Jacques Faïtlovitch et les tribus perdues

De Maurice Dorès et Sarah Dorès

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SEANCE SPECIALE à l’Espace Rachi, 39 rue Broca Paris 5e, le dimanche 3 juin 2012 à 17h.
Le film sera aussi projeté le 23 mai 2012 à Addis Abeba (Alliance française) et le 7 juin 2012 à New York (Sheba Films Festival)

Chercheur et cinéaste, Maurice Dorès a vécu et s’est marié en République Centrafricaine et au Sénégal avant d’enseigner la psychologie et l’ethnologie dans les universités parisiennes. Il est un des animateurs avec notamment Cheik Doukouré et Mariam Kabade l’Amitié judéo-noire. Son ouvrage Beauté de Cham mondes juifs mondes noirs(Balland, 1992) fait référence tandis que son film Black Israël (2003) montrait la diversité des Noirs de confession juive de par le monde. Il suit ici, en compagnie de sa fille Sarah qui a tenu la caméra en Afrique, l’itinéraire de Jacques Faïtlovitch, qui était allé dès 1904, sur les traces de l’orientaliste Joseph Halévy, à la rencontre des Juifs d’Ethiopie. On les appelle de façon péjorative Falashas (mot issu du guèze, langue classique éthiopienne, qui veut dire « émigrer » ou « sans terre », et qui montre qu’ils ont longtemps été considérés comme des étrangers ayant interdiction de posséder la moindre parcelle de terre, et donc exploités) mais ils se nomment eux-mêmes Beta Israël (« la maison d’Israël »). Pour Faïtlovitch, ces Juifs sont en danger : les missionnaires chrétiens essayent de les convertir. Il se battra pour le financement de sa propre mission, qu’il trouvera auprès du Baron de Rotschild, lui permettant d’intervenir en faveur des « tribus perdues d’Israël ».
Documentaire classiquement construit sur l’alternance d’archives, de reportages et d’interviews avec un commentaire omniprésent, Jacques Faïtlovitch et les tribus perdues suit plusieurs pistes dans sa visée biographique. Il démarre sur une piste personnelle, éclairant ce qui rapproche Faïtlovitch et Dorès, et motive celui-ci dans ce travail : mêmes études, même intérêt pour l’Afrique. Mais il la délaisse vite pour adopter une neutralité de façade, non sans dégager les ambiguïtés de la démarche de Faïtlovitch, mais sans forcément les critiquer. Celui-ci se distingue en effet par son prosélytisme alors que le judaïsme ne le pratique pas. Il découvre pourtant en Ethiopie un autre judaïsme antérieur au Talmud, mais sa pensée coloniale prend le dessus : il faut les éduquer pour les intégrer au processus d’unification qui débouchera plus tard sur le regroupement des Juifs en terre d’Israël. Faïtlovitch est persuadé au début du XXe siècle que les Beta Israël croient « en l’avenir d’Israël ». Voilà ce qui les rapprocherait des Noirs d’Amérique qu’il avait côtoyés à New York : l’idée du retour.
Miser sur l’éducation pour le développement intellectuel et l’émergence de leaders plutôt que sur la formation d’artisans pour un développement social : le débat sera vif. Faïtlovitch se battra pour créer une école en Ethiopie pour, conformément à sa propre biographie, favoriser « leur extraction d’un milieu traditionnel en restant fidèle aux siens ». Il s’oppose alors à l’incompréhension des institutions juives qui, dans l’esprit colonial, les considèrent comme des primitifs. Pour Dorès, Faïtlovitch a préparé leur « sauvetage » mais celui-ci consiste-t-il en une émancipation sur place ou un « retour » en Israël ? Cette tension bien connue est au centre du film comme du projet de Faïtlovitch. Le film se termine sur « le sauvetage » des Falashmouras de Gondar, Juifs convertis par les missionnaires et maintenant « en processus de réintégration du judaïsme » : 4000 d’entre eux pourront émigrer en Israël, sur les traces de l’exode clandestin des Juifs éthiopiens, la fameuse opération Moïse organisée par Israël et les Etats-Unis à la barbe du gouvernement éthiopien pendant la famine de 1984, qui avait concerné 8000 personnes mais laissé 4000 morts sur le carreau, complétée par l’opération Josué de 1985 pour 800 personnes, mais aussi l’opération militaire Salomon de 1991 où Israël organise le transport de près de 15 000 Beta Israël.
Pourtant, la bibliothèque de la maison de Faïtlovitch en Israël n’a pas été préservée sur place comme il l’avait demandé mais rassemblée à l’université de Tel Aviv : son combat de cinquante ans pour une école dédiée est resté sans suite. Dorès attribue ce manque à la communauté éthiopienne de Tel Aviv mais il insiste aussi sur les réticences à accepter les Juifs d’Ethiopie dans la société israélienne, voire à les reconnaître comme Juifs. Leur destin n’est pas exactement la terre promise à laquelle croyait Faïtlovitch, qui dans la mémoire qu’en propose Dorès reste un « justicier » décidé à « rassembler les exilés ».

///Article N° : 10535

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