Haïti intime, les raisons d’un engagement

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Tout a commencé par un annuaire téléphonique. Le réalisateur Charles Najman revient sur le lien intime qui s’est construit entre le cinéaste et l’île, bien avant son dernier film Royal Bonbon.

Ma première relation indirecte à Haïti m’est venue d’un ami qui m’avait offert l’annuaire téléphonique du pays pour mon anniversaire. Les noms haïtiens ont commencé à résonner en moi d’une façon envoûtante. Pour la première fois, j’avais le désir de partir sur cette île où cohabitaient des Edith Napoléon et des Michelangelo Voltaire… Mais mon premier contact professionnel avec Haïti remonte à 1988. Je collaborais alors à un scénario de film de fiction dont le sujet était l’histoire haïtienne. Je me suis mis à lire une quantité de romans et d’essais. L’exceptionnelle densité de personnages, de légendes et de dieux que cette île a engendrée sur un si petit espace m’a alors fasciné avant même d’y séjourner. Je n’avais, au départ, aucun projet ni statut particulier. N’étant ni historien, ni ethnologue, c’était pourtant cette plongée mythologique dans l’histoire haïtienne que je venais chercher. Frustré de ne pas connaître Haïti, rêvant d’y aller, j’ai donc proposé au journal Le Monde de m’envoyer là-bas à l’occasion du bicentenaire de la révolution française pour un reportage sur les rapports entre 1789 et la révolution haïtienne.
Je m’en souviens encore aujourd’hui. Dès que l’avion s’est posé sur la piste de l’aéroport, la chaleur s’est emparée de moi et la lumière, souveraine, m’a aveuglé. C’était comme si, d’emblée, j’étais pris. Dès l’arrivée, la cohue, la pagaille, le  » bordel haïtien « , ce mélange anarchique de ruse, de rires, d’insubordination et de détresse m’ont happé. Ce corps à corps foudroyant avec les contrastes les plus violents m’a obligé à abandonner sur l’instant tous les préjugés de la perception. J’ai donc connu tout de suite un sentiment d’étrangeté à la fois joyeux, fatal, foudroyant ; sentiment qui ne cesse d’ailleurs de se ranimer à chaque voyage. J’ai toujours la sensation de ne pas avoir fait le tour de cette petite île si singulière.
Car selon moi, Haïti ne se dévoile jamais. L’île ruse avec l’étranger comme tout lieu au monde qui cherche encore à préserver son secret. Le pays se dérobe toujours à toute forme d’élucidation. Haïti est le pays, par excellence, des marrons. Les esclaves fuyaient les plantations coloniales pour vivre dans une liberté inaccessible et clandestine. Une fois indépendants, les Haïtiens ont retenu la leçon et continuent à marronner… Dans le monde tel qu’il est,  » globalisé « ,  » uniformisé « , comme on dit, où l’on ne voyage plus que sur des  » autoroutes « , Haïti m’a fait connaître des chemins de traverses surprenants, sans balises ni repères. Ce sont les seuls lieux qui cheminent vraiment dans la mémoire et dans l’imaginaire.
