Jean D’Amérique : « Reconquérir la vie par le prisme de la poésie »

Print Friendly, PDF & Email
Depuis septembre 2020, l’écrivain haïtien Jean d’Amérique nous fait cadeau de sa créativité débordante en publiant trois ouvrages. Le recueil de poèmes « Atelier du silence », chez les éditions Cheyne, le monologue poétique « Cathédrale des cochons » chez les éditions Théâtrales – et le roman « Soleil à coudre » chez Actes Sud,. C’est à propos de ce texte qu’on discutera avec lui dans l’entretien qui suit. Il s’agit de l’histoire d’une fillette de douze ans, Tête Fêlée, habitant un quartier difficile de Port-au-Prince, à Haïti, amoureuse de sa camarade de classe…
Aminata Aïdara – Jean d’Amérique, depuis combien de temps mûrissez-vous ce roman ? Que vous a-t-il donné envie d’écrire l’histoire de Tête Fêlée ?

Jean D’Amérique: J’ai entamé l’écriture de Soleil à coudre en 2016, à l’époque je ne savais pas encore si ça allait devenir un roman, je n’avais pas d’idée précise d’une histoire que je voulais raconter, encore moins celle de Tête Fêlée. Il y avait d’abord le personnage de Papa, beau-père de Tête Fêlée, qui rôdait sans cesse dans ma tête, que je voyais se dessiner comme un visage terrible de la violence. J’ai mis du temps à trouver les premiers mots pour l’esquisser, pour tenter de lui donner forme. Une fois les premières lignes amorcées, la jeune fille Tête Fêlée est arrivée très vite, dès les premières pages, elle a commencé à se déployer et a fini par prendre toute la place, en tout cas beaucoup de place.

Écrire un roman, c’est aussi être à l’écoute des personnages. J’ai suivi la voix de Tête Fêlée, et j’ai tout fait pour l’aider à exister, à se raconter pleinement.

Son histoire est marquée par des enjeux multiples et assez complexes, allant de l’intime au politique, elle est un lieu où se cristallise plein de problématiques qui traversent l’existence humaine d’aujourd’hui. J’ai dû beaucoup travailler la nuance pour donner à cette jeune héroïne les moyens de tenir debout, le plus près possible de la justesse, de la lucidité.

AA – Tête fêlé emploie énormément de temps à écrire une lettre d’amour, elle fait d’ailleurs plusieurs tentatives pour exprimer ses sentiments. Si d’un côté cette missive n’est jamais suffisante à exprimer la joie qu’elle ressent, d’un autre côté d’autres sentiments très forts, souvent négatifs, sont explorés le long du roman, et sans appel. Quelle est la relation que votre écriture entretient avec l’expression du bonheur et celle du malheur ? Il y a-t-il des similitudes entre Tête Fêlée et vous ?

Jean D’Amérique: Tête Fêlée pourrait être une très juste métaphore de l’éternel drame humain, c’est-à-dire un être qui vacille entre sa part d’ombre et sa part de lumière. Ce qui vient compliquer sa situation, c’est qu’elle débarque dans un monde déjà lacéré par la violence, elle évolue dans un milieu qui la tue plus qu’il lui donne vie. En fait, avec tout ce qu’elle subit, c’est comme si elle était morte, et l’amour, ou l’idée d’un amour, vient la ressusciter, vient lui donner la main —pleine de lettres— pour l’aider à espérer à nouveau.  Je crois qu’il lui fallait quelque chose de ce genre, un rayon de soleil qui l’aide à voir l’horizon, une étincelle qui tire à l’autre bout du fil.

S’il y a une chose qui nous rapproche, Tête Fêlée et moi, c’est cette obstination à affronter le malheur par la puissance du verbe, c’est cette tentative de reconquérir la vie par le prisme de la poésie.

AA – Page 25, la protagoniste décrit ainsi les gens de son quartier, son peuple : « Une foule de rejetés est arrivée dans ce coin un jour de soleil déchiré. Un jour de lutte, à marquer les vitres de l’Histoire d’un sacré coup de pierre. Un jour de poing levé, à planter un drapeau de flammes sur les collines de la mémoire. » C’est parce que le soleil est déchiré qu’il faut le recoudre ou faut-il en inventer un autre et donc le « coudre » à nouveau ? L’écriture est-elle un moyen de réparation ?

