Haïti, la fin des chimères ?

De Charles Najman

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Pour nous qui avons travaillé d’arrache pied au spécial Haïti d’Africultures (numéro 58, qui comporte d’ailleurs une passionnante contribution de Charles Najman), ce film est du pain béni : il place avec une remarquable clarté les termes du débat que nous avions cherché à éclairer en se situant sur le terrain culturel. Partant d’une situation au moment précis où il est tourné, janvier 2004, juste avant la chute du président Aristide, il permet de comprendre l’histoire complexe et terrible de ce bout de paradis qui s’acharne à rester un enfer.
Partant de l’actualité de son exemple, le film va bien au-delà d’Aristide, un pauvre qui a su incarner pour le peuple les idéaux de justice et qui finalement profitera du pouvoir pour faire comme les autres : s’enrichir et se servir de tous. Aristide, c’est depuis 1804 que ça dure ! Depuis cette révolution noire qui, comme le rappelle l’écrivain Gary Victor, nous est présentée de façon mythique comme une victoire des esclaves se libérant de l’oppression mais fut en réalité la victoire d’une classe de propriétaire mulâtres alliés à des officiers noirs de l’armée française pour continuer à cultiver des plantations produisant pour l’extérieur alors que les paysans qui ont fait la révolution voulaient la terre pour eux. « On est toujours pas sortis de l’esclavage », rappelle Victor : toute l’Histoire d’Haïti revient à une quête de liberté de masses noires qui ont pris conscience qu’on leur a volé un Etat.
Haïti l’africaine : l’ordre nouveau issu de l’indépendance concentre le pouvoir économique dans les mains d’une oligarchie qui refuse de partager ses privilèges. Cela relativise la question de la restitution de la fameuse dette payée à la France pour être indépendant, réclamée par Aristide et ses bandes d’activistes violents, les chimères, et dont le chef Paul Raymond donne le montant au centime près : dans une telle corruption, « il ne resterait que des centimes pour le peuple », renchérit Gary Victor.
La question d’une démocratisation de l’Etat est centrale : Aristide supprime l’armée pour éviter les coups d’Etat à répétition mais la remplace par une police tout aussi violente. Les jeunes de la Cité Soleil, gigantesque bidonville de Port-au-Prince, sont dégoûtés par ces policiers devenus des dealers : « Tout le monde nous ment ». Aristide ne fut qu’un nouveau despote, dérive obligée en dehors des garde-fous démocratiques. Judas a vite montré son visage derrière Jésus…
Ce documentaire va bien plus loin que celui de Jonathan Demme, Jean Dominique, l’agronomiste, lequel avait tendance à mythifier ce journaliste engagé pour témoigner des jeux de pouvoir. Najman laisse lui aussi la parole aux Haïtiens, démarche essentielle, mais soulève une contradiction essentielle : les anciens compagnons d’Aristide, ministres et conseillers, se révèlent de vrais hommes d’Etat et contrastent avec le discours populiste et démagogique de ce « Messie de pacotille ». En se situant à ce niveau de la politique, il donne tout son poids aux éclairages donnés par Gary Victor sur les mythes historiques qui bloquent Haïti et dont les Haïtiens cherchent à sortir en élisant ainsi un pape. En le faisant parler au volant de sa voiture alors que les autres entretiens sont fixes, il inscrit ses explications dans le mouvement de l’Histoire. Plus encore, en les superposant et enchaînant avec des travellings sur les bidonvilles, il transforme ces images que l’on rencontre dans tant de films où l’on a pas le temps ou le courage d’aller se frotter au terrain en des respirations méditatives ouvrant à une vision panoramique de la ville. Le terrain, Najman le connaît : il a tourné plusieurs documentaires et un long métrage de fiction en Haïti. Et il va ici au plus profond des bidonvilles pour y capter la parole des exclus, et notamment de ces chimères désabusés.
Le cinéaste n’est dès lors plus qu’un passeur au service de son sujet, prêt à se laisser guider par ceux qu’il rencontre. Derrière les chimères des bidonvilles, ce sont celles de l’Histoire haïtienne qui se profilent et s’éclairent, avec la terrible question de savoir quand et comment elles pourront prendre fin. En tout cas pas en élisant un nouveau sauveur suprême, ni là ni ailleurs. C’est l’enseignement d’Haïti et pourquoi ce film remarquable et nécessaire dépasse largement l’infernal paradis des Caraïbes.

///Article N° : 3443

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