Aimer Haïti comme personne
Avec ce premier voyage, l’histoire s’incarnait enfin au quotidien et les mythes prenaient corps dans la réalité. L’île magique qui avait excité mon imagination historique commençait à susciter en moi une grande passion romanesque. Je n’avais qu’une seule obsession : retourner dans le pays. Ce que j’ai fait un mois après pour réaliser un documentaire. J’avais connu lors de mon premier voyage l’élite intellectuelle du pays, une élite qui m’avait d’ailleurs frappé par son incroyable culture. Mais à présent, je désirais aller au coeur d’Haïti, dans le vaudou populaire des campagnes et des villes, sans la barrière de protection rassurante que procure la reconnaissance commune de la langue française, de la culture et de l’histoire. Comme tout le monde, j’ai commencé par éprouver un sentiment de culpabilité et de honte en me rendant dans les bidonvilles de Cité soleil mais j’ai vite appris à me méfier de ma propre culpabilité. Car, au-delà d’une compassion convenue devant la misère, je cherchais à connaître les rêves, les croyances et la foi qui animent ceux qu’on appelle encore là-bas la populace. On ne rencontre jamais un pays mais des personnes. Au gré de mes rencontres, je me suis mis à aimer ce pays comme une personne. Ce bouleversement, je l’appelle la rencontre avec le visage de l’altérité. Fiers et souverains jusque dans leur dénuement, les  » pauvres  » vivent là-bas de leur singularité et de l’irréductibilité de leurs valeurs. C’est à eux que je dois d’avoir commencé à porter un regard différent sur le monde. Il s’agit, peut être, du sentiment de  » l’humanité nue « , évoqué par l’écrivain Manes Sperber. Non pas un amour abstrait pour les  » pauvres  » mais une vraie admiration pour ces hommes qui ont accouché d’eux-mêmes, qui se sont élevés au-dessus de leur implacable destin et ont préservé en eux l’incomparable aptitude à passer du tragique au comique, de la souffrance à la joie. Haïti est le seul pays où j’ai approché la misère de près sans pourtant me sentir déprimé ou culpabilisé. Le contact avec ce peuple singulier m’a procuré un sentiment d’allégresse que je n’ai éprouvé nulle part ailleurs. Chacun décompose le monde selon ses affinités propres. Avant, les Noirs constituaient pour moi un bloc unique d’identité. Aujourd’hui, je peux distinguer un Haïtien dans la rue avec sa démarche, son visage et ses expressions propres. Aujourd’hui, il y a les Haïtiens et les autres…
Le passé présent
Par la suite, j’ai réalisé un documentaire intitulé Le Serment du Bois Caïman. Le film racontait le premier soulèvement des esclaves dans cette ancienne colonie française en 1791. J’ai filmé des initiés du vaudou qui, à travers leurs rites, perpétuent deux siècles après le souvenir de la cérémonie du Bois Caïman, prélude à la révolte générale qui aboutira en 1804 à la naissance de la première république noire au monde. C’était ma première expérience avec le vaudou. Puis, j’ai écrit un livre intitulé Haïti, Dieu seul me voit, dans lequel j’ai tenté de saisir plus profondément l’âme haïtienne et ce rapport si singulier qu’entretiennent les Haïtiens à leur passé. Dieu seul me voit est l’expression qu’on emploie là-bas pour parler de la masturbation. Mais ce titre, hommage à l’invention langagière haïtienne, évoquait aussi pour moi cette espèce d’autarcie haïtienne qui est, je crois, en partie entretenue inconsciemment par les Haïtiens eux-mêmes.
A travers ce récit de voyage, j’ai tenté de comprendre aussi une part de ma propre histoire. C’est en allant, en effet, au plus loin que l’on découvre parfois la dimension la plus intime de soi-même. J’ai découvert en Haïti l’ombre portée de mon identité juive qui est, selon moi, une tentative perpétuelle de se voir du dehors ; une tendance à se démettre de soi-même ; une volonté de se regarder avec les yeux des autres ; un désir de se défaire des liens terre-à-terre, de s’arracher aux choses tangibles ; une propension à se créer d’autres espaces, à rencontrer d’autres visages, d’autres pays ; une forme positive, sinon joyeuse de l’errance.
En tant que fils de déportés des camps de concentration, je me suis tout de suite senti en affinité avec cette république fondée par d’anciens déportés. Dès mon premier voyage en Haïti, j’ai noué des complicités imaginaires entre le destin juif et le destin haïtien. Les mêmes légendes se retrouvent parfois fixées dans l’inconscient des peuples persécutés. Ainsi les Juifs et les Haïtiens, qui ont connu chacun la tragédie de l’esclavage, ont produit au cours de leur histoire des mythes presque comparables. Comme le zombi haïtien, le mythe du Golem incarne le fantasme de l’homme transformé en automate, asservi à un maître. Comme les juifs de Prague, de Russie ou de Pologne survivaient autrefois dans le shtetl avec l’énergie du désespoir et la force de la tradition, les paysans haïtiens aujourd’hui s’élèvent au-dessus des pesanteurs du quotidien par l’imaginaire. Ils s’entourent de miracles et de mythes surprenants. A l’instar du dibbouk juif, l’esprit du vaudou haïtien plane sur la vie de tous les jours comme une ombre portée. C’est cet imaginaire de l’exil, de la fuite, cette culture de la conjuration et de la hantise qui, désormais, allait animer mon travail en Haïti.
Je me suis rendu compte après coup à quel point cette  » aventure haïtienne « m’a conduit et m’a permis de réaliser mon premier long-métrage, La mémoire est-elle soluble dans l’eau ?, dans lequel ma mère, rescapée d’Auschwitz, est l’actrice de sa propre vie. Hanté par la mémoire familiale, j’ai été frappé en Haïti par son omniprésence. Là-bas, personne n’oublie son passé. Tout le monde vit avec lui. La mémoire semble affamée ; on a même parfois l’impression que c’est la seule chose qui subsiste. Tout le reste paraît en ruines, les arbres, la terre, les habitations, la vie même parfois, mais la mémoire, à fleur de peau, revit chaque jour, s’imprime dans les consciences, diffuse les rêves les plus fous, obsède l’imaginaire, subjugue l’inconscient et possède les gens. Comme si les descendants d’esclaves, conscients d’avoir joué un tour fantastique à l’Histoire, avaient décidé de figer leur passé dans un bloc de glace. Comme si, sous température tropicale, une culture insoumise se préservait du monde extérieur et refusait toujours de fondre.
Enchantement collectif
Les illuminations de Madame Nerval a été, pour moi, une expérience cruciale. Je suis parti faire ce film en 1999, le lendemain de la mort de mon frère. Je l’ai donc réalisé dans un état de confusion totale, je devrais dire dans un  » état second « . J’avais rencontré Madame Nerval il y a quelques années. Un rapport personnel s’est petit à petit noué entre nous. La relation de confiance qui s’est, je crois, forgée entre la Mambo du vaudou et moi, sa connaissance, son ouverture d’esprit, son humanité, m’ont permis de réaliser cette expérience singulière et intime. Avec le portrait de Madame Nerval et de sa société d’initiés, il s’agissait pour moi de filmer le vaudou de l’intérieur, à la manière d’une chronique quotidienne. Je cherchais à montrer l’influence concrète du vaudou sur la vie de tous les jours : comment les gens vivent avec leurs dieux, comment ils rêvent, mangent, travaillent, se soignent, font l’amour et meurent avec le vaudou.
Ma démarche ne relevait pas de l’ethnologie classique. Il s’agissait plutôt d’une tentative pour renouveler l’anthropologie visuelle à travers la trame d’un récit singulier et énigmatique. Mais le film m’a surtout appris à revoir de fond en comble ma relation à la vie et à la mort. Haïti m’a appris à vivre avec les morts, avec mes morts. Moi qui me suis nourri du refus viscéral de me sentir appartenir à une quelconque communauté, fut-ce celle dans laquelle je suis né, moi qui me sentais a priori à des années-lumières du vaudou, j’étais ému à l’idée de connaître des êtres qui vivent encore ensemble d’un enchantement collectif. J’avais la sensation d’assister, même un court moment, à l’expérience d’une collectivité vivante, fondée sur un mythe partagé en commun. Il y a dans le vaudou quelque chose de plus profond que ce stock de traditions désuètes, auquel on tente de l’identifier. Il existe en lui quelque chose de plus stimulant que ce  » revêtement visible  » dont parlait Frantz Fanon à propos de la  » culture « . Une façon de jouer le jeu de la vie comme résistance à la mort. Une expérience intime qui révèle l’existence hors des étroites limites de la conscience.
