Hunger

De Steve McQueen

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A quoi bon revenir aujourd’hui sur la dramatique grève de la faim menée par les prisonniers politiques de l’IRA en 1981 à la prison de Maze ? Neuf moururent avant de faire céder le gouvernement britannique sur leurs revendications : ne pas porter d’uniforme de prison, être dispensé du travail carcéral, pouvoir côtoyer d’autres prisonniers, recevoir une visite, une lettre et un colis par semaine. En somme d’être considérés comme des prisonniers politiques. Même après la grève et les morts, ce statut ne leur sera jamais officiellement accordé.
Face à un système carcéral humiliant, les prisonniers républicains n’ont plus que leur propre corps comme arme pour défendre leur dignité. Comme ce fut le cas autrefois des victimes de l’esclavage et de la traite négrière. Il n’a dès lors rien d’étonnant à ce qu’un Noir britannique, Steve McQueen, s’empare du sujet, non seulement comme un rappel du passé mais comme une permanence dans l’histoire humaine. La prison de Maze s’appelle aujourd’hui Guantanamo ou Abu Graib.
C’est donc bien aux corps que s’attache Hunger, qui débute avec le Blanket and No-Wash Protest que les prisonniers entamèrent dès 1976, refusant de porter les habit des prisonniers et évoluant donc nus avec des couvertures puis refusant totalement de se laver, allant jusqu’à badigeonner les murs de leurs cellules avec leurs excréments. L’économie de dialogue renforce l’affrontement physique, l’attention aux corps dévoile la violence et l’humiliation. Plasticien et vidéaste mondialement connu, dont les œuvres ont été acquises par les plus grands musées, Steve McQueen n’aborde pas le sujet en historien mais en artiste. Plutôt que de reconstituer, il va à l’essentiel : le sacrifice.
Sa collaboration pour l’écriture du scénario avec la célèbre dramaturge Enda Walsh lui permet de l’affiner dans le moindre détail et d’en renforcer la force émotionnelle. Ils se concentrent sur Bobby Sands, ce leader de 27 ans qui mourra dans d’atroces souffrances après 66 jours de grève de la faim. Ils n’en font pas un héros mais une icône de l’engagement et de la détermination. Martyr ou terroriste ? Au spectateur d’en décider. Une scène radicale en milieu de film lui donne tous les éléments : un plan fixe de 22 minutes, 28 pages dans le scénario ! Cela dure mais cela fait tellement sens que l’on endure sans broncher ! Bobby Sands est face au prêtre de sa paroisse, qui l’a vu grandir. Et qui tente de le raisonner pour qu’il n’entraîne pas ses congénères et lui-même dans une nouvelle grève mortifère. Cette rupture dans le récit, extraordinairement osée, ne dénote pas dans l’économie d’un film taillé au scalpel, profondément déstabilisant mais saisissant de bout en bout. Le tournage a dû se faire en deux temps, pour permettre à l’acteur irlandais Michael Fassbender de jeûner plusieurs mois et perdre un poids considérable. Le corps émacié d’un homme seul face à la mort devient finalement l’unique propos du film, sans qu’il ne tombe jamais dans le chantage à l’émotion. S’il est bouleversant, c’est par la réflexion qu’il induit sur la force des convictions, la détermination de l’engagement, le corps comme champ de bataille politique. Hunger ne porte pas seulement un regard nouveau sur un épisode dramatique de l’Histoire de l’Irlande et du Royaume Uni, il éclaire de façon inédite les luttes contemporaines.

///Article N° : 8164

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Hunger, de Steve Mc Queen © Becker Films International
Hunger, de Steve Mc Queen © Becker Films International





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