(1/2) Focus sur les éditions Project’îles : « Notre lieu c’est l’Océan indien »

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L’année dernière, en octobre 2021, paraissaient les premiers titres des éditions Project’îles, fondées par les auteurs Nassuf Djailani et Jean Luc Raharimanana. La maison d’édition installée à Mayotte et en Nouvelle Aquitaine en est donc à sa deuxième rentrée littéraire, avec deux titres sur des listes de prix, Davina Ittoo, finaliste du Prix Ivoire avec Lorsque les cerfs-volants se mettront à crier, et qui vient d’obtenir le 26 octobre le prix Vanille 2022 de La Réunion. Hubert Haddad, avec le splendide Portiques de l’instant est toujours en lice pour le prix Apollinaire, qui sera remis en novembre. Africultures a rencontré l’un des deux fondateurs, pour raconter l’histoire de cette aventure éditoriale, née de la revue du même nom.

Nassuf Djailani © fonds Project’îles
Charente, 2021

Comment la revue Project’îles, créée en 2010, s’est-elle prolongée en une maison d’édition ?

Nassuf Djailani : Il était devenu évident, puisque les 200 pages de la revue ne pouvaient pas contenir les nombreux textes reçus, de se poser et de s’interroger sur la nécessité ou non de les mettre en circulation. La maison d’édition était déjà dans les statuts de l’association éditrice de la revue Project’îles. C’était donc quelque chose de naturel de franchir ce pas et de faire un travail d’éditeur pour accompagner des textes auxquels on croit et pour lesquels on se bat afin de les faire arriver au lectorat que l’on compte bien rendre plus nombreux.

Si le choix a été fait de publier en français, c’est parce que c’est l’une des langues qui permet à tous les habitants de l’Océan Indien de se comprendre, néanmoins, vous affirmez que le projet est également de traduire des textes du portugais, de l’anglais, du swahili, de l’arabe, du malgache, du mahorais, du comorien, du créole vers le français.

Nassuf Djailani : Recourir à la traduction fait partie aussi de ce travail de curiosité, de découverte et de transmission de ces œuvres belles, puissantes, méconnues, qui éclairent notre présent, qui racontent notre passé et qui envisagent notre avenir. Project’îles naît de ce creuset-là, avec ces emmêlements de langues, de cultures, de civilisations considérées comme des folklores, mais qui portent en elles un certain récit du monde.

Votre catalogue est ordonné par collections. Ainsi sont nées Tantara, qui accueille les romans et textes de fiction en prose, Shayinr, pour la poésie, Angano, dédiée à la jeunesse, et Fikra, pour les essais. À l’intérieur de cette dernière collection, vous demandez à des auteurs de parler de leur conception de la littérature et de leur parcours en répondant précisément à la question « Quel est ce mystère d’écrire ? ». Le premier texte a été confié à Ananda Devi[1]. Pourquoi cette question est-elle si essentielle ?

On a pris le parti de donner la parole à un écrivain de nos espaces et d’ailleurs. Ce devait être pour lui l’occasion de s’adresser à un aspirant écrivain et de lui confier une lettre sur le mystère d’écrire. C’est très important, car étant écrivains tous les deux avec Jean Luc Raharimanana, ce sont des questions qui reviennent lors de nos rencontres dans les collèges, lycées, universités ou dans les salons. L’idée, c’est d’avoir des textes qui soient le récit d’une traversée, qui reviennent sur les lectures de l’auteur rédacteur de la lettre, ses obsessions, ses rêves, ses techniques, ses intuitions. C’est un texte très personnel et qui précisément doit être une œuvre littéraire qui résiste au temps et à l’anecdote.

Et pour les autres collections « roman » et « poésie », quels choix vous guident ?

Il est bien évident que notre lieu c’est l’Océan Indien, mais les populations nées dans cet endroit du monde ont 3 voire 4 fleuves qui coulent dans leurs veines, pour parler comme Damas. Ces populations sont à la fois bantoues, swahilies, arabes, indiennes, africaines, françaises, portugaises, et d’autres choses encore. Donc les œuvres publiées proviennent de là mais aussi de la diaspora et de toutes les marges d’où émergent ces voix fortes mais que personne ne veut entendre, ne veut écouter. C’est de ces endroits du chaos du monde que nous voulons parler, parce que nous nous sentons solidaires de ces voix qui aspirent à l’être, à la vie, à la liberté.

Lire aussi : « Faut-il que l’on soit poète et passionné, rêveur et obstiné, pour oser créer une maison d’édition destinée à des lieux du monde très éloignés du microcosme littéraire français ? » Ananda Devi & Evelyne Trouillot

Project’îles est à la fois une aventure éditoriale, amicale et une histoire d’engagement : faire émerger des voix nouvelles, faire entendre ou crier plus fort des voix déjà connues, peut-être pas assez défendues, des voix aussi qui pourraient donner du poids et de la crédibilité à la maison, telles, par exemple, celles de Mia Couto, avec un album jeunesse intitulé La Cour des ombres, d’Ananda Devi ou d’Hubert Haddad. Finalement comment résumer l’ambition des éditions Project’îles ?

C’est d’abord une conviction qu’il y a des fraternités endormies qu’il faut réveiller. Rendez-vous compte qu’il faut être étudiant à l’université de Bordeaux pour découvrir qu’une romancière et poète comme Ananda Devi existe et qu’elle écrit depuis près de cinquante ans une œuvre majeure, et que, voisins de quelques kilomètres, on n’en a jamais entendu parler ! Que des poètes comme Rabearivelo, Rabemananjara, ou encore Esther Nirina soient nés là mais que leurs œuvres n’ont jamais pénétré nos manuels scolaires, est tout simplement tragique et désastreux. Il faut que ces populations cessent d’être déchirées, aliénées, larbinisées. Imaginez, quand Abdulrazak Gurnah a reçu son Nobel, dans ce pays amoureux jusqu’à l’orgie de littérature, la gêne de ceux qui se rendaient compte qu’ils n’avaient jamais lu ce romancier lumineux, qui depuis 40 ans leur parlait du sort misérable réservé à des populations déportées, à cause de troubles provoqués par les gouvernements successifs situés de ce côté-ci de la Méditerranée. Gurnah, c’est aussi cet écrivain exigeant, élégant, qui ne verse pas dans le manichéisme, et qui a fait ce beau roman, Paradis, l’un des rares traduits en français et qui évoque l’esclavage dans le Zanzibar de son enfance et montre le sort d’un enfant abusé, vendu à un marchand peu scrupuleux dans un pays purulent de contradictions. C’est le partage de toutes ces curiosités, de toutes ces beautés, qui nous anime. Car on grandit de l’intelligence des autres, en se rencontrant, en apprenant à se connaître pour que le monde demeure vivable et fraternel. C’est donc un projet éditorial fécondé par nos envies, nos projections, nos intuitions, nos coups de cœur.

Vous êtes aussi poète, romancier, dramaturge et journaliste pour France Télévisions. Quel lien faites-vous entre toutes ces activités ?

Tout finit dans la poésie. C’est cette pirogue qui creuse profondément dans le mur de la mer pour traverser loin dans cette quête de lumière. La poésie est cette force tendre qui m’installe au cœur vivant du monde, auprès de mes frères humains. Je suis enfant du soufisme, et le cercle, la ronde du daïra est une connexion de la terre avec le cosmos. Je suis né de là et c’est la poésie qui permet cette magie, ce cheminement, cette fraternité.

Comment gérez-vous vos différentes casquettes ?

Le journalisme génère beaucoup de frustration, surtout à la télévision. Le format court confine à une certaine superficialité dans le travail de l’information que l’on traite. On n’épuise jamais les sujets même dans le cadre d’un roman, mais cette écriture du sec, de l’essentiel, avec « les faits et rien que les faits » ne laisse pas loisir à l’imaginaire d’envisager des hypothèses. Je crois au contraire que toute l’énergie, la tension, la confiance, le travail doivent être portés sur la langue pour interroger la réalité souvent laide et affligeante, pour permettre à l’esprit de respirer, de s’évader, ou d’aller très loin dans la laideur de nos situations et pour empêcher peut-être celles et ceux qui produisent de la mal-vie dans nos espaces de dormir tranquille. L’écriture ici peut-être envisagée non pas comme un simple exercice de style, mais surtout une sorte de veille sur cette nuit qui nous est faite. L’écriture est une lampe à pétrole dans cette nuit mahoraise, dans ces geôles comoriennes où, la nuit, les opposants sont travaillés au corps par les boas du système, cette nuit malgache où des enfants ne mangent pas trois repas par jour, alors qu’à quelques centaines de mètres, du bois de rose ou du minerai sont volés pour être transformés à l’étranger. C’est bien évidemment beaucoup de travail, de lecture, de découverte, de conversation avec les auteurs que l’on accompagne. On se doit donc d’être très sélectif dans les textes que l’on cherche à défendre. C’est très peu de sommeil mais une grande passion d’aider à l’accouchement d’un texte, en faisant émerger, par exemple, un jeune auteur.

 

 

[1] Ananda Devi, Deux malles et une marmite, 2021. Voir chronique Africultures « Ananda Devi : Deux malles et une marmite pour tout bagage ».

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