Moi qui suis athée, définitivement athée, le sacré n’a pour moi ni valeur d’autorité ni valeur de réponse. Je n’ai pourtant jamais souscrit au triste destin de l’athéisme et de l’individualisme moderne, que je considère comme mortifère. Si le vaudou me fascine, c’est qu’il m’apparaît comme l’une des dernières démonstrations de la capacité encore agissante des puissances de l’invisible sur l’homme. Nous qui vivons en Occident en dehors de la dépendance divine, nous connaissons aujourd’hui les effets de ce désenchantement. Devant les mystères du jeu magique, nous disposons d’une grille d’analyse, de termes techniques, nous croyons connaître toutes les ficelles, saisir tous les tours, mais nous ne nous étonnons plus. C’est le processus de glaciation de la conscience moderne. La naïveté s’est enfuie. Une attitude qui a connaissance des arrière-plans mais qui ne rêve plus. Nous avons découvert la perspective mais nous avons perdu la ligne de fuite.
Je le ressens désormais, le monde privé de mythes a pour horizon borné l’humanité routinière. Ce n’est pas l’absence des dieux, auxquels je ne saurai m’identifier, qui provoque en moi des regrets mais la disparition d’une dimension collective et exubérante de l’existence qu’implique le déclin des mythologies. Si l’idée d’un retour aux divinités anciennes n’est qu’un rêve archaïque, retrouver une disponibilité à  » l’écoute poétique du monde  » est, selon moi, une exigence essentielle. Je pense à cette réflexion de Genet dans son livre sur le grand artiste Giacometti :  » On songe avec nostalgie à un univers où l’homme, au lieu d’agir aussi furieusement sur l’apparence visible, se serait employé à s’en défaire, non seulement à refuser toute action sur elle, mais à se dénuder assez pour découvrir ce lieu secret, en nous-mêmes, à partir de quoi eut été possible une aventure humaine toute différente. Mais après tout, c’est peut-être à cette inhumaine condition, à cet inéluctable agencement, que nous devons la nostalgie d’une civilisation qui tâcherait de s’aventurer ailleurs que dans le mensurable. « .
Haïti l’invisible
L’invisible, c’est ainsi que Madame Nerval définissait les esprits au début du film. C’est aussi ainsi que m’est apparue Haïti dans toute la splendeur de son secret lors d’un voyage avec Emmanuelle Honorin pour la réalisation d’un CD de musique paysanne d’Haïti, intitulé Fond des Nègres, fond des Blancs. Nous cherchions ensemble un groupe de contredanse qui utiliserait le violon. Partout où nous allions dans les campagnes, en dehors des pistes carrossables, on nous indiquait un  » groupe à violon « . A chaque rencontre, le groupe se mettait à jouer mais nous ne voyions jamais de violon… Décontenancés, nous allions abandonner cette recherche quand nous avons compris que le musicien qui jouait du tambourin en frottant étrangement son doigt avec de la résine sur la peau du tambourin pensait jouer du violon… Pour ces musiciens, même quand l’instrument avait disparu, le nom continuait à exister, leur mémoire s’en emparait et le faisait revivre sous une forme fantasque… Après avoir quitté notre  » violoniste « , nous avons tenté de rejoindre une petite ville pour y dormir. Trahis par la nuit qui tombait brutalement, nous nous sommes endormis dans notre 4X4. C’est alors que nous avons vécu ce qui reste pour moi comme le souvenir le plus intense, le plus magique d’Haïti. Nous nous sommes réveillés comme dans un rêve. Un son circulaire, envahissant, obsédant, comme une plainte douloureuse venu de la nuit des temps, encerclait notre voiture. Il s’agissait probablement d’une société secrète mais nous n’avons rien vu. Pourtant cette image invisible reste imprimée à jamais dans ma mémoire sublimée. Haïti appartient à la nuit. Haïti appartient à l’invisible…
Au moment de terminer le tournage de Royal Bonbon, mon premier long-métrage de fiction en Haïti, je me suis souvenu de cette image invisible. Je voulais que le film se termine dans l’imposante citadelle Laferrière du roi Christophe. Monter là-haut avec toute une équipe de tournage et un matériel d’éclairage et de caméra relevait d’une aventure périlleuse ! Le temps avait été jusque-là avec nous. Pas de pluie durant tout le tournage bien que nous commencions à entrer dans la saison des pluies… Mais le ciel grondait dangereusement lors de notre montée vers la citadelle. Je voulais tourner le lendemain matin à l’aube un panoramique à 360 degrés sur la vaste plaine du nord d’Haïti. Une image finale sur la perspective fantastique qu’offrait la citadelle du roi. Mais ce matin-là, la brume recouvrait tout. On ne voyait rien. Je me suis dit que, finalement, c’était formidable de terminer le film sur ce bain de vapeur qui semblait s’élever avec magie au-dessus du cadavre du roi. Le sujet de mon film est l’invisible. Quoi de plus naturel en somme que de terminer par cette image invisible…
De manière plus générale, les éléments qui auraient pu nous être hostiles, nous avons réussi à les retourner miraculeusement au profit du film. Notre budget était limité et ne pouvait pas être dépassé. De plus, le matériel qui devait venir du Canada le 12 septembre 2001 est resté bloqué quinze jours pour cause d’attentat au World Trade Center… L’absence d’infrastructure, d’expérience cinématographique sur le terrain, les maladies chroniques des membres de l’équipe, les routes chaotiques, tout cela aurait pu nous conduire à la catastrophe. Mais nous avons pu aller au bout. Ma connaissance du pays m’a beaucoup aidé. Le peu de jours de tournage et la difficulté à travailler avec des acteurs non-professionnels m’ont obligé à radicaliser mon point de vue.
Le jour de la préparation d’une scène dans un bassin mystique, j’ai reçu des mains d’un initié possédé par un esprit de l’eau,  » un passeport vaudou  » censé m’autoriser à tourner ce film. Je me suis dit alors que rien ne pouvait vraiment m’arriver de mal… J’avais la sensation d’être une sorte d’aventurier qui accostait sur une terre vierge. En effet, Royal Bonbon est le premier long-métrage de cinéma de fiction, entièrement tourné en Haïti avec des acteurs haïtiens. Pour la population locale, le film est devenu une sorte d’immense scène de théâtre à ciel ouvert. La grande majorité des scènes avaient lieu, en effet, au palais Sans Soucis. Comme nous tournions souvent la nuit avec des génératrices, le village de Milot qui fait face au palais s’illuminait et s’animait toute la nuit. Le palais devenait un vestige hallucinant et un lieu de vie.
La poétique de la démesure
Dès le départ, je voulais un acteur démesuré. Dès que j’ai rencontré Dominique Batraville, j’ai su que ce serait lui. Il était le personnage. Il s’incarnait d’un coup devant moi. C’est ce qui m’a encouragé à persévérer dans ce projet qui devenait de plus en plus improbable. On m’avait mis en demeure de prendre un acteur professionnel ; on me proposait des acteurs noirs qui ne venaient pas d’Haïti mais, pour moi, c’était impossible. Je me suis arc-bouté sur mon désir de tourner avec Batraville. Je voulais aussi casser, en quelque sorte, la dimension théâtrale et baroque des lieux par la vérité des personnages. J’ai donc pris des acteurs amateurs, des paysans, parce que, pour moi, ce sont eux les aristocrates de ce pays, ceux qui en conservent la mémoire, la grandeur. Lorsque Dominique Batraville a débarqué avec son costume royal de bric et de broc dans ce village qui était l’ancienne capitale du roi Christophe, beaucoup l’ont réellement pris pour la réincarnation du roi. Ainsi le sujet du film que j’avais cogité dans ma chambre s’incarnait naturellement devant moi ! Cette dimension propre au  » réalisme magique  » haïtien a été plus forte que la machinerie factice du cinéma. Cette croyance dans le retour du roi Christophe vient aussi de l’histoire du roi Christophe lui même. Quand il s’est suicidé, avec, dit-on une balle en or, afin d’échapper à la révolte populaire, sa famille a ramené son corps à la citadelle pour le faire enterrer. Mais on n’a jamais retrouvé son corps dans l’immense forteresse. Le deuil du grand homme, du  » despote éclairé  » devenait impossible. Toute l’histoire haïtienne est ainsi : une névrose collective dont personne ne guérit….
L’idée du film m’était d’ailleurs venue il y a quelques années en rencontrant près des ruines si poétiques du palais Sans Soucis, un homme qui disait avoir rencontré le roi Christophe. Juché sur un cheval blanc, le sabre à la main, le roi nègre avait, disait-il, les yeux révulsés et portait la colère sur le visage. L’ancien esclave qui avait vaincu les armées de Napoléon, libérateur d’Haïti et premier souverain du nouveau monde, était redescendu sur terre pour  » gronder son peuple « . Pour ce vieux paysan, le temps semblait soudain arrêté. Il s’était figé dans un décor immuable. Passé et présent ne semblaient pas seulement coexister mais s’enchevêtrer jusqu’à se confondre. Une sorte de télescopage du temps, si caractéristique de l’identité haïtienne. Comme un Don Quichotte entré comme par effraction dans un décor tropical, cet homme incarnait aussi pour moi l’homme haïtien, écrasé par la misère et qui n’a pour seul refuge que la grandeur du passé. C’est pourquoi je ne voulais pas d’une reconstitution historique. Je m’intéresse à l’histoire quand elle revient sous la forme d’une hantise ou d’une névrose, c’est de la mémoire très épidermique. Ecrire et réaliser ce film, c’était donc d’abord pour moi se déprendre d’une certaine vision linéaire de l’histoire, du temps chronologique, en rejeter la tranquille ordonnance, pour se livrer au diabolique rapport à la mémoire des Haïtiens, à leurs déplacements mythologiques dans le temps. Je voulais utiliser cette ambiguïté, naviguer entre réalité et fiction, entre présent et passé. A travers les décors baroques et majestueux de la citadelle, du palais en ruines ou de la ville du Cap-Haïtien, j’ai voulu laisser le rêve surgir de la réalité… Pour réaliser ce conte de la folie non ordinaire, il fallait avoir foi dans les pouvoirs de la métamorphose et de l’invisible, cette obsession majeure du cinéma et de l’imaginaire haïtien.
Avec Royal Bonbon, j’ai la sensation d’avoir écrit un poème d’amour pour Haïti, nourri par toutes mes expériences vécues dans ce pays. J’ai eu l’impression de m’être  » fiancé  » avec ce pays, de l’avoir presque  » épousé « . C’est ce qui m’a autorisé à faire ce film, à m’aventurer dans un imaginaire proprement haïtien. Je voulais transmettre la vitalité de l’imaginaire haïtien à travers un regard étranger et complice.
Le film a été montré en Haïti C’était une projection gratuite sur un écran géant. Elle a eu lieu sur la place principale, à côté du Palais national et des statues des fondateurs du pays, dont celle du roi Christophe. C’était très émouvant pour moi. En France, le cinéma existe mais c’est le peuple qui manque. En Haïti, c’est le peuple qui existe et le cinéma qui manque. J’avais vraiment l’impression de tendre un miroir aux Haïtiens, au peuple haïtien. Tendre un miroir à ceux qui n’ont pas d’image ou dont l’image est déformée, c’est aussi le rôle politique du cinéma. Avec ce film, je voulais rendre à ce pays un peu de ce qu’il m’a donné. Et avec cette projection, je crois m’en être approché.

Après avoir écrit pour plusieurs journaux et magazines, Charles Najman publie deux livres, La police des images et Haïti, Dieu seul me voit, pour lequel il a obtenu la bourse de la Villa Médicis. Il a réalisé de nombreux documentaires. Avant Royal Bonbon, long-métrage de fiction qui a obtenu le prix Jean Vigo 2002, sélection officielle au Festival international de Toronto et de Locarno, il a réalisé deux longs-métrages : La mémoire est elle soluble dans l’eau (1996, prix du public au festival de Belfort, prix spécial du jury au festival de Dunkerque, grand prix du festival international de Tübingen) et Les illuminations de Madame Nerval (1999, prix du festival du film ethnologique de Paris et grand prix du festival international de Kalamata).///Article N° : 3300

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