Jean D’Amérique: Cette petite fille, même si les vagues de son histoire, poussées par l’urgence de dire, submergent les moindres mots du livre, au fond elle est la voix de tout un peuple. C’est une chorale de vies délaissées à l’arrière-cour du monde qui prend chair dans cette prise de parole ultime. Au-delà de ses propres blessures, elle nous traîne dans les bas-fonds de toute une ville, dans les recoins sombres de tout un pays, pour narrer le chaos mais aussi pour remonter avec la lueur d’un rêve de vivre. Elle raconte pour la vie. Et c’est le récit de tant de chants brisés, tant de soleils déchirés, que j’ai tenté de recoudre avec les mots, avec la poésie.

AA – A propos de Papa, le père malfaiteur de Tête Fêlé, on peut dire que tout en lui est pure bestialité, comme le résume cet extrait à page 22 :  » Papa, lui, n’abdique pas son brasier de colère, ne cesse de gravir ses paliers de violence. Si le rouge annonce la couleur, son étoile sommeille dans le sang. Il casse les cordes quand la guitare quémande du swing« . Et pourtant on ne cesse de le voir comme un bourreau-victime. Pourquoi cela ?

Jean D’Amérique: Dans tous les aspects du livre, j’ai essayé d’apporter des nuances, les personnages sont dotés d’une complexité qui révèle la condition humaine même. Papa est perpétuellement tiraillé entre le monstre qui l’habite et la voix de lumière qui l’appelle d’un autre côté. En suivant l’itinéraire de cet homme, on voit bien qu’il est quelque peu piégé dans un monde qu’il n’a pas créé et qui l’appelle à le reproduire. Ça permet peut-être de réfléchir sur une question :

qui produit la violence ? En Haïti, dans ces quartiers populaires, ce sont rarement ou pas du tout ceux qu’on voit au grand jour avec les armes…

AA – « Fleur d’Orange a peur de briser la glace, elle fait semblant de ne rien voir, défie sa charge émotive en tordant le linge qui chante désormais plus fort au bout de ses mains » (page 13) Ce personnage, Fleur d’Orange, d’une tendresse et humanité trop visibles pour ne pas être écrasées dans ce monde de violence. Que représente-t-elle pour vous ?

Jean D’Amérique: Entre les périples à affronter dans son métier de prostituée et les pires assauts du patriarcat dans l’espace conjugal, cette femme a beaucoup vécu, elle est totalement engloutie par ses conditions de vie difficiles, et son odyssée macabre sous l’emprise de la violence l’a contrainte au silence. Comment mettre un peu de vie au milieu de toutes ces blessures ? Tout le travail de construction de ce personnage à travers le récit est une tentative de lui apporter une consolation, de montrer la flamme humaine que le monde tente sans relâche d’éteindre en elle. Et ce chant souterrain de tendresse que je lui ai composé, peut être perçu jusqu’à travers son prénom parfumé de poésie.

Fleur d’Orange compte beaucoup pour moi dans ce texte. Quand j’y repense, je crois que cette femme, avec son allure d’ombre ambulante, je l’ai souvent croisée dans les méandres de Port-au-Prince…

AA – Le mot Silence, prénom de la fille dont Tête Fêlée est amoureuse, est aussi en quelque sorte la devise de sa mère. Votre récent recueil de poèmes s’appelle d’ailleurs « Atelier du silence ». Qu’est-ce qu’est le silence pour vous ?

Jean D’Amérique: Je suis venu à l’écriture en cherchant un espace où je pouvais enfin parler, où je pouvais laisser libre cours à mon chant, poussé par l’urgence de dire les entailles de ma vie, de mon milieu, de mon époque. Dans mes textes, il est souvent question d’êtres aux prises avec le silence et qui luttent pour exister par la parole, pour se libérer en prenant les mots comme espace de pouvoir. Je crois que ça se rapporte à une quête qui m’est chère : contrer le silence qui tue, qu’on impose. On peut voir dans le roman que Silence et Fleur d’Orange, mère de Tête Fêlée, sont comme des ombres, des êtres en agonie, presque morts, parce qu’elles n’arrivent pas à parler, parce qu’elles n’ont pas droit à la parole. Tête Fêlée, elle, tient debout précisément parce que sa voix se déploie, parce qu’elle se raconte, parce qu’elle fait exploser son cri à tout prix. Au final, le roman est habité par cette voix, et ça devient un cri contre tous les silences.

