Fête du livre à Kinshasa : Focus sur les éditions Nzoi

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Jusqu’au 1er décembre prochain, la 6e édition de la Fête du livre de Kinshasa se déploie dans la capitale congolaise, ainsi qu’à Lubumbashi et Goma. Une trentaine d’auteur-e-s sont invité-e-s, et la part belle est faite également à tous les acteurs de la chaîne du livre, parmi lesquels figurent les éditions Nzoi qui ont sorti ces derniers mois le texte Que ta volonté soit Kin de l’auteur congolais Sinzo Aanza, ainsi qu’une traduction inédite du Petit Prince de Saint-Exupéry, en ciluba.

Nzoi : « peupler son ciel de nuages heureux » [1]

À Kinshasa, depuis 2013, la fougueuse maison d’édition Nzoi n’a de cesse, livre après livre, de façonner une mosaïque vivante. Depuis cinq ans Nzoi, animée par un collectif de passionné-e-s, piste et débusque, exige et s’enthousiasme. Les livres qu’elle publie lui ressemblent : entre créativité et clairvoyance.

Cette maison convie tous les genres littéraires et graphiques (roman, théâtre, poésie, bande dessinée) pour faire entendre la voix d’écrivains difficilement audibles parce qu’éloignés des lieux majeurs de l’édition littéraire. En 2017, les neuf ouvrages de leur catalogue témoignaient de leur volonté tenace de publier les paroles fortes d’écrivains dont la sensibilité reste le biais par lequel toucher leurs lecteurs. Leur catalogue témoigne, à l’évidence, de leur intention de diffuser sur place les ouvrages d’artistes féconds indéniablement inscrits dans la dynamique actuelle de la littérature africaine. 2018 en affiche déjà quatre nouveaux. Qu’ils s’expriment en lingala, en français, que leur œuvre soit traduite, ou non, ces auteurs comme l’équipe éditoriale, pluri-culturelle elle aussi, sont animés du même besoin passionné d’écrire et de lire des œuvres exigeantes et diverses. Les ouvrages sont de petits formats, les textes sont courts, les tirages maîtrisés dans un souci bien compréhensible de réduction des coûts. Il n’empêche qu’en 2017, pour exemple, en à peine deux mois, 300 exemplaires de Les Fables de Christian Gombo se sont vendus au Congo !

Les choix de Nzoi sont singuliers, voire courageux. En refusant d’esquiver la réalité d’un quotidien douloureux, souvent sordide, Olivier Kalal Tshakal Am dans Le Champ de Dieu paru en 2016 ou Ntumba Wa Mulu dans La vie des hommes parus la même année élargissent assurément leurs univers narratifs. Leurs propos deviennent plus corrosifs. Leurs personnages confrontés à l’absurde technocratique, à la gabegie qui les fige dans un destin sans horizon deviennent les vigies d’un monde qu’ils sont résolus à reconstruire. En publiant la traduction d’Histoire d’une sans-papiers d’Ilka Oliva Corado, ils donnent à lire les conditions atroces et glaçantes dans lesquelles les migrants latino-américains parviennent à franchir la frontière états-unienne. Le récit de la jeune Guatémaltèque est poignant, sidérant, brutal. Si la narratrice reste pudique sur sa souffrance, son opiniâtreté à dénoncer ces crimes impunis force l’admiration. Ce récit à la première personne parle de tous les migrants du monde.

Les manuscrits que reçoit Nzoi (au moins un par semaine) prouvent que les écrivains qui les envoient savent aussi repousser les frontières des genres littéraires convenus. Zérocrate de Nzey van Musala, paru en 2013, oscille entre réel banalisé et imagination débridée, entre analyse sans concession et invention loufoque. Le rire, ici est séditieux. Il résonne irrésistiblement à nos oreilles saturées de discours insipides sur l’état de notre planète. Ne l’écrivez surtout pas de Joseph Ngoy Nsenga paru en 2016 pourrait appartenir à une chanson de geste doublée d’un récit d’éducation à visée plus philosophique. Makalamba, patriote congolais de Yoka Mampunga, paru en 2015, mêle avec brio l’histoire personnelle de son personnage Makalamba à l’histoire du Congo, entre histoire d’amour, documentaire historique et mémoire des valeurs patrimoniales.

Traduit du lingala par André-Patient Bokiba, cet opus a aussi été publié dans sa langue d’origine en 1964 avant qu’une première publication de sa version traduite ne le soit en 2006 à Brazzaville et que le texte original le soit à nouveau chez Nzoi en 2016 sous le titre : Makalamba, mwana nsomi ya Kongo.

Le choix de favoriser les textes écrits dans une « langue de respiration » (pour reprendre la formule de Sony Labou Tansi parlant de la langue de sa mère) témoigne de la volonté des éditions Nzoi de ne pas réduire leurs publications aux seuls ouvrages rédigés en français et s’appuie sur le travail de locuteurs, congolais des deux rives et angolais, des différentes langues. Protais Yumbi propose déjà Nelson Rolihlahla Mandela : Mbandu ya luzingu (Nelson Rolihlahla Mandela : Leçons d’une vie) en Kikongo de l’État. Pensée Faux bore de Joël Makengo, en lingala de Kinshasa, vient de paraître. Kâna-Ka-Mfumu (Le Petit Prince) d’Antoine de Saint-Exupéry, traduit en ciluba par André Shamba, sort aussi à l’occasion de la Fête du livre de Kinshasa.

Puisque Nzoi est un mot lingala qui se traduit par « abeille », on ne peut qu’espérer de cette maison qu’elle poursuive son travail de publication des livres au format papier comme numérique. La mosaïque s’étend. Les mélanges sont fructueux. L’excellente pièce de théâtre de Sinzo Aanza Que ta volonté soit Kin, que Nzoi vient de publier, a connu un franc succès dans la mise en scène du Burkinabé Aristide Tarnagda lors du dernier festival des Récréatrales d’Ouagadougou avant de partir en tournée !

 

 

[1]Aanza Sinzo, Que ta volonté soit Kin, Kinshasa, Nzoi, 2018, p. 48.

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