont vos prochaines envies artistiques ?

J’ai envie de me tester sur une adaptation d’un film au théâtre. Je suis passionnée par les intrigues dans les livres, les films etc. Et j’ai envie de faire des recherches sur comment construire des intrigues cinématographiques au théâtre. Esthétiquement, rythmiquement, au niveau des dialogues. Partir d’un film, plutôt connu, et de m’essayer à en faire une adaptation. David Bobee l’a fait avec Elephant Man par exemple. J’aime bien me tester à comment adapter la lumière, l’espace aussi. Jusqu’où le théâtre peut intérioriser, capter les nuances, comme le fait le cinéma. Avec les outils du théâtre.

Essia Jaïbi est en tournée actuellement avec Madame M, présentée il y a quelques jours au festival international de Hammamet (Tunisie), avant d’être jouée fin septembre à Impact festival à Toronto (Canada) puis en novembre à Beyrouth (Liban).

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