FIFDA 2019 : inédits et films rares

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Le Festival International des Films de la Diaspora Africaine tient sa 9ème édition à Paris du 6 au 8 septembre 2019. C’est comme chaque année l’occasion de voir des films inédits ou rares portant sur le vécu diasporique et la diversité culturelle des sociétés modernes, avec pour objectif le dialogue des cultures. Cette sélection concoctée par Diarah N’Daw-Spech et Reinaldo Barroso-Spech privilégie la cohérence de films appelant au débat, avec une attention particulière pour les problématiques féminines mais aussi les interactions artistiques.

Des femmes journalistes déterminées

On l’appelle « la Rageuse ». Incarnée avec densité par Astrid Bayiha, elle se tient droite, regard direct, droit dans les yeux, comme une vedette de thriller. Face caméra : « Je suis cette femme noire de 11 mètres de haut et de 500 kg. Je ne ressens que la pression et le besoin d’exploser ». Elle finit pourtant par douter du bien-fondé de son engagement dans Back up !, ce média alternatif qui ne lui verse plus son salaire depuis six mois. Son directeur, Hakim, négocie un financement avec des investisseurs américains qui demandent forcément des compromis à cette équipe qui se veut « la voix des oubliés de la République » et dénonce les violences policières contre la communauté. Il est décidé d’appeler à témoignage pour mettre en perspective les violences d’aujourd’hui avec celles du passé. Transparence totale, tout est en ligne et en direct grâce aux réseaux sociaux : les vidéos témoins, les conférences de rédaction, les enquêtes d’investigation, les engueulades dans l’équipe – le tout traité sur le mode du suspense et quitte à travailler en caméra cachée…

Film d’inauguration en première mondiale, efficace et entraînant, Back up ! de Christophe Gros-Dubois, rêve d’un contre-pouvoir contre cet Etat qui, comme le dit Max Weber, « a le monopole de la violence illégitime ». Effectivement, ne voit-on pas Médiapart arriver à d’impressionnants résultats en toute indépendance économique ? Et des documentaires tournés en Afrique qui reprennent sur le mode du cinéma ce journalisme d’investigation sans compromis pour dénoncer les magouilles, les corruptions, les violences masquées ? L’enjeu est de dire : il est possible de résister par une information alternative. C’est ici sur le mode du thriller moderniste que cela est abordé – et largement exprimé dans des dialogues volontaristes. Cela n’exclut personne, y compris ceux qui sont extérieurs à la communauté, comme le souligne dans le film un éditeur (Emil Abossolo-Mbo). L’enquête de la Rageuse la ramènera au Chlordecone, un insecticide cancérigène qui fut un véritable scandale d’Etat dans les Antilles, son utilisation n’ayant pas été stoppée quand sa toxicité fut démontrée. Back up ! pointe ainsi la difficulté mais aussi la nécessité de médias alternatifs pour établir la vérité et dénoncer les déviances. Face à la violence d’Etat, cela suppose courage et détermination de la part de journalistes engagés.

Présenté en première européenne après sa sélection au Panorama du Fespaco, La République des corrompus de Salam Zampaligré (Burkina Faso) serait une sorte de pendant continental de Back up ! Yasmine (Maryam Traoré) y est aussi une jeune journaliste ferme et déterminée, flanquée d’un amoureux militant mais attiré par les hautes sphères, avec lequel elle va devoir batailler. Elle mène une enquête dangereuse pour ses proches et doit faire face aux intimidations d’un politicien véreux et assoiffé de pouvoir (Issaka Sawadogo). Dédié à Norbert Zongo et Idrissa Ouedraogo « qui ont tracé le chemin », le film est lui aussi une tentative de thriller politique grand public, assez péremptoire dans ses formulations mais ne reculant pas devant des pointes d’humour dans la veine des séries burkinabées. Il reste cependant concentré sur la dénonciation des travers du pouvoir qui vont jusqu’à l’abject.

Les deux films ont en commun de poser la question de savoir ce qu’il est possible de dévoiler. Alors que Back up ! insiste sur le tri nécessaire pour ne pas désespérer ou aiguiller sur des méthodes condamnables (« l’action violente discrédite les meilleures intentions du monde »), le personnage de la rédactrice en chef de La République des corrompus essaye de protéger Yasmine (« tout n’est pas à dire »), consciente par expérience des dangers encourus par sa journaliste.

Ce questionnement de la déontologie journalistique fait l’intérêt de ces films qui sinon tomberaient facilement dans le dualisme de la journaliste vertueuse face au méchant politicien ou affairiste. Ils mettent tous deux en exergue les contradictions tant économiques qu’idéologiques et, surtout dans Back up !, les débats correspondants au sein de la rédaction. Les deux films dénoncent la collusion entre la politique et les milieux d’affaires, mais alors que La République des corrompus joue la carte morale en s’ouvrant sur un rituel de promesse de bonne conduite pour mieux montrer la dérive du politicien prêt à tout, Back up ! reste sur le terrain du rapport de force politique.

Femmes de pays méconnus au cinéma

Dans Dhalinyaro (Jeunesse) de Lula Ali Ismail (Djibouti), le premier long métrage réalisé et produit par des Djiboutiens (Samawada films), avec l’appui d’une production française (les Films d’en face), Deka, Asma et Hibo sont sur le point de passer le baccalauréat. Les trois jeunes femmes de 18 ans sont amies intimes mais de classes sociales différentes. C’est le moment charnière du passage à l’âge adulte et des choix d’avenir : rester ou partir étudier en France, se trouver une vie amoureuse, se déterminer face aux parents, même si, comme le dit une mère, « le dromadaire règle sa marche sur celui qui le précède ». Les quelques éléments d’action laissent place à de larges plages documentaires qui tendent à rompre le rythme du récit tout en faisant planer le film dans une certaine sérénité. A cela s’ajoute la douceur et la sensibilité du regard de Lula Ali Ismail sur ses actrices, sélectionnées lors d’un casting parmi plusieurs centaines de jeunes lycéennes. Ce voyage à Djibouti, rarement représenté au cinéma, montre en définitive que les préoccupations des jeunes Djiboutiennes sont celles de toutes les filles du monde à leur âge tout en dépendant de leurs origines sociales.

En première européenne, Seasons of a life de Shemu Joyah vient du Malawi, un pays lui aussi peu présent sur la scène cinématographique. L’avocat Kondani (Bennie Msuku) a profité de son rang de patron pour forcer la domestique Sungisa (Flora Suya) à accepter ses avances. Il lui fera confier l’enfant issu de ce harcèlement sexuel à un orphelinat pour l’adopter ensuite et le faire ainsi accepter par sa femme. Sungisa, qui depuis a étudié et s’est élevée au même rang social, lui intente un procès pour récupérer l’enfant. En une série de flashbacks, le film alterne les révélations du procès ou de l’entretien avec son avocate et leur mise en scène. Si l’on veut bien ne pas s’attarder sur une esthétique de téléfilm aux plans désespérément fixes ou sur les chants répétitifs composés par Overton Chimombo qui occupent souvent la bande-son sans respecter le rythme des images, on suit avec intérêt le déroulé de l’histoire et le procès intenté par l’ancienne domestique à l’homme qui a abusé d’elle jusqu’à un final marquant. « Ce n’est pas un film, c’est la réalité », dira Kondani pour convaincre son ami médecin de faire illégalement avorter Sungisa, et cela étonnamment dans un bar en présence d’amis comme si de rien n’était. Effectivement, le film se veut réaliste, pédagogique, édifiant. Dans un anglais châtié, chacun développe ses arguments en détails, dans une grande abondance de dialogues très écrits, mais sans tomber dans la caricature. Les acteurs jouent posément, sans surjouer, si bien que l’épure générale recentre heureusement sur le propos.

Un film à procès réunit les fondamentaux de la tragédie classique : unité de lieu, de temps et d’action. Même si les faits se déroulent sur six ans, le procès soutient la tension et rassemble le récit en une problématique qui sera centrée sur le droit de celle qui a mis au monde. La référence au jugement de Salomon universalise le propos tandis que le déroulement informe sur les conditions sociales et des femmes au Malawi.

Présenté en première mondiale au Pan African Film Festival de Los Angeles en février 2019 (où il reçut le prix du public) puis au Panorama longs métrages du Fespaco 2019, Rattlesnakes du Ghanéen Julius Amedume est en première française au FIFDA. C’est une joute entre hommes mais en raison des femmes ! Il a été tourné en 12 jours à Santa Barbara (Californie) durant les incendies de décembre 2017, ce qui obligeait à changer de décor pour échapper aux flammes ! Il est inspiré de la pièce éponyme de Graham Farrow, datant de 2001 – un dramaturge et scénariste britannique contemporain qui aime camper dans ses œuvres des loosers solitaires en quête de rédemption. Dans cette adaptation de Rattlesnakes (« les serpents à sonnette »), Robert McQueen (le toujours excellent Jimmy Jean-Louis) n’est pas le McQueen de la pièce qui est un gigolo offrant contre rémunération du sexe aux femmes de riches maris trop occupés. Il est au contraire un thérapeute qui leur offre de rêver un avenir meilleur. Lorsque trois de ces maris le coincent pour lui faire la peau, il plaide son innocence mais rien n’est simple, ni pour lui ni pour eux. Ce thriller psychologique enferme la nuit dans une pièce la victime et ses trois bourreaux en une joute verbale et violente.

C’est un film sombre, un film noir au sens tragique du terme, ou plutôt néo-noir dans la mesure où il prend en compte les combats et mutations contemporaines (Black Lives Matter) tout en conservant les ficelles du film noir. L’évolution du personnage de la pièce au film et son incarnation par Jimmy Jean-Louis replace McQueen comme un homme menacé par des racistes dignes du Ku Klux Klan. Le sexe y est abordé en fonction des clichés sur les Noirs qui prennent les femmes des Blancs. Il s’agit de le corriger, de l’humilier, voire de le tuer à petit feu. Mais les réponses du Noir sont redoutables, se référant à ce que lui confient les femmes blanches sur leurs maris. Entre besoin de savoir et rage, la relation s’envenime… La ronde des flashbacks égare la compréhension jusqu’au retournement final qui fait exploser la lecture simpliste du bon et des méchants. Tous sont des serpents sifflant leurs traîtrises dans un monde purulent.

Affirmation culturelle

De jeunes réalisateurs se saisissent d’une légende dogon sur une femme rejetée pour infertilité qui sera recueillie par un roi. Barkomo (La Grotte) d’Aboubacar B. Draba et Boucary Ombotimbe (Mali), qui était en compétition au Fespaco 2019 mais est présenté au FIFDA en première européenne, a pour projet de revitaliser une culture et une cosmogonie méconnues sans pour autant chercher à la situer dans un contexte contemporain. C’est ainsi que, tourné à Mori, le village natal de Boucary Ombotimbe, participe d’une volonté de magnifier la culture dogon. Les décors des falaises de Bandiagara sont superbes et ce film réalisé avec moins de 2 millions de Fcfa (qui n’ont servi qu’à payer les transports et les matériaux, les acteurs ayant joué sans cachet) impressionne de maîtrise et d’aboutissement.

Son histoire de femme rejetée, de gaucher et de superstitions résonne pourtant dans le temps présent. « Mieux vaut partager les serpents que le lit d’une femme stérile », lance le chasseur bredouille à Yamio, sa femme qui a pourtant essayé toutes sortes de sacrifices pour avoir un enfant. Une seconde épouse le satisfera mais ils méprisent tant la première qu’elle tente de se suicider. « Une femme épuisée arrivera qui détient le secret », dit le faiseur de pluie et chasseur de brigands au roi d’un village éloigné. La légende se met en place et, accueillie par une vieille dame, Yamio finalement enceinte accouchera d’un enfant gaucher mais doué et adulé. Une fois grand, il saura transgresser les règles et partir à son tour pour fonder un autre village…

Les deux réalisateurs sont des néophytes sans soutiens et chacun a assumé plusieurs rôles à la fois par manque de moyens. Bien dans l’air du temps, ils avaient cependant envisagé une série. Interrogés sur l’intérêt du film, ils insistèrent sur le fait de vouloir remercier la grotte de Barkomo qui historiquement a servi de grenier autant que de refuge lors des guerres tribales.

Quel est l’enjeu si ce n’est d’affirmer l’Afrique comme « poumon spirituel du monde » pour reprendre l’expression de Felwine Sarr dans Afrotopia ? Car c’est bien la « montée en humanité » (Achille Mbembe) que proposent de tels films à travers leur projet d’accroître « la densité et la maturité de la conscience humaine » (Alioune Diop). Il s’agit d’affirmer une vision africaine pour penser une alternative humaine au progrès qui n’est qu’exploitation et recherche du profit.

Appel au dialogue

Comment des gens d’origine commune, d’apparence semblable mais séparés durant des centaines d’années peuvent-ils se retrouver ? C’est la question posée par Black N Black de Zadi Zokou, en première européenne au FIFDA et projection de clôture. Il explore la relation entre les Africains-Américains et les immigrants africains aux États-Unis. Selon ses sources, 10,7 millions d’Africains ont survécu au Passage du milieu, et 500 000 sont arrivés directement en Amérique du Nord. Aujourd’hui, les Etats-Unis comptent environ 40 millions d’Africains-Américains, essentiellement issus de la traite négrière. L’immigration africaine est restée limitée jusqu’aux lois des années 80 et 90 qui ont ouvert l’asile aux ressortissants des zones de conflits. De 130 000 en 1980, ils sont passés à 1,715 million en 2015. Les tensions sont fortes et le mélange n’a pas eu lieu : il n’est pas simple d’intégrer une communauté historiquement fragilisée par la déterritorialisation (du Sud au Nord) mais soudée par la lutte pour les droits civiques et contre le racisme. Mais les Africains le veulent-ils ? Les stéréotypes dominants des médias jouent leur rôle de frein dans les deux sens : les Africains cherchent plutôt à se lier avec le groupe dominant, les Blancs, et ne voient souvent que voleurs et criminels dans les Africains-Américains, tandis que ces derniers ont une vision romantique faussée de l’Afrique et craignent pour leurs emplois. Les Blancs préfèrent quant à eux l’exotisme des Africains à la rage des Africains-Américains.

Les stéréotypes forgent une vision monolithique alors que la réalité n’est que diversité. Les reproches historiques sont encore vifs : « vous nous avez vendus ! », alors que les esclaves étaient chose normale dans les temps anciens, butin de guerre et facteur de richesse pour les empires africains. Mieux connaître l’Histoire pourrait permettre une meilleure compréhension, mais aussi la conscience des différences : souvent soutiens de famille, les Africains craignent aussi d’être expulsés s’ils participent aux combats des Africains-Américains. Le film se fait dès lors appel au dialogue et à la rencontre pour mieux se connaître et partager un avenir commun. Basé sur de nombreux interviews et une abondante iconographie, rythmé par un commentaire qui pose régulièrement les points qui vont être traités, il se veut pédagogique et positif, ouvrant un débat contradictoire sur nombre de questions. Il constitue une remarquable contribution sur un thème finalement assez peu abordé et qui reste d’une brûlante actualité.

Interactions artistiques

Le groupe Lindigo, sous l’impulsion d’Olivier Araste, est l’un des groupes de maloya les plus populaires de l’île de la Réunion, sans doute par leur ouverture au métissage qui rend leur musique encore plus festive et aventureuse. Leur dernier disque Komsa Gayar (auquel a participé Danyel Waro) comporte trois titres enregistrés à Cuba avec les Muñequitos de Matanzas, un groupe historique de rumba de Matanzas, connue pour être « la ville la plus africaine de Cuba ». C’est cette chaleureuse rencontre humaine et musicale que documente Ahi na’ma – Lindigo à Cuba de Laurent Benhamou et Valentin Langlois, occasion d’évoquer les influences réciproques entre Cuba et l’Afrique sans pour autant entrer dans le détail. Ahi na’ma, locution amicale cubaine lancée à toute occasion, voudrait dire quelque chose comme « c’est bien vrai ! » ou bien « c’est tout bon ! ». Le plaisir communiqué par le film tient moins dans l’enthousiasme des rencontres devant l’œil de la caméra que des jams partagés où chaque côté présente sa musique et invite l’autre à participer. Les Cubains seront invités à la Réunion à venir fêter le disque à Paniandy, un quartier malgache de Bras-Panon, dans l’est de l’île, jusqu’au concert final où les deux groupes électrisent la scène.

En première européenne, Hors du Chaos, un voyage d’artiste en Haïti de l’artiste multimédia français installé à Los Angeles Pascal Giacomini est l’occasion de visiter un grand nombre d’ateliers du ghetto de la Grande rue où se déroule la Ghetto Biennale de Port au Prince organisée par Artis Resistanz, les « artistes en résistance ». Un brin paternaliste et agaçant, il rend visite à Duchana, une petite fille qu’il parraine dans le ghetto, dont le tuteur est lui-même un artiste. Sa voix-off raconte « son histoire » : il a épousé une Haïtienne et transformé leur maison cossue en galerie d’art haïtien. Il puise dans la pratique du matiérisme et du recyclage largement répandue dans une île en survie l’inspiration pour ses propres œuvres, et en réalisera trois pour la Biennale avec des matériaux récupérés dans une casse automobile. L’écrivaine Edwidge Dandikat et autres interviewés expliquent l’origine de l’impressionnante créativité artistique haïtienne, façon pour les artistes de signifier leurs rêves, réaction positive face aux difficultés, puisant dans l’histoire révolutionnaire du pays, le vodou et l’expérience traumatique du tremblement de terre. « Ce qui est cassé peut être beau », indique une artiste. Cette nation où « l’art est vie » a la vitalité et le talent de son avenir.

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