AA – Votre roman démarre ainsi : « Les oiseaux sont fous, qui traversent ma tête. Leurs ailes, un archipel de feu« . Dans votre univers symbolique, que ça soit la poésie ou la prose, l’image de l’oiseau revient souvent, parfois il se débat à l’intérieur des corps humains, parfois à leur extérieur. Que revêt-il ?

Jean D’Amérique: L’image de l’oiseau, c’est pour moi un symbole de liberté avant tout. Quand celui-ci est empêché, quand il ne peut pas se déployer, il y a danger.

J’ai l’impression qu’avec le resserrement des frontières, l’assignation à résidence et toutes les autres formes de répression, les sociétés actuelles nous coupent les ailes, cassent nos élans de vie.

Dans mon écriture, j’essaie de me dresser contre ces tendances. Nous sommes tous des oiseaux en quête d’un battement d’aile dans le ciel du monde. Le plus beau geste qu’on peut accomplir, c’est de nous battre pour prendre notre envol dans l’horizon humain.

AA – Magistrale la description du logement de Tête fêlée, cet endroit dont les objets semblent raconter à travers des yeux inertes, la vie de ses habitants : ces trois ombres humaines qui errent sans miroir « peut-être pour mieux fuir [leurs]visages, pour mieux [se]rater ». Deux mots sur la notion de courage ?

Jean D’Amérique: Contrairement à ce qu’on peut entendre à tout bout de champ, Haïti n’est pas un pays qui vit dans la misère, car la misère pour moi c’est l’être abattu et mort même si le corps respire, c’est l’anéantissement total de l’âme.

En Haïti, le désespoir, ou la résignation, n’a jamais gagné le pari face à la vie. Il y a beaucoup de pauvreté, beaucoup de précarité, mais il y a un peuple qui ne lâche jamais, non pas parce qu’il est né pour survivre à l’adversité, mais parce qu’il s’accroche à un espoir têtu, parce qu’il a une rage de vivre, parce qu’il s’est toujours battu pour exister, même dans l’abandon le plus total par l’État.

Tête Fêlée est taillée à l’image de ce peuple. Et son parcours nous apprend que le courage n’est pas une qualité gagnée d’avance, c’est le combat pour la dignité qui le fait advenir.

AA – Sans vouloir relever à quel moment de l’histoire ces éléments apparaissent, des œuvres de Romain Gary, Kendrick Lamar et John Coltrane donnent du réconfort à la protagoniste. Que signifient ces artistes pour vous aujourd’hui ?

Jean D’Amérique: Chacun de ces artistes, à leur manière, raconte une part de moi-même. Au bout de la grande nuit que je traversais, un peu comme Tête Fêlée, ces artistes sont des êtres solaires qui m’ont donné la main. L’enfant blessé qui dort en moi a trouvé, à un moment de ma vie, une lumière en eux qui l’a réveillé. Cheminant dans un lieu si abyssal et mûri d’un courage si têtu, cette rencontre était importante pour l’héroïne du roman, pas forcément pour la sauver —ce serait trop simple—, mais au moins pour dresser un miroir devant elle, lui donner un reflet de sa vie brisée.

AA – Soleil à coudre est-il votre message ? Un message-roman ? Si oui, à qui est-il adressé ?

Jean D’Amérique: Ce roman, de même que tous les autres textes que j’ai écrits, je le considère comme un geste ultime.

Je suis passé par la voix d’une petite fille pour pousser un long cri aux oreilles du monde.

Il me fallait parler, cracher le brasier qui me consume les veines, qui explose au fond de moi, mûri de tant de voix longtemps empêchées, de tant de silences. J’écris pour parler au monde, à tout le monde. Et un livre n’est qu’une bouteille lancée à la mer, le mieux que je peux espérer c’est que Soleil à coudre puisse faire de belles rencontres à l’autre bout des rives.

  • 144
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire