« Il faut oublier les sunlights »

Entretien d'Olivier Barlet avec François Woukoache

Print Friendly, PDF & Email

D’emblée remarqué par son premier court-métrage novateur, Asientos (1995, cf entretien dans Africultures 6), le Camerounais François Woukoache a réalisé en 1998 La fumée dans les yeux (cf Africultures 35) et Fragments de vie. Il plaide ici pour un cinéma du réel proche du public, en radicale rupture avec « le cinéma africain ».

Votre démarche actuelle de cinéma est proche de ce qu’avait pu être la Nouvelle Vague : une volonté d’indépendance, d’autofinancement ou presque, d’entraide logistique, de libération des thèmes…
Oui, quand on réfléchit un peu à ce qu’a été notre cinéma durant ces trente dernières années, on se rend compte que c’est la seule issue possible : continuer à produire des films moins cher, inventer de nouvelles façons de produire des films qui nous permettent de faire ce qu’on a envie de faire, comme on a envie de le faire. La fumée dans les yeux était une première tentative, vraiment une expérimentation, qui s’est faite presque sur un coup de tête. J’ai voulu faire comme les scientifiques : en laboratoire, ils font les recherches sur les modèles réduits, et voient si c’est applicable à une échelle plus importante. Il est de plus en plus clair pour moi qu’on doit trouver de nouvelles façons de produire qui s’appuient essentiellement sur ce que nous possédons, sur notre force de travail, sur notre imagination, sur le peu de moyens techniques que nous avons, et sur les techniciens qui existent ; je crois que c’est la seule façon pour nous de continuer à exister, du point de vue cinématographique.
Au niveau de la thématique aussi il y a quelque chose de nouveau : l’émergence de l’intime. On s’interroge vraiment sur comment se situe la relation hommes/femmes, on met en scène le désir… C’est quelque chose qu’on n’a pas beaucoup vu dans la cinématographie africaine, et ce faisant, on se met en danger, on prend le risque de laisser apparaître ses contradictions.
Oui, si on veut faire autre chose, il faut partir sur d’autres bases, ce n’est pas une question d’argent, de technique ou de moyens de production, c’est une question de réflexion et de point de vue sur la réalité qui n’est plus celle d’il y a vingt ou trente ans, qui n’est même plus celle d’il y a cinq ans : les choses vont très vite, d’autant plus que, paradoxalement, le cinéma africain qui est un cinéma très jeune a très peu filmé la jeunesse en fait, les problèmes des jeunes, pas seulement du travail, mais des relations.
Est-ce que ça correspond à une pensée style « du passé faisons table rase », ou est-ce que ce cinéma puise dans les racines ?
Les racines sont là de toute façon, ; on ne peut pas les nier. Mais il y a aussi une volonté de rupture franche et vraiment il faut rompre avec certaines pratiques qui ne sont pas les nôtres, parce qu’on n’a pas la même histoire ; on doit être le plus proche possible de ce qu’on est, et être le plus proche des gens à qui on a envie de parler, donc je dirais plutôt une vraie volonté de rupture, mais table rase, non : l’Histoire est là, il faut l’assumer.
A propos de La fumée dans les yeux, tu disais qu’il y avait vraiment un travail collectif, pour trouver la pellicule, les lieux etc.
Oui, et c’est très important : même la façon de vivre le cinéma entre nous est très différente, parce que il n’y a pas seulement une communauté d’idées, on a vraiment conscience qu’on a un chemin à faire ensemble, et quelque soient les différences entre nos univers respectifs, ça fait partie d’un même ensemble, donc forcément il faut qu’on se parle, il faut qu’on regarde le travail les uns des autres, qu’on y participe d’une façon ou d’une autre. La question c’est un peu celle de la famille je pense, c’est très important pour nous, créer des familles… Cela me semble aller au-delà du travail : ce sont des personnes avec qui on partage un certain nombre d’idées sur la vie, sur la façon d’être ensemble, il y a vraiment un enthousiasme ! Du coup, on retrouve l’envie de continuer à faire des films. On découvre un sens qui va au-delà de l’art, qui est une façon de vivre, de partager un certain nombre de choses.
Ce travail collectif, relativement nouveau, semble surtout être le fait des écrivains et des cinéastes de la diaspora.
Oui, peut-être que le fait que l’on soit en dehors du continent et assez loin rend la vision beaucoup plus douloureuse… et les urgences beaucoup plus fortes… Mais au Rwanda et au Burundi, on a rencontré des gens qui partagent totalement les idées majeures qu’on a été défendre là bas ! Ils ne sont pas médiatisés… Effectivement, on aurait pu penser au départ que c’était lié à l’exil, et on se rend compte que ce sont des problèmes partagés par beaucoup de gens sur tout le continent. Mais pour ce qui est de la diaspora, il y a une part de culpabilité parce qu’on a dû partir pour des raisons diverses et, du fait que l’on n’est pas sur le terrain, ça rend les choses un peu plus douloureuses pour nous, donc le désir d’action est beaucoup plus fort, et s’exprime parfois de façon plus radicale que pour ceux qui sont sur le Continent et qui sont confrontés quotidiennement à ces choses-là. Du fait de la modernité, les gens ressentent la solitude, la difficulté de s’exprimer dans son coin tout seul, ils le ressentent de façon de plus en plus violente… En même temps, entre gens de notre génération, on réfléchit beaucoup sur ce que les autres ont fait avant nous et c’est ce qui fait qu’on a plus conscience de cette nécessité de faire des choses ensemble, malgré les difficultés que ça pose. Nous aussi, on a cette fibre individualiste, on doit se battre contre ça et ce n’est pas facile…
Quel est le thème global de la rupture ? Je pensais à la responsabilisation de soi…
Oui il y a ça, mais en même temps, c’est un peu plus complexe que ça, ça va de pair avec le sentiment de culpabilité et d’impuissance, parce qu’on se rend compte qu’on a pas beaucoup d’emprise sur les choses qu’on fait, on a pas le pouvoir de décider quand on va faire les choses, et ça devient un problème quand on est un créateur, on sent qu’on est prêt et on n’a pas le pouvoir de passer à l’action, et à un moment donné le fait de se voir plus, le fait d’échanger beaucoup plus nos réflexions, fait qu’on a plus que ceux d’avant la force de poser des actes, d’aller vers la rupture. Pourtant, je trouve que jusqu’à présent on a été timides : je pense qu’il faudrait être plus radical, pour vraiment changer les choses, mais c’est un processus donc il faut peut-être aussi laisser le temps, amener les choses, cesser de compter, peut-être éviter de commettre aussi des erreurs dans le désir d’aller trop vite. Mais la rupture est déjà là. Il faut suivre : on est même pas précurseurs, on est à la traîne, il faut essayer de coller et avoir une prise là-dessus, c’est le vrai combat. La survie passe par là. J’en suis convaincu, et quand je regarde la plupart des films que j’ai vu au Fespaco, je me rends compte à quel point on est à côté de la plaque, on n’est pas en prise sur l’Afrique d’aujourd’hui, c’est une tragédie !
Il y a les grands films et leur discours sur le monde et les autres, à petits budgets, qui sont davantage une réflexion sur soi. Deux façons de voir le cinéma ?
Dans les deux démarches s’exprime de façon assez claire une espèce de césure avec ce qu’on a envie d’être réellement, une sorte de schizophrénie du cinéma africain qui se sentait obligé de prendre en compte, même parfois de mettre plus en avant, ce que les autres avaient envie qu’il soit et qui continue dans ces espèces de grands films qui se veulent « internationaux ». Et puis il y a d’autres films qui sont de l’ordre du documentaire, du quotidien, du réel, et qui impliquent un autre style, un autre mode de production… Je pense qu’aujourd’hui, le cinéma que l’on « doit » faire si on veut avoir un public, si on veut créer un mouvement autour de l’art en général, doit repartir du documentaire. Parce que c’est la vie des gens, et quelque soit leur culture, mais surtout en Afrique où la vie est devenue extrêmement dure et violente, les gens ont envie de rêver à partir des choses qui les touchent directement dans leur vie de tous les jours. C’est une réflexion qui m’amène à une radicalisation du style et donc de la manière de faire les films. Et qui m’amène beaucoup plus loin : je pense aujourd’hui qu’il faut carrément arrêter de montrer nos films en Europe, qu’il faut faire des films qui seront montrés la semaine d’après ou le lendemain dans les vidéos-clubs en Afrique. Pour moi, c’est la priorité, parce que sinon ce public-là sera perdu. Les films qu’on a fait jusqu’à présent, même quand ils font des petites sorties en Afrique, qui va les voir ? Ce sont les gens qui ont les moyens de se payer une place de cinéma. Aujourd’hui, c’est ce qui fait vivre une famille en Afrique pendant une semaine ou deux ! Il faut se ré-approprier une autre façon de toucher ces gens ; je pense que ça passe par des moyens de production plus légers et des choses plus directes. Notre « grand cinéma » viendra le moment venu !
Sur le modèle nigérian ou ghanéen où les films tournés sur place en vidéo rencontrent un grand succès ? Mais ce ne sont pas des documentaires…
Ce sont des fictions. Quand je dis documentaires, je veux dire des fictions qui s’appuient sur le documentaire, qui partent de la vie. C’est ça qui fait bouger les gens, et ce qu’il y a de dramatique, c’est qu’aujourd’hui en Afrique le cinéma africain n’a pas de racines. Au niveau du financement c’est évident. Il faudrait pouvoir travailler régulièrement, créer des corps de métier : cela passe par des moyens beaucoup plus légers. Durant le petit tournage de quatre semaines qu’on a fait au Cameroun pour Fragments de vie, qui se tournait en 35mm, on avait une équipe de cinquante personnes parce qu’on avait au moins un stagiaire à tous les postes qui au bout de quinze jours se débrouillait quasiment tout seul. Et encore, le film a coûté beaucoup trop cher : si on l’avait fait en vidéo, on aurait pu en faire deux ou trois, et quand je pense à l’enthousiasme des jeunes autour de ce projet…
Cela veut dire un certain retour aux sources.
Pour moi la solution est là. Quand je vois les films, je me dis : les gens ne vivent pas sur le Continent, on est en train de se couper de notre source d’inspiration, des choses que l’on doit faire pour que le cinéma africain soit un cinéma et pas simplement une expression artistique, où les gens se reconnaîtront parce que ça les fait vibrer tout simplement. Il faut oublier les sunlights, il va falloir prendre sur soi, accepter de ne pas avoir de reconnaissance internationale, c’est peut-être le prix à payer, de ne pas monter les marches, mais de retourner faire un vrai travail sur le terrain, avec le public, avec les techniciens, les comédiens, de façon à créer un mouvement qui va rester. Il faut semer et laisser le temps de récolter les fruits, ça passe par la formation… On n’a pas le choix !

///Article N° : 2